Archive for décembre 2013

Quand les morts se taisent à haute voix

source.

Traduction du communiqué de l’EZLN paru samedi 28 décembre sur le site Enlace Zapatista.

 

20ansEZLN

20 ans (dessin de @elpasolibre)

 

 

QUAND LES MORTS SE TAISENT À HAUTE VOIX

(Rembobiner 1)

(Où l’on réfléchit aux absent.e.s, aux biographies, où l’on narre la première rencontre de Durito avec le Chat-Chien, et où l’on parle d’autres sujets venus à propos, ou pas, suivant comment s’écriront les post-scriptum impertinents)

 

Novembre-Décembre 2013.

Nous avons fait, je crois, une erreur formidable sur cette question de la vie et de la mort. Je crois que ce qu’on appelle mon ombre sur la terre est ma substance vraie… Je crois qu’en matière de spiritualité nous ressemblons par trop à des huîtres qui, contemplant le soleil à travers la mer, prennent l’eau la plus épaisse pour l’air le plus léger. Je crois que mon corps n’est pas que la lie de mon être supérieur. En fait, qu’emporte mon corps qui veut, prenez-le, dis-je, il n’est pas moi.

Herman Melville “Moby Dick”.

Ça fait un bout de temps que je soutiens que la majorité des biographies ne sont rien de plus qu’un mensonge documenté, et quelques fois, pas toujours, bien rédigé. Le biographe moyen possède une conviction préalable et la marge de manœuvre est très réduite, quand elle existe. À partir de cette conviction il commence à triturer le casse-têtes d’une vie qui lui est étrangère (d’où son intérêt à écrire la biographie), et il collecte les fausses pièces qui lui permettront de documenter sa propre conviction, et non la vie mentionnée.

C’est un fait que, peut-être nous pourrions connaître avec certitude date et lieu de naissance, et, dans quelques cas, date et lieu du décès. Mais à part ça, la majorité des biographies devraient être classé dans la rubrique « histoire romancée » ou « science-fiction ».

Que reste-t-il alors d’une vie ? Un peu ou beaucoup, disons-nous.

Un peu ou beaucoup, ça dépend de la mémoire.

Ou, plutôt, des fragments de la mémoire collective que cette vie a gravés.

Que tout cela ne vaille rien pour les biographes et les éditeurs, ce n’est pas grave pour le commun des mortels. On a l’habitude que ce qui compte vraiment n’apparaisse pas dans les médias de communication, ni ne puisse être mesurer par les enquêtes.

Donc, d’une personne absente nous n’avons que les pièces arbitraires du casse-têtes complexe fait de lambeaux, de bribes et de tendances appelés « vie ».

Partant de cette introduction confuse, permettez-moi de dévoiler quelques-unes de ces pièces éparses afin d’embrasser, et de nous embrasser, le pas qui aujourd’hui nous fait défaut et dont nous avons besoin…

-*-

Un concert dans le silence mexicain. Don Juan Chávez Alonso, purépecha, zapatiste et mexicain, fait un geste comme pour se débarrasser d’un insecte importun. C’est sa réponse aux excuses que je lui présente pour l’une de mes boutades maladroites. Nous sommes en territoire Cucapá, au milieu d’une terre de sable. Aux coordonnées géographiques et au moment où dans le calendrier la Sexta 2006 se trouve dans le nord-ouest du Mexique, sous la grande tente qui lui sert d’hébergement, Don Juan prend la guitare et demande si nous voulons écouter quelque chose qu’il a composé. A peine accordé et le concert commencé, sans aucune parole, il conte le soulèvement zapatiste depuis le premier janvier 1994 jusqu’à la présence de la commandante Ramona lors de la formation du Congrès National Indigène.

Puis un silence, comme s’il avait été une note de plus.

Un silence dans lequel nos morts se taisaient à haute voix.

-*-

Dans le nord-est mexicain aussi, la folie sanguinaire du Pouvoir repeint d’absurdités toujours impunies le calendrier d’en-bas. 5 juin 2009. La cupidité et le despotisme gouvernementaux ont mis le feu à une garderie d’enfants. Les morts, 49 petits garçons et petites filles, ne sont que des victimes collatérales quand sont détruites des archives compromettantes. A l’absurdité de parents enterrant des enfants, succède celle d’une justice faible et corrompue : les responsables ne sont pas appréhendés, mais nommés au cabinet du criminel, qui sous le bleu de l’Action Nationale (Parti d’Action Nationale, parti au pouvoir entre 2006 et 2012, ndt), tente de dissimuler le bain de sang dans lequel il a plongé le pays tout entier.

Là où les biographes mettent un point final « car quelques années de vie ne sont pas rentables », l’histoire d’en-bas prend note d’autres contradictions : par leur injuste absence, ces enfants ont donné naissance à d’autres hommes et d’autres femmes. Leurs pères et mères réclament depuis lors la justice la plus grande : celle qui veut que l’injustice ne se répète pas.

-*-

« Le problème de la vie c’est qu’à la fin elle te tue », avait dit Durito, dont les fantasques histoires chevaleresques divertissaient tant la Chapis. Bien qu’elle ait demandé, avec cette impertinence mêlée d’ingénuité et de sincérité qui déconcertait ceux qui ne la connaissait pas, « et pourquoi un problème ? ». Don Durito de La Lacandona, scarabée d’origine et chevalier errant de profession, avait évité de polémiquer avec elle, étant donné que, selon un prétendu règlement de la chevalerie errante, il est interdit de contredire une femme (surtout quand la dame en question a des relations « haut-placées », ajouta Durito qui savait que la Chapis était religieuse, nonne, bonne-sœur ou quelque soit la manière dont vous nommez les femmes qui font de la foi, leur vie et leur profession).

La Chapis ne nous connaissais pas. Enfin pas comme celles et ceux qui nous regardent de l’extérieur et sur nous écrivent, disent… ou médisent (vous voyez comme les modes sont passagères). La Chapis était avec nous. Et elle l’était avant même qu’un scarabée impertinent ne se présente dans les montagnes du sud-est mexicain et se déclare chevalier errant.

Et peut-être parce qu’elle était en nous, tout ce qui concernait la vie et la mort ne semblait pas tellement inquiéter la Chapis. Quelque chose de cette attitude qui nous caractérise, nous les néozapatistes, qui fait que tout s’inverse et que ce n’est pas tant la mort qui nous occupe et nous préoccupe, mais la vie.

Mais la Chapis n’était pas seulement en nous. Il est bien clair que nous n’avons été qu’une partie de son cheminement. Et si maintenant je vous parle d’elle ce n’est pas pour accumuler les notes pour sa biographie, mais pour vous dire ce qu’ici nous ressentons. Car l’histoire de cette croyante, son histoire avec nous, fait partie de celle qui font douter les athées fanatiques.

« La religion est l’opium du peuple » ? Je ne sais pas. Ce que je sais par contre c’est que l’explication la plus brillante que j’ai jamais entendu sur la destruction et le dépeuplement que la globalisation néolibérale provoque sur un territoire ce n’est pas un théoricien marxiste-léniniste-athéiste-et-autres-istes qui l’a donné, mais… un curé chrétien, catholique, apostolique et romain, adhérent de la Sexta, et exilé par le haut clergé (« pour avoir trop pensé », me dit-il comme pour demander pardon) dans l’un des déserts géographiques de l’altiplano mexicain.

-*-

Je crois (peut-être que je me trompe, ce ne serait pas la première fois, et certainement pas la dernière), que bien des gens, si ce n’est tous, qui se sont rapprochés de ce qu’on connaît comme le néozapatisme, l’ont fait en cherchant des réponses à des questions posées dans les histoires personnelles de chacun.e, en fonction de leur calendrier et géographie. Et qu’ils n’ont tardé que le temps nécessaire pour trouver la réponse. Lorsqu’ils se rendirent compte que la réponse était la monosyllabe la plus problématique de l’histoire, ils se retournèrent d’un autre côté et reprirent leur marche. Peu importe à quel point ils disent et se disent être encore ici : ils sont partis. Certain.e.s plus vite que d’autres. Et la majorité d’entre-eux, d’entre-elles, ne nous voient pas, ou le font avec la même distance et le même dédain intellectuel que celui avec lequel ils brandissaient les calendriers avant que ne se lève ce mois de janvier 1994.

