Archive for février 2014

Sur le Vénézuéla

source.

 

Texte trouvé sur Proyecto Ambulante, mais publié originellement sur le site Nosotros Los Pobres.

Réflexions sur la situation au Vénézuela : lettre ouverte aux compagnons du FEL et d’El Libertario.

 

 

OLYMPUS DIGITAL CAMERA

Sur un mur à Biscucuy, Venezuela, 2005 – photo @LeSerpentàPlumes

Il y a deux semaines, Nosotros Los Pobres (Nous Les Pauvres, ndt), nous avons eu la chance de présenter un atelier qui comptait deux membres du Frente de Estudiantes Libertarios (Front des Étudiants Libertaires, ndt) du Chili, avec qui nous avons eu un échange très productif d’idées. Quelque jours plus tard, je tombe sur une déclaration publiée par le FEL dans laquelle ils affirmaient leur soutien au « peuple vénézuélien » dans sa lutte contre le putsch. En tant que membre de Nosotros Los Pobres, je voulais partager quelques réflexions sur ce qui se passe au Venezuela, aujourd’hui comme au cours de ces quinze dernières années ; j’espère qu’elles auront un intérêt pour mes compagnons spécifiquement mais aussi pour toutes les personnes en général qui s’intéressent au cas vénézuélien.

La première observation, donnée en réponse aux affirmations de mes compagnons chiliens, c’est que, au Venezuela il n’y aura pas de coup d’état. Avec quelle armée, hein mon p’tit ? L’armée vénézuélienne, qui a toujours été l’une des principales bases du pouvoir chaviste, a été purgée et idéologisée à tel point qu’elle ne ressemble à aucune autre armée latino-américaine. Il est possible qu’une faction des chavistes tente quelque chose contre la faction de Maduro, mais ils ne le feraient pas en s’alliant à López, ni à Machado, ni au MUD.

Deuxièmement, la « révolution bolivarienne » n’est pas le socialisme, ni même le socialisme étatiste de la Chine de Mao ou la Russie de Staline. Parmi les traits les plus significatifs de l’état bolivarien dans la pratique, loin de toute rhétorique, se trouvent la propriété privée et la participation enthousiaste au capitalisme global, jusqu’à la dépendance. Ce n’est pas que le chavisme n’ait pas amélioré la vie de la classe travailleuse au Venezuela – bien sûr, il l’a fait, selon les données sur la pauvreté, l’emploi, etc. Ils ont même été solidaires, Chavez et son parti, de la cause de la véritable autonomie – en donnant, par exemple, un appui matériel à l’hôtel autogéré Bauen à Buenos Aires. Mais en fin de compte, le chavisme est en pratique une espèce de capitalisme populiste, c’est juste que le côté populiste a été actualisé pour inclure le soutien à des mouvements comme celui de l’autonomie. On peut dire que ça a l’allure du péronisme – lequel, ne l’oublions pas, a aussi amélioré significativement la vie de la classe ouvrière argentine de son époque. De même que le peronisme, le chavisme a facilité la création d’une nouvelle élite (qu’on appelle la « bolibourgeoisie »), et a instauré des relations de répression et de clientélisme à l’intérieur du mouvement ouvrier et des autres mouvements sociaux. La répression contre les peuples indigènes dont l’idée de développement ne coïncide pas avec celle du gouvernement est, à ce titre, extrêmement préoccupante.

Cela étant dit, la protestation qui a lieu en ce moment au Venezuela appartient à la droite radicale et aux secteurs populaires qu’ils ont pu entraîner avec eux – sans oublier l’appui impérialiste, maintenant que le gouvernement nord-américain a injecté des fonds conséquents aux organisations estudiantines vénézuéliennes. Je n’ai pas de source, mais il me semble plus que probable que la pénurie des produits de base est due aux manipulations de l’opposition capitaliste au régime – de ce genre de manœuvre les camarades chiliens ne connaissent que trop bien les précédents historiques. Mais ce qui est plus important c’est que la classe laborieuse n’est pas dans la rue avec les manifestants. Il s’agit ici d’une mobilisation de la classe moyenne ; nous, promoteurs de l’autogestion ouvrière n’avons rien à y faire.

D’un autre côté, dire, avec les camarades du FEL, que nous soutenons le « gouvernement légitime » de Nicolas Maduro, est une abdication de notre responsabilité de mettre en lumière le fonctionnement actuel de l’état et du capital. C’est triste, camarades, mais vraiment, ne pouvons-nous pas prédire avec une certitude quasi parfaite le devenir de l’état bolivarien ? Nous avons suffisamment vu en Amérique Latine de mouvements populistes à la rhétorique anti-impérialiste pour très bien savoir où ils vont, qu’il s’agisse de l’Argentine après Perón, du Mexique du PRI