Je crois vous l’avoir déjà dit, dans une autre missive, je ne suis pas sûr. Enfin soit, je dis, ou je répète ici, que cette dangereuse monosyllabe c’est « toi ». Telle quelle, avec des minuscules, car cette réponse faisait et fait toujours partie de l’intimité de chacun. Et chacun la prend avec la terreur respective.

Car la lutte est collective, mais la décision de lutter est individuelle, personnelle, intime, comme l’est celle de continuer ou d’abandonner.

Ais-je dit que les quelques personnes qui sont restées (et je en me réfère pas ici à la géographie mais au cœur) n’avaient pas trouver cette réponse ? Non. Ce que j’essaye de dire c’est que la Chapis n’était pas venue chercher la réponse à sa question personnelle. Elle connaissais déjà la réponse et avait fait de ce « toi » son chemin et son but : sa manière d’être croyante et conséquente.

Beaucoup d’autres femmes, beaucoup d’autres hommes, comme elle, mais différent.e.s, avaient déjà répondu dans d’autres calendriers et d’autres géographies. Athées et croyants. Hommes, femmes et autres de tous les calendriers. Ce sont eux, elles, elleux, qui toujours, morts ou vivants, se dressent face au Pouvoir, non comme des victimes, mais pour le défier de la multitude des drapeaux de la gauche d’en-bas. Ils sont ces hommes, ces femmes, ces autres, que l’on dit nos compas… bien que dans la majorité des cas ni elles, ni eux, ni nous… ne le sachions encore.

Car la révolte, amis et ennemis, n’est pas l’apanage exclusif des néozapatistes. Mais de l’humanité. Et ça, ça doit être célébré. Partout, chaque jour et à toute heure. Car la révolte est aussi une fête.

-*-

Ils ne sont ni rares, ni branlants les ponts que, depuis les quatre coins de la planète Terre, nous avons jetés jusqu’à ces terres et ces ciels. Parfois par des regards, parfois avec des mots, toujours par notre lutte, nous les avons traversés pour embrasser cet autre qui résiste et qui lutte.

Peut-être n’est-ce que ça et rien d’autres « être camarades » : traverser des ponts.

Comme dans cette accolade de mots pour les sœurs de la Chapis qui, comme nous, la regrettent et, comme nous, ont besoin d’elle.

-*-

« L’impunité, cher Mathias, est quelque chose que seul la justice peut accorder ;

c’est la Justice exerçant l’injustice ».

Tomás Segovia, dans « Cartas Cabales ».

J’avais donc dit avant, qu’à mon humble avis, chacun.e était le héros ou l’héroïne de sa propre histoire individuelle. Et que dans l’apaisante autosatisfaction de raconter « ceci est mon histoire personnelle », sont publiés des faits et défaites, s’inventent les plus incroyables extravagances, et raconter des anecdotes ressemble alors beaucoup à faire un conte de l’avare qui vole autrui.

L’ancestral désir de transcender sa propre mort trouve dans les biographies le substitut de l’élixir de l’éternelle jeunesse. Et également et évidemment, à travers la descendance. Mais la biographie est, disons-ça comme ça, « plus parfaite ». Il ne s’agit pas de quelqu’un qui ressemble, c’est le « moi » prolongé dans le temps par la « magie » de la biographie.

Le biographe d’en-haut parvient jusqu’à des documents d’époque, peut-être des témoignages de la famille, des amis ou des compagnons et compagnes de la vie dont il s’approprie la mort. Les « documents » sont aussi sûrs que les prévisions météorologiques, et les témoignages oscillent autour de l’étroite frontière qui sépare le « je crois que… » et le « je sais que… ». Et la « véracité » de la biographie se mesure alors au nombre de notes de bas de pages. Il en va des biographies comme des factures de dépenses en « image » gouvernemental : plus c’est volumineux, plus c’est sûr.

Actuellement, avec internet, les tuitters, fessebook et équivalents, les mythes biographiques accroissent leurs supercheries et, voilà, on reconstruit l’histoire d’une vie, ou des fragments de celle-ci, qui n’a que peu ou rien du tout à voir avec l’histoire réelle. Mais qui s’en soucie, puisque la biographie a été publiée, imprimée, mise en circulation, lue, citée, récitée… tel un mensonge.

Cherchez vous-mêmes aux sources modernes des documents des biographies à venir, c’est à dire, Wikipedia et les blogs, Facebook et les « profils » respectifs. Maintenant comparez avec la réalité :

Ça ne vous fait pas froid dans le dos de penser que, peut-être, dans le future…

Carlos Salinas de Gortari sera « le visionnaire qui comprit que vendre une Nation était, plus qu’une entreprise familiale (bien sûr, si par famille on se réfère à celle du sang et à celle de la politique), un acte de patriotisme moderne », et non le chef d’une bande de traîtres (ne vous en faites pas, ici s’avancent dans l’opposition « adulte et responsable » certain.e.s de celles et ceux qui appuyèrent la réforme de l’article 27 de la Constitution, le tournant décisif de l’abdication de l’État National du Mexique) ;

Ernesto Zedillo Ponce de León ne sera pas « l’homme d’État » qui mena toute une Nation à une crise encore pire (en plus d’être l’un des auteurs intellectuels, avec Emilio Chuayffet et Mario Renán Castillo, du massacre d’Acteal), mais celui qui tenait « les rênes du pays » avec un singulier sens de l’humour… pour finir tel celui qu’il avait toujours été : un employé de seconde zone dans une multinationale ;

Vicente Fox sera la preuve que les postes de président d’une république et d’une filiale de soda sont interchangeables… et que chacun des postes peut être occupé par un inutile ;

Felipe Calderón Hinojosa sera un « président courageux » (pour que d’autres meurent) et non un psychopathe ayant volé l’arme (le présidence) pour ses jeux guerriers… et qui a fini par être ce qu’il était depuis toujours : un employé de seconde zone dans une multinationale ;

Enrique Peña Nieto sera un président cultivé et intelligent (« bon, il est ignare et idiot mais adroit » est le nouveau profil qu’on lui fabrique dans les cercles des analystes politiques), et non un analphabète fonctionnel (non vraiment, comme le dit l’adage populaire : « ce que la nature ne donne pas, Monex* ne l’achète pas »)… ?

Ah, les biographies. Il n’est pas rare qu’elles soient des auto biographies, bien que ce soient les descendants (ou les acolytes) qui en fassent la promotion et en ornent ainsi leur arbre généalogique.

Les criminels de la classe politique mexicaine qui ont mal gouverné ces terres continueront de n’être que, pour qui eut à souffrir de leurs abus, des criminels impunis. Peu importe combien d’articles ils s’achètent dans les mêmes médias ; combien coûte le spectaculaire dans les rues, la presse écrite, la radio et la télévision. Entre les Díaz (Porfirio et Gustavo) et les Calderón et Peña, entre les Castellanos et Sabines et les Albores et Velasco, seul le voyeur prend la mesure (via les réseaux sociaux, parce que dans les médias payants ils restent des « personnes responsables et adultes ») de la ridicule frivolité des « juniors ».

Mais le monde est rond et dans les hauts et bas continuels de la politique d’en-haut, on peut passer, en peu de temps, de la une de « Voici », à « RECHERCHÉ : DANGEREUX CRIMINEL » ; de la sauterie du décembre du TLC**, à la gueule de bois du soulèvement zapatiste ; « d’homme de l’année » à la « grève de la faim » avec l’eau en bouteille d’une marque « chic » (et oui mon brave, même dans la protestation il y a des classes sociales) ; des applaudissement aux mauvaises blagues, à l’infanticide putatif pour se réaliser ; du népotisme et la corruption parés de traits d’esprit, à l’enquête pour des liens avec le narcotraffic ; des treillis militaires XXL, à l’exil lâche et tâché de sang ; de la sauterie du décembre de bradage au…

-*-

Avec tout cela et ce qui va suivre, est-ce que je cherche à dire qu’il ne faut pas écrire-lire de biographies ? Non, mais ce qui fait tourner la vieille roue de l’histoire ce sont les collectifs, pas les individus. L’historiographie se nourrit d’individualités ; l’histoire apprend des peuples.

Est-ce que je dis qu’il ne faut pas écrire-étudier l’histoire ? Non, mais ce que je dis c’est qu’il vaut mieux la faire de la seule façon dont elle se fait, c’est à dire, avec d’autres et en étant organisés.

Car la révolte, amis et ennemis, est belle lorsqu’elle est individuelle. Mais lorsqu’elle est collective et organisée, elle est terrible et merveilleuse. La première est la matière des biographies, la seconde est celle qui fait l’histoire.

-*-

Et nous embrassons, pas de simples mots, nos camarades zapatistes, athées et croyants,

ceux qui de nuit endossèrent le bagage et l’histoire,

ceux qui prirent en mains l’éclair et le tonnerre,

      ceux qui chaussèrent les bottes sans future,

         ceux qui cachèrent leur visage et leur nom,

            ceux qui, sans rien attendre en échange, moururent dans la grande nuit

                 pour que d’autres, tous, toutes, un matin encore à venir,

                      puissent voir le jour comme il se doit,

                          c’est à dire, de face, debout et avec le regard et le cœur droit.

Pour eux ni biographies ni musées.

Pour eux notre mémoire et notre révolte.

Pour eux notre cri :

liberté ! Liberté ! LIBERTÉ !

Allez. Salut et que nos pas soient aussi grands que nos morts.

Le SupMarcos

 

P.S. D’ÉVIDENTES INSTRUCTIONS.- Maintenant, soyez aimables de lire, en calendrier inversé, Rembobiner du 1 au 3, et peut-être rencontrerez-vous ainsi le chat-chien et certains doutes seront-ils dissipés. Et soyez sûrs que surgiront d’autres questions.

P.S. QUI SOIGNE, QUI SOLLICITE, LES MÉDIAS DE COMMUNICATION PAYANTS.- Ah ! Touchants efforts de nos détracteurs dans les médias payants pour essayer de donner des arguments aux quelques lecteurs-auditeurs-spectateurs de nos détracteurs qui leur restent. Mais, rendu généreux par la période de Noël, je leur envoie quelques tips (en anglais, « conseils » – ndt) pour qu’ils servent de matériel journalistique :

.- Si les conditions des communautés indigènes zapatistes sont les mêmes qu’il y a 20 ans et que rien n’a progressé concernant leur niveau de vie, pourquoi l’EZLN – comme elle le fit en 1994 avec la presse payante – « s’ouvre » avec la petite école afin que les gens d’en-bas voient et connaissent par eux-mêmes, SANS INTERMÉDIAIRES, ce qu’il y a ici ?

Et tant que je suis en « mode interrogatif », pourquoi dans le même temps s’est réduit, exponentiellement aussi, le nombre de lecteurs-auditeurs-spectateurs des médias de communication payants ? Pst, pst, vous pouvez répondre qu’ils n’ont pas moins de lecteurs-auditeurs-spectateurs – ça réduirait la publicité et le beurre dans les épinards -, que ce qu’il y a c’est qu’ils sont maintenant plus « sélectifs ».

.- Vous demandez « Qu’a fait l’EZLN pour les communautés indigènes ? ». Et nous répondons par le témoignage direct de dizaines de milliers de nos compañeros et compañeras.

Maintenant vous, les propriétaires et actionnaires, directeurs et chefs, répondez ! :

Qu’avez-vous fait, vous, pendant ces 20 ans, pour les travailleurs des médias, l’un des secteurs les plus frappés par le crime adopté et encouragé par le régime que vous adulez tant ? Qu’avez-vous fait pour les journalistes menacé.e.s, séquestré.e.s et assassiné.e.s ? Et pour leurs proches ? Qu’avez-vous fait pour améliorer les conditions de vie de vos travailleurs ? Les avez-vous augmentés pour qu’ils aient une vie digne et qu’ils n’aient pas à vendre leur parole ou leur silence face à la réalité ? Avez-vous créé les conditions pour qu’ils partent en retraite, après des années de labeur à votre service, dignement ? Leur avez-vous donné la sécurité de l’emploi ? Je veux dire, l’emploi d’un ou d’une reporter ne dépend-il plus de l’humeur du rédacteur en chef ou des « faveurs », sexuelles ou autres, par lesquelles vous harcelez tous les genres ?

Qu’avez-vous fait pour qu’être un travailleur des médias restant honnête soit un orgueil qui ne coûte ni la liberté ni la vie ?

Pouvez-vous dire que votre travail est plus respecté par les gouvernants et les gouvernés qu’il y a 20 ans ?

Qu’avez-vous fait contre la censure imposée ou tolérée ? Pouvez-vous dire que vos lecteurs-auditeurs-téléspectateurs sont mieux informés qu’il y a 20 ans ? Pouvez-vous dire que vous avez plus de crédibilité qu’il y a 20 ans ? Pouvez-vous dire que vous survivez grâce à vos lecteurs-auditeurs-spectateurs et non grâce à la publicité, majoritairement gouvernementale ?

Répondez donc à vos travailleurs et lecteurs-auditeurs-spectateurs, comme nous répondons à nos compañeros et compañeras.

Oh, allons, ne soyez pas tristes. Nous ne sommes pas les seuls qui ayons échappé à votre rôle de juge et bourreau, implorant votre absolution et toujours condamnés. C’est le cas également, par exemple, de la réalité.

Un « allez » tout neuf, ou plutôt de soixante-neuf.

Le Sup qui se dit qu’un pouce en-bas c’est mieux qu’un majeur en-haut.

Nous sommes en territoire zapatiste, nous sommes au Chiapas, nous sommes au Mexique, nous sommes en Amérique Latine, nous sommes sur la Terre. Et nous sommes en décembre 2013, il fait froid comme il y a 20 ans, et, comme à l’époque, aujourd’hui encore un étendard nous sert de couverture : celui de la révolte.

 

 
* Groupe financier mexicain. http://www.monex.com.mx/
** Traité de Libre Commerce, entrée en vigueur le 1er janvier 1994 et qui provoqua le soulèvement de l’EZLN à cette même date.

 

 

 

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Regardez et écoutez les vidéos qui accompagnent ce texte.

Dans l’une des écoles autonomes zapatistes, des enfants qui dansent lors d’une fête scolaire.

ici.

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De et par León Gieco: “El Desembarco” (Le débarquement, ndt). Faites bien attention aux paroles, car, « sont présents ceux qui résistent et jamais ne se lamentent /…/ Nous ne prétendons pas voir le changement / seulement avoir laissé quelque chose / sur le chemin qui passe en marchant »

ici.

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Joan Manuel Serrat et son “Sería Fantastic” (ce serait fantastique, ndt), qui pourrait bien être un programme de lutte: « Ce serait fantastique /…/ que ne perdent pas toujours les mêmes / et qu’héritent les déshérités. / Ce serait fantastique / que s’améliore le meilleur / et que la force n’ait été la raison /…/ Que tout soit comme ordonné / et que personne n’ordonne /… »

ici.

 

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Hugh Laurie (que vous connaissez peut-être comme le docteur Gregory House, avec une très particulière interprétation du blues « Saint James Infirmary ». Pour qui meurent debout.

ici.

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De la mort et autres alibis

Source.

Traduction du communiqué de l’EZLN paru dimanche 22 décembre sur le site Enlace Zapatista.

zapatamuerto

Calavera de Zapata

 

REMBOBINER 2 :

DE LA MORT ET AUTRES ALIBIS

Décembre 2013.

« Certains savent qu’ils sont morts quand

les choses qui les entourent ont cessé de mourir. »

Elias Contreras.

Profession : Commission d’Investigation de l’EZLN.

État Civil : Défunt

Âge : 521 ans et ce qui suit.

 

C’est le matin, et si vous me le demandiez à moi, ce qui n’a pas été fait, je dirais que le problème avec les morts ce sont les vivants.

Parce qu’alors a l’habitude d’apparaître cette polémique absurde, indolente et révoltante sur leur absence.

Le « je les ai connu-vu-ils m’ont dit » n’est qu’un alibi qui occulte le « je suis le curateur de cette vie car je gère sa mort ».

Quelque chose comme le « copyright » de la mort, alors converti en marchandise que l’on possède, s’échange, qui circule et est consommé. Et allez, il y a même des établissements pour lui : livres d’historiographie, biographie, musées, éphémérides, thèses, journaux, revues et colloques.

Et il y a ce piège de l’édition de l’histoire de certains pour en gommer les erreurs.

Les morts sont alors utilisés pour, sur leur restes, s’ériger un monument.

Mais, selon mon humble opinion, le problème avec les morts c’est de leur survivre.

Ou les uns meurent avec eux, un peu ou beaucoup à chaque fois.

Ou certains s’attribuent eux-mêmes le titre de porte-parole des morts. Après tout ils ne peuvent plus parler, et ce n’est pas leur histoire, celle des morts, qui est contée, mais plutôt celle que certains tentent de justifier, la leur.

Ou on peut également les utiliser pour pontifier avec l’ennuyeux « moi à ton/leur âge ». Quand la seule manière honnête de compléter ce chantage bon marché et en rien original (presque toujours adressé aux jeunes et aux enfants), serait de conclure d’un « j’avais commis plus d’erreurs que toi/eux ».

Et, derrière la captation de ces morts, se trouve le culte de l’historiographie, tellement d’en-haut, tellement incohérente, tellement inutile. De telle façon que l’histoire qui importe et compte est celle qui est dans les livres, les thèses, les musées, les monuments, et dans leurs équivalents actuels et futures, qui ne sont rien de plus qu’une forme puérile pour domestiquer l’histoire d’en-bas.

Parce qu’ils sont ceux qui vivent aux dépends de la mort des autres, et qui sur leur absence bâtissent des thèses, des essais, des écrits, des livres, des films, des complaintes, des chansons, et autres formes plus ou moins stylisées pour justifier leur propre inaction… ou l’action stérile.

Le « il n’est pas mort » peut n’être rien de plus qu’un slogan, si personne ne poursuit la marche. Parce que de notre modeste et non académique point de vue, c’est le chemin qui compte et non le marcheur.

Et, profitant du fait que je rembobine ce film des jours, mois, années, et maintenant décennies, je questionne, par exemple :

Sont-ils si important, les arbres généalogiques du SubPedro, de Monsieur Ik, de la commandante Ramona ? Leur ADN ? Leurs actes de naissance avec noms et prénoms ?

Ou est-ce le chemin qu’avec les sans noms et sans visages – c’est à dire, sans lignage familial et/ou sans blason – ils ont arpenté ?

Est-ce le véritable nom du SubPedro qui importe, son visage, ses manières, réunies dans une thèse, une biographie – c’est à dire, dans un mensonge documenté à dessein- ?

Ou est-ce le souvenir, qui de lui reste chez les peuples qu’il a organisé, qui importe ? Sûr que les fanatiques de la religion l’aurait accusé, jugé et condamné pour son athéisme, et les fanatiques de la race aussi, mais pour être métis et ne pas avoir la peau couleur de la terre, dans ce racisme inversé prétendument « indigène ».

Mais la décision de lutter du SubPedro, du commandant Hugo, de la commandante Ramona, des insurgés Álvaro, Fredy, Rafael, vaut-elle parce que quelqu’un lui a donné un nom, un calendrier, une géographie ? Ou parce que cette décision est collective et qu’il y a quelqu’un pour poursuivre la lutte ?

Lorsque quelqu’un vit et meurt en luttant nous dit-il par son absence « souvenez-vous de moi », « honorez-moi », « portez-moi aux nues » ? Ou nous enjoint-il « continuez », « ne vous rendez pas », « ne cédez pas », « ne vous vendez pas » ?

Ce que je veux dire, c’est que je sens (et en parlant avec d’autres compas je sais que ce n’est pas seulement mon sentiment) que les comptes que j’ai à rendre à nos morts c’est ce qui a été fait, ce qui reste à faire et ce qui se fait pour compléter les motifs de cette lutte.

Je me tromperais probablement, et quelqu’un me dirait que le sens de toute lutte est de perdurer dans l’historiographie, l’histoire écrite ou orale, car c’est l’exemple des morts, leur biographies dirigées, qui pousse les peuples à lutter, et non les conditions d’injustice, d’esclavage (qui est le véritable nom du manque de liberté), d’autoritarisme.

J’ai parlé avec quelques compañeras, compañeros, zapatistes de l’EZLN. Évidemment, pas avec tous et toutes, mais avec celles et ceux que je peux encore voir, avec qui je peux encore être.

Il y eut du tabac, du café, des mots, des silences, des accords.

Ce ne fut pas la soif de perdurer, mais le sentiment du devoir qui nous avait mené ici, bon an mal an. Le besoin de faire quelque chose face à l’injustice millénaire, cette révolte que nous ressentions comme la caractéristique la plus indiscutable de « l’humanité ». Nous ne prétendons à aucune place au musée, à aucune thèse, biographie ou livre.

Alors, dans un dernier souffle, hommes et femmes zapatistes, demandons-nous « vous souviendrez-vous de nous ? » ? Ou demandons-nous « A-t-on fait un bout de chemin ? », « Y-a-t-il quelqu’un pour continuer à marcher ? » ?

Nous, hommes, femmes, lorsque nous nous rendons sur la tombe de Pedro, lui dit-on ce que nous avons fait pour nous souvenir de lui ou lui racontons-nous ce qui a été fait dans la lutte, ce qui reste à faire (il manque toujours quelque chose), le petit que nous sommes toujours ?

Lui serait-ce un bon tribut si nous prenions le « Pouvoir » et que nous lui érigions une statue ?

Ou si nous pouvions lui dire « Écoute Pedrín, ici on continue, nous ne nous sommes pas vendus, nous n’avons pas cédé, nous ne nous sommes pas rendus » ?

Et, bon, tant que nous en sommes aux questionnements…

Le fait de prendre un autre nom, de se dissimuler le visage, est-ce pour nous cacher de l’ennemi ou pour défier leur classification de mausolée, leur nomenclature hiérarchique, leurs offres d’achat-vente qu’elles soient camouflées de postes bureaucratiques, de prix, d’éloges et louanges, grands ou petits clubs de suiveurs ?

/oui mon brave, les temps changent, avant le maître ou la maîtresse – ou l’équivalent du mandarin du savoir – on le courtisait en lui portant ses livres, en encensant ses mots, en les regardant avec ravissement. Maintenant on poste ses écrits, on « like » ses pages web, on grossi les rangs des suiveurs qui gazouillent en désordre…/

Je veux dire, est-ce que compte vraiment qui nous sommes ? Ou est-ce ce que nous faisons qui compte ?

L’appréciation qui nous intéresse et nous touche, est-ce celle de l’extérieur ou celle de la réalité ?

La mesure de notre réussite ou de notre échec est-elle dans ce qui transparaît de nous à travers les médias payant, dans les thèses, dans les commentaires, dans les « pouces vers le haut », dans les livres d’histoire, dans les musées ?

Ou dans ce qu’on a obtenu, ce qu’on a raté, ce qu’on a atteint, ce qui reste en suspens ?

Et rembobinons encore…

Est-ce ce qui importe de la Chapis qu’elle ait été croyante et une chrétienne conséquente, ou ce qui importe c’est qu’elle ait vécu et lutté, avec et dans sa manière d’être chrétienne, pour ceux qui ne l’ont jamais connue ? Sûr que les fanatiques de l’athéisme l’auraient accusée, jugée et condamnée pour n’avoir pas professer la religion des ismes qui prétendent monopoliser l’explication et la direction de toutes les luttes.

Une fois, après avoir lu « L’Évangile selon Jésus-Christ » de José Saramago, la Chapis chercha l’écrivain et compagnon pour lui dire non seulement qu’elle n’avait pas aimé son livre, mais aussi qu’elle allait en écrire sa propre version. Est-ce important qu’elle ait ou non rencontrer Saramago, qu’elle le lui ait dit ou pas, qu’elle ait ou non écrit sa version ? Ou est-ce sa décision de le faire qui importe ?

Et Tata Don Juan, est-ce qu’il vaut pour ses noms « Chávez Alonso », son sang purépecha, le sombrero qui le couvrait autant qu’il le découvrait, comme s’il portait un passe-montagnes ? Ou vaut-il aussi pour les chemins honorés de son pas originaire sur plusieurs continents ?

Les fillettes et les garçonnets assassiné.e.s à la garderie ABC, à Hermosillo, Sonora, Mexique, qui à peine comptent quelques lettres pour toute biographie, valent-ils pour les lignes et les minutes auxquelles ils ont eu droit dans les médias ? Ou valent-ils pour le sang qui coulait et qui leur donna vie, et qui maintenant s’obstine dans un digne entêtement qui réclame justice ? Parce que ces enfants valent aussi maintenant, bien qu’absents, pour les pères et mères par ce que par leur mort ils ont engendré.

Parce que la justice, amis et ennemis, c’est aussi éviter que ne se répète l’injustice, ou qu’elle change de nom, de visage, de drapeau, d’alibi idéologique, politique, racial, de genre.

-*-

Je veux dire, nous (et d’autres comme nous, beaucoup, toutes et tous) nous luttons pour devenir meilleurs, et nous acceptons quand la réalité nous dit que nous n’y sommes pas parvenu, mais ce n’est pas pour autant que nous cessons de poursuivre la lutte.

Car ce n’est pas qu’ici nous n’honorions pas nos morts. Nous le faisons, bien sûr. Mais c’est en luttant que nous le faisons. Chaque jour, à toute heure. Et ce, jusqu’à ce que nous regardions la terre, d’abord à la même hauteur, puis vers le haut, en nous couvrant de pas complices.

-*-

Et finalement, s’accumulent les pages et avec elles croit aussi la certitude que tout ceci n’intéresse personne, que ce n’est pas transcendant, que ce n’est pas ce que la Nation-le-moment-historique-la-conjoncture demande, qu’il vaut mieux raconter une histoire… ou faire une biographie… ou ériger un monument.

Et des 3 choses, je suis fermement convaincu que l’unique qui vaille la peine est la première.

C’est pour quoi je vous conterai, tel que me l’a rapporté Durito, l’histoire du Chat-Chien (attention : maintenant lire « rembobiner 3 »).

Allez. Salut et, des morts, regardez surtout le chemin que leur passage a tracé, qui nécessite encore d’être prolongé par d’autres pas.

Le Sup réajustant son passe-montagnes avec une coquetterie macabre.

 

P.S. QUI PREND PARTI DANS UN DÉBAT VRAIMENT D’ACTUALITÉ.- « Les jeux-vidéos sont la continuation de la guerre par d’autres moyens », déclare Durito. Et il ajoute : « Dans la lutte millénaire entre les fans de la PS et de la Xbox il ne peut y avoir qu’un perdant : l’utilisateur ». Je n’ai pas osé lui demander ce que ça venait faire là, mais je suppose que plus d’un.e d’entre-vous le comprendra.

P.S. TROP LONG POUR TENIR EN UN « TWEET » (ce doit être à cause de l’énormité de la facture).- L’autoproclamé « gouverneur » du Chiapas, Mexique, a déclaré solennellement que son administration « s’est serré la ceinture » par un programme d’austérité. Pour preuve de sa décision, il a dépensé plus de 10 millions de dollars dans une campagne publicitaire nationale qui bien que massive et coûteuse n’en demeure pas moins ridicule… et illégale. Mais comme certains médias en ont eu leur part, « l’imberbe », « inexpérimenté » et « immature » employé d’un commerce qui n’est ni un parti, ni vert, ni écologiste, ni du Mexique (enfin, il n’est pas non plus gouverneur, pour ne pas nous perdre dans les détails) est désormais, dans les pages et colonnes de la même presse qui l’attaquait pour « ingénuité », un « homme d’État » qui ne dépense pas pour sa promotion personnelle, mais « pour attirer les touristes au Chiapas ». Oui mon brave, maintenant les agences touristiques lancent le circuit « Découvrez le Blondinet Velasco », version « all included » avec un « kit » « d’œillères » pour ne voir ni les groupes paramilitaires, ni la misère et le crime qui pullulent dans les principales villes chiapanèques (Tuxtla Gutiérrez, San Cristóbal de las Casas, Comitán, Tapachula, Palenque), dans une société où les indigènes sont supposés être les pauvres, pas les métis. Si le grand bandit, Juan Sabines Guerrero, a payé des millions aux médias pour simuler un gouvernement là où il n’y eu que spoliation, l’actuel « junior » de la politique locale paye plus car il a appris, de l’actuel titulaire de l’Exécutif Fédéral (je crois qu’il s’appelle Enrique Manlio Emilio… non ? Vous voyez maintenant le mal qu’il y a à ne pas avoir de compte sur twitter?), qu’on peut passer d’une enquête judiciaire à une liste de candidats à la présidentielle de 2018, avec seulement une dizaine de millions de dollars, un bon Photoshop et une télénovela coquine.

P.S. DE CONJONCTURE RÉITÉRÉE.- Permettez-moi, gente dame, gentilhomme, monsieur, madame, mademoiselle, gamin, gamine, autres. Permettez-moi, avec impertinence enfin, de ne pas vous laisser fermer la porte et vous retrouver seul.e, ruminant votre frustration et lui cherchant des responsables, c’est ainsi qu’enragent ceux qui ont un autel figé et une idole changeante. Et si je ne mets pas le pied pour éviter que vous ne fermiez la porte et soyez à l’abri dans votre château de dogmes, et, qu’en échange je mette le nez dans ce qui ne me regarde pas, blâmez mon nez, maintenant d’une taille et d’une forme bien impertinentes. Allez, permettez que j’interrompe votre haine atténuée, sèche, stérile, inutile.

Venez, détendez-vous, prenez un siège, respirez profondément. Soyez fort et comportez-vous avec un bon-sens étudié, comme ces couples qui se séparent « comme des personnes adultes » alors qu’ils meurent d’envie de casser la tête du susdit… ou de la susdite (ne pas oublier l’égalité de genre).

Ainsi donc, lorsque vous obtenez quelque chose c’est par vos seuls efforts ? Ah, mais quand vous récoltez une défaite, là vous démocratisez la responsabilité… et vous vous auto-excluez. « Les forums sont une farce », avez-vous jugé. « On n’accepte pas les cagoulé.e.s », avez-vous décrété (et ne pas songer à déposer une plainte à la CONAPRED* pour discrimination vestimentaire). « Seul nous-seuls triompherons et la Nation nous sera éternellement reconnaissante, nos noms seront sur les livres, les congrès, les statues, les musées », vous réjouissez-vous par avance.

Puis arrive ce qui doit arriver et, comme toujours, vous vous retournez maintenant pour trouver à qui reprocher l’échec de cette lutte au sommet. « L’unité a manqué », dites-vous, alors que vous pensez « il a manqué qu’ils se soumettent à notre autorité ».

Le vol maquillé en réforme constitutionnelle n’a pas débuté sous ce gouvernement. Il a commencé à se formaliser avec Carlos Salinas de Gortari et sa réforme de l’article 27**. La spoliation agraire fut alors « couverte » par les mêmes mensonges qui aujourd’hui enveloppent les mal-nommées réformes : aujourd’hui la campagne mexicaine a été totalement mise à sac, comme si un tapis de bombes atomiques l’avait ravagée. Et c’est maintenant ce qui se passe avec toutes les réformes. Le carburant, l’énergie électrique, l’éducation, la justice, tout sera plus cher, de plus mauvaise qualité, plus rare.

Avant cela et avant encore les actuelles réformes, les peuples originaires ont été et continuent d’être expulsés de leurs territoires, comme ils le sont aussi de la Nation. L’or liquide moderne, l’eau et non le pétrole, a été dérobée sans que cela n’attire l’attention des grands médias. Le vol du sous-sol, si clairement dénoncé depuis la chaire Tata Juan Chávez Alonso par le Congrès National Indigène, n’a obtenu qu’à peine quelques lignes faméliques dans la presse payante qui aujourd’hui se lamente que LE PEUPLE, cette abstraction tellement politico-médiatique, ne fasse rien pour empêcher le vol légal et illégitime nommé « réforme énergétique ». Le vol a lieu chaque jour et partout. Mais il n’y a qu’en ce moment qu’on dit que la Patrie fut trahie.

Et maintenant vous, qui êtes restés sourds, vous indignez de n’être pas écoutés ni suivis.

Et vous dites que rien ne se fait parce que rien n’est visible. Vous dites et vous vous dites : « ce qui importe c’est ce que MOI je fais ou ce qui est fait sous ma tutelle, dans mon calendrier et dans ma géographie. Le reste n’existe pas car je ne le vois pas ».

Et comment pourriez-vous voir quoi que ce soit si vous utilisez les œillères que le Pouvoir vous a offert ?

Vous découvrez aujourd’hui que l’État non seulement renonce à être un modérateur du grand souffle de spoliation qu’est le Néo-libéralisme, mais, qu’en plus, il en vient vite à se disputer les miettes que le véritable Pouvoir lui jette ?

Regardez, en fait le monde est rond, il tourne, il change. Et ce catalogue de dualismes tellement à la mode dans la politique d’en-haut est simplement dépassé : gauche et droite, réactionnaire et progressiste, antique et moderne et synonymes et antonymes.

Regardez, ce qui se passe c’est tout simplement que votre pensée est décrépite.

Et elle a commencé à s’affaisser à l’instant même où vous avez décidé d’embrasser celle d’en-haut (en utilisant le vieux truc – qui maintenant se retourne contre vous – de droite-gauche-progressiste-réactionnaire, en vous inventant des alibis et en les revêtant des mêmes mots qui aujourd’hui vous piègent), oubliant que ceux d’en-haut n’acceptent pas les embrassades mais les génuflexions.

Non, ce n’est pas que vous n’ayez ni idées ni drapeaux. C’est juste que vos idées sont délabrées. Et peu importe vos efforts pour les faire paraître modernes, ni combien de mots pompeux vous utilisez pour les décrire, ni combien de tweets les relayent, ni combien de « like » et commentaires elles suscitent.

Vous qui attendez un appel, le sang anonyme versé, le son belliqueux du clairon, les gros titres, les images du sang sacrifié sur l’autel de la Patrie que, bien sûr, vous et vous seuls délivrerez.

/Non mon brave, je vous le dis le zapatisme n’est plus ce qu’il était. Vous souvenez-vous comme il y a presque 20 ans nous nous sommes émus devant les images de ces morts tellement anonymes qu’ils n’avaient ni noms ni visages, tellement lointains, tellement indigènes, tellement chiapanèques ? / Bien sûr. Ocosingo c’est bien au Moyen-Orient ? / Ah, et leurs initiatives, tellement brillantes lorsqu’il y avait un stand pour nous. / D’un autre côté, qui peut bien prendre au sérieux ceux qui refusent de s’inscrire dans les mobilisations et les mouvements (attention : ce n’est pas la même chose, apprenez désormais à les différencier) à la mode ? Ou à les analyser, classer, juger, archiver ? / C’est clair, ils sont finis, ils n’invitent même plus la presse à leurs festivités. Que peuvent-ils bien célébrer qui ne soit notre absolution ou notre condamnation ? / Ah, mais ce que nous ne pardonnerons jamais à ces patatistes, ce n’est pas seulement de n’être pas tous morts – et donc de nous avoir dénier le droit d’administrer leurs morts dans le long dédale des mausolées, des complaintes, des « tu n’es pas mort camarade, ta mort sera gérée »-, mais d’avoir également rendu leurs morts tellement… tellement… tellement rebelles/.

Et rien, en regard de cette avalanche de… post-scriptum !

Je sais bien que vous vous en fichez, mais pour les cagoulé.e.s d’ici, la lutte qui compte n’est pas celle qui a été gagnée ou perdue. C’est celle qui continue, et pour elle s’apprêtent les calendriers et les géographies.

Aucune bataille n’est décisive, ni pour les vainqueurs ni pour les vaincus. La lutte continuera, et ceux qui aujourd’hui se délectent de la victoire verront leur monde s’écrouler.

Pour le reste, ne vous inquiétez pas. Vous n’avez rien perdu car vous n’avez jamais réellement lutté pour quoi que ce soit. La seule chose que vous ayez fait c’est de déléguer à d’autres l’objectif du monopole d’une victoire qui n’arrivera jamais.

Celui d’en-haut tombera, sans aucun doute. Mais sa chute ne sera pas le produit d’une lutte monopolisée, exclusive et fanatique d’elle-même.

Si vous le souhaitez, continuez à tirer d’en-haut, vous fêterez chaque petit mouvement du monolithe, mais la corde se rompra encore et encore.

Il faut faire tomber les statues et les autoritarismes depuis en-bas, de façon à ce qu’il ne reste aucune base sur laquelle bâtir un nouveau buste.

C’est pourquoi, et c’est mon humble avis, la seule chose qui vaille la peine d’être faite depuis la cime des statues c’est ce que font les oiseaux : leur chier dessus.

Allée de glace aux noix, il ne manque plus que le froid.

Le Sup s’apprêtant à…

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Regardez et écoutez les vidéos qui accompagnent ce texte.

Du groupe ibérique de Punk Rock Arzua25, ce morceau intitulé « Zapatista », sur le disque « Bienvenido a la Resistaencia ».

ici.

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Avec le groupe SKA-FE, de Colombie, la chanson « Muerte a la muerte ». Juuuuuuumpez!

ici.

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Dans la série « Comment ça aurait du finir », les fins alternatives de « Batman, the Dark Knight Rises ». Vidéo dédicacée aux « mauvais.es » cagoulé.e.s (qui ne sont pas accepté.e.s dans les mobilisations « transcendantales »), tels Catwoman et Bane (avec son passe-montagnes inversé et son excellente diction).

ici.

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De l’immortel Cuco Sánchez, “No soy monedita de oro”, explicite par elle-même.

ici.

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 * Conseil National pour la Prévention de la Discrimination
** La réforme de l’article 27 de la constitution mis fin, le 6 janvier 1992, à la réforme agraire issue de la révolution qui prévoyait la répartition des terres.

 

De Rimbaud à Marcos

Texte publié à l’origine (en espagnol) dans Caja de Arena, supplément culturel du quotidien mexicain Pagina24, le dimanche 9 mai 2010. Que je me suis enfin décidé à traduire…

Au-delà des apparences

En peu de temps deux visages ont été révélés au monde par les journaux… l’un, sans passe-montagnes, du Sous-Commandant Marcos, et l’autre du poète Arthur Rimbaud sans ses ailes d’albatros. Deux figures qui nous rappellent que, loin de leurs traits, ce sont leurs mots maniés tels des armes qui ont donné à ces étoiles leur brillant.

Rimbaud (2e à droite) devant l’hôtel de l’univers à Aden, dans les années 1880.

 

Il y a quelques jours, la presse française a révélé une photo inédite d’Arthur Rimbaud. Cette photo dévoile le visage adulte du poète, duquel nous ne connaissions jusqu’alors que les traits adolescents, figés pour la postérité par Étienne Carjat. Jacques Desse et Alban Caussé, deux libraires passionnés, ont trouvé cette photographie avec bien d’autres dans l’un de ces vide-greniers qui prolifèrent dans les villages de France. Ce qui attira l’attention des deux compères c’est la légende inscrite au dos de la vieille photo : « Hôtel de l’Univers »… Hôtel où vécu Rimbaud lorsqu’il décida de s’établir à Aden, au Yemen, dans les années 1880. « Il y avait ce gars aux yeux clairs, qui ressemble à un extraterrestre au milieu des autres, un peu comme s’il était là et, en même temps ailleurs. », raconte Jacques Desse aux reporters. Ils trouvèrent la photo il y a deux ans. Deux années durant lesquelles, avec des spécialistes du poètes et des techniciens, ils essayèrent d’authentifier l’image… avant de la présenter au public.

En 1880, Arthur Rimbaud avait délaissé la plume et ses « semelles de vent » l’avaient mené en Afrique. Né en 1854, le poète avait atteint sa plénitude poétique à 17 ans, c’est à dire en 1871, année de la Commune de Paris. Le jeune rebelle fugua à plusieurs reprises du domicile familiale, à Charleville… seul ou en compagnie de la « fée verte » (1). Il rêvait de rejoindre Paris. Il y parvint en février 1871, peu avant l’épisode révolutionnaire. La France était alors en guerre, et ses idéaux républicains le jeune poète les exprima dans le fameux Dormeur du Val. Pendant son séjour à Paris, Rimbaud essaya de rencontrer des écrivains aux engagements révolutionnaires, tel Jules Vallès. Personne ne peut dire si Rimbaud fut à Paris à un quelconque moment de la Commune, mais il est évident que pour certains de ses vers, il trempa sa plume dans le sang du peuple révolutionnaire de Paris. La semaine sanglante, durant laquelle le gouvernement français fusilla beaucoup de révolutionnaires, radicalisa plus encore la poésie de Rimbaud, qui n’eut de cesse de dénoncer les vainqueurs et l’Église.

Il commença ensuite à fréquenter Paul Verlaine et fut introduit dans le milieu artistique parisien. Mais au début de 1872, les provocations de Rimbaud exaspérèrent ses nouveaux amis. Il retourna à Charleville et fit des allers-retours entre la maison de famille et Paris… En juillet de la même année, Rimbaud et Verlaine partirent et commencèrent une relation amoureuse qui les mènera entre Londres et Bruxelles. Elle prit fin l’année suivante dans la capitale belge : Verlaine tira sur son amant et le blessa. Rimbaud rejoignit sa famille et, avant de délaisser définitivement la poésie en 1875, il offrit au monde Une saison en enfer et Illuminations. Il se taira donc, à 21 ans… car il avait accompli tout ce qu’il avait pu dans « le désert et la nuit » qui le cernaient. Il avait compris que la poésie ne pouvait changer le monde sans une révolution libératrice.

Il parcourut alors l’Europe et poussa jusqu’en Indonésie. A Partir de 1880, Rimbaud, dont les « ailes de géant », celle de L’Albatros de Baudelaire (2), ne servaient plus sur la terre des hommes, arriva en Afrique, dans des pays qui auraient fait rêver n’importe quel autre homme mais qui ne parvinrent jamais à chasser l’ennui qui hantait Rimbaud. Il arriva à Aden et travailla comme ouvrier puis comme employé de l’Agence Bardey. Plus tard il se rendit à Harar et devint marchand à son propre compte… et trafiquant d’armes.

Sur la photo inédite de Rimbaud, on aperçoit également Jules Suel (avec le costume à carreaux), propriétaire de L’Univers. C’est lui qui cofinança l’expédition de Rimbaud entre Tadjoura et le royaume de Menelik. En 1886 l’ex-poète et néo-trafiquant parvint à mener à bon port une caravane d’armes au futur roi d’Éthiopie. Le voyage, qui devait durer quelques semaines, dura plus de quatre mois. Peut-être apparut-il à Rimbaud comme « une saison en enfer », au milieu d’une terre parmi les plus inhospitalières du monde, peuplée de tribus hostiles qui avaient massacré la caravane précédente.

Rimbaud passa les cinq dernières années de sa vie à s’ennuyer entre petits trafiques plutôt que grands détournements de mots, comptes au lieu de contes, abrutissement plutôt qu’embellissement. Il mourut en 1891, le 10 novembre à Marseille, amputé de la jambe à cause d’une synovite du genoux. La mort de l’homme oublié permit la naissance du mythe de l’un des fameux poètes maudits.

La photographie inédite de Rimbaud fit couler beaucoup d’encre en France. Beaucoup de français coururent la voir à l’exposition littéraire qui l’accueilli à Paris. Comme si le visage adulte du poète pouvait expliquer quoi que ce soit… Comme si il importait, à ceux qui découvrent la rage qu’ils sentent courir dans leurs veines comme dans les vers de Rimbaud, de voir sous son passe-montagne tissé de mots.

Pur coïncidence, quelques jours auparavant, les journaux, ceux du Mexique comme ceux de France, exposèrent au grand jour le visage du sous-commandant Marcos sans son fameux passe-montagne. La supposée photo du leader de l’EZLN semblait bien plus intéresser les reporters du monde que les activités des zapatistes en cette année du centenaire de la révolution mexicaine. Comme si le visage dissimulé sous le passe-montagne du porte-voix des indigènes du Chiapas pouvait avoir d’autres traits que ceux de tous les insurgés du monde… d’aujourd’hui, d’hier et de demain.

Marcos, comme Rimbaud, trempe sa plume dans les fleuves de sang de son peuple. Pas la Seine rougie par la semaine sanglante mais les fleuves qui parcourent l’Amérique Latine tels les veines ouvertes d’un continent indigène harassé par 500 années d’obscurantisme. Tels les mots de Rimbaud, ceux de Marcos naissent dans le désert, celui des prêches de Lautréamont (3), afin d’allumer cette si longue nuit. Nuit qui encore nous étreint de ses étoiles que ceux d’en-haut espèrent faire pâlir en braquant sur ces visages les lumières du show-business… Mais que jamais ils ne pourront éteindre car, même mortes, les étoiles continuent d’éclairer le chemin jusqu’au petit jour.

1 : Surnom de l’absinthe

2 : Charles Baudelaire (1821 – 1867), auteur de L’Albatros

3 : Comte de Lautréamont (1846 – 1870), auteur de Les chants de Maldoror.

 

L’histoire de Camus vue par Pacheco

Source.

Traduction d’un article de l’auteur mexicain José Emilio Pacheco qui évoque Camus et Maria Casares, les tourments de l’histoire et les feuilles emportées par le vent de la vie.

L’article du maestro Pacheco a été publié sur le site de l’hebdomadaire d’investigation Proceso le 6 décembre 2013.

 

Albert Camus et les tourments de l’histoire

par José Emilio Pacheco

 

camus

 

Maria Casarès raconte dans ses mémoires, Résidente privilégiée, qu’elle s’unit à Albert Camus (1913-1960) la nuit du 6 juin 1944, autrement dit le Jour J, celui où les alliés débarquèrent en France et que débuta le dernier acte du fascisme nazi.

Maria Casarès, qui parvint à être une grande actrice de théâtre et de ciné français, était une exilée espagnole, fille de Santiago Casarès Quirogas, chef du Gouvernement sous la présidence de Manuel Azaña. De son côté, Camus était un pied-noir, en termes mexicains (mais pas hispano-américains) un créole. À 30 ans il était devenu l’auteur de L’étranger, Noces, Le mythe de Sisyphe, L’envers et l’endroit, Caligula et Le malentendu. Il aurait été le conteur, l’essayiste et le dramaturge le plus jeune à recevoir à 44 ans le Prix Nobel 1957, si Rudyard Kipling (1865-1936), ne l’avait obtenu à 42 ans en 1907.

 

L’exception et la règle

 

La relation entre l’actrice et l’écrivain se prolongea jusqu’à la mort, absurde en vérité, de Camus le 4 janvier 1960, à la fin d’une époque et au début d’une autre, les années soixante. Ce fut un accident sans raison d’être qui se produisit sur une ligne droite de Bourgogne. Dans les restes de la catastrophe on retrouva le billet de train retour vers Paris et le manuscrit d’un roman inconnu, en réalité une autobiographie d’enfance et d’adolescence, que sa fille Catherine Camus ne publia pas avant 1994. La grande traductrice Aurora Bernárdez a rendu possible sa sortie en espagnol en décembre de cette même année, aux Éditions Tusquets.

En général la publication de ce qu’il ne termina pas ne fait aucun bien à un écrivain. Si on se souvient de la bêtise de quelques ennemis objectant à Camus le fait d’écrire trop bien, nous verrons Le premier homme comme un brouillon, une première version qui se transformerait plusieurs fois avant que son auteur ne le donne pour achevé. Il y a toujours des exceptions et ce livre est l’une d’entre-elles. Il fonctionne comme des mémoires d’outre-tombes, indispensables pour comprendre Camus et son attitude face à la guerre d’Algérie qui souleva tant de reproches à l’époque.

 

Enseignements de la misère

 

En tant que roman, il répond à l’exigence de Soljenitsyne : être notre unique moyen de vivre des expériences que nous n’avons jamais vécues. Pour nous rendre compte de ce qu’on ressent en naissant pied-noir et plus que pauvre dans l’Algérie du siècle passé, Le premier homme est irremplaçable. Aucune œuvre historique, ni sociologique ne peut nous donner cette vision de l’intérieur qu’apporte Camus. Ce sont des pages encourageantes dans le sens où elles nous montrent que personne ne naît condamné et qu’il est presque toujours possible de saisir une opportunité. Un enfant orphelin, fils d’une servante et élevé dans la misère, est parvenu a devenir l’un des grands auteurs français.

Les éléments d’une explication se trouvent dans le fait que, ainsi que la Nouvelle Espagne était théoriquement un royaume et en réalité une colonie, l’Algérie était sur le papier un département, au sens que nous donnons aux états d’une république, et avait pour cette raison le même système scolaire que celui appliqué à Paris ou à Marseille. Ce fut peut-être la chance de Camus qui y croisa deux excellents professeurs : Louis Germain en primaire et Jean Grenier au lycée. Sa reconnaissance était telle qu’il dédiera à Grenier son discours du Nobel.

Évidemment aucune étude psychanalytique ni la meilleur critique littéraire ne peuvent élucider le mystère du talent : pourquoi Camus atteindra-t-il une hauteur que jamais n’atteindront tant d’enfants de la grande bourgeoisie, éduqués dans les meilleurs universités et avec des professeurs particuliers, des bibliothèques privées, des voyages et du temps libre pour lire et écrire ?

 

À toi, qui ne liras pas ce livre

 

Camus était l’enfant de Lucien Camus, alsacien français qui travaillait dans un vignoble algérien. Pauvre, il fut mobilisé en qualité de zouave pour combattre les marocains. En 1914, lorsque éclate la Première Guerre Mondiale, on l’envoya en France, un pays, son pays, qu’il connut peu avant de mourir à 29 ans, lors de la bataille de la Marne.

Sa mère, Catalina Sintes, venait de Port Mahon, sur l’île de Minorque. Bien des personnes affirment que c’est dans cette ville des Baléares que fut inventé la mayonnaise (à l’origine « mahonesa »), propagée dans toute l’Europe par le cardinal Richelieu, et le Denim. (À Puerto Rico les jeans s’appellent « mahones »). Veuve avec deux enfants en bas-âge, Catalina dut se réfugier chez sa mère et travailler comme servante. La dédicace de Le premier homme est émouvante : « À toi, qui jamais ne pourras lire ce livre ».

La veuve Camus n’eut pas la chance d’aller à l’école. Bien qu’un accident l’eut rendu presque sourde, elle put enseigner le castillan et le catalan à son petit dernier, qui réussit à les parler parfaitement. C’était une femme d’une grande intelligence qui adorait Albert, qui la vénérait en retour, et lui inspira sans ostentation la plus grande confiance en soi et en ses capacités.

 

Enfants de l’histoire

 

Ceux qui lisent ces mémoires à peine romancées et l’une ou l’autre des biographies existantes sur Camus pensent peut-être, dans un mélange de Job et de Walter Benjamin, que nous, êtres humains, ne sommes tous que de simples feuilles emportées par le vent de la tempête que nous appelons Histoire.

En si peu de lignes il est impossible de parler des étapes grecque, carthaginoise et romaine de l’Algérie. Par contre il est impossible de taire que les maures expulsés de leur Espagne natale par le triomphe des Rois Catholiques se réfugièrent à Alger et menèrent de là une guerre de guérilla maritime.

De grands pirates, comme Barbe Rouge, empêchèrent que la Méditerranée ne se convertisse en Mare Nostrum espagnol. Charles Quint, vainqueur sur les champs de batailles d’Europe, échoua devant les murs d’Alger. Hernán Cortés, autre puissant conquistador du Mexique, était de l’expédition.

La France s’empara en 1830 de l’Algérie et décida de l’exploiter grâce aux colons, des européens pauvres à qui on offrait la possibilité de s’enrichir plus facilement qu’en Amérique. Il y eut une résistance inébranlable des arabes et contre eux débutèrent leurs carrières les maréchaux du Mexique, Bazaine et Forey. Peut-être que sans Juárez et les chinacos* le Mexique eut été l’Algérie américaine.

L’armée française s’usa ici et perdit la guerre franco-prussienne. L’Alsace et la Lorraine passèrent sous le contrôle de l’Allemagne. De ces alsaciens désirant rester français vient la famille Camus. On leur donna les terres qui étaient celles de communards assassinés en 1871.

Catalina Sintes est la fille de l’une de ces famille catalanes qui trouva son dernier espoir en terre algérienne. Finalement, mais pas en conclusion, la guerre d’Espagne et la Deuxième Guerre Mondiale permirent la rencontre à Paris d’Albert Camus et Maria Casarès.

 

Êtres sans traces,

tombes sans nom

 

Albert, enfant, grandit dans un quartier miséreux et dans un appartement très pauvre, sous la tutelle de la grand-mère, où s’entassent cinq membres de la famille. L’immeuble sent très mauvais car les seuls toilettes se trouvent sur le palier et ne sont rien d’autre qu’un trou dans le plancher.

Tout est écrasé par la très grande et omniprésente chaleur. Il n’y a pas de lampes électriques mais des lampes à pétrole. Catalina nettoie à genoux les sols d’autrui et aide les siens en lavant le linge. En contrepartie de la nécessiteuse et cruelle indigence dans laquelle ils vivent, le petit Albert possède deux trésors, la mer et le soleil, et l’école l’enchante. Il est rapidement remarqué pour son intelligence, son aptitude à la rédaction et son habileté en sport, surtout au football, qui le fascine.

Pendant un siècle des foules entières étaient arrivées en Algérie pour labourer la terre dans laquelle ils creuseraient finalement leurs tombes. Toutes ces générations avaient disparues sans laisser de traces, ainsi que leurs enfants et petits-enfants. Pour Albert le grand mystère est la misère qui forge des êtres sans nom et sans passé et les rend à l’immense foule des morts anonymes qui ont construit le monde.

Sur cette terre chacun était le premier homme. Lui-même s’était élevé seul, avait grandit seul, au milieu de la pauvreté, sans aide ni secours, sur un trottoir joyeux et sous la lumière des premiers matins du monde pour aborder ensuite, seul, sans mémoire ni foi, la sphère des hommes de son temps et leur épouvantable et exaltante histoire.

 

 

* guérilleros mexicains qui s’opposèrent à l’invasion française entre 1861-1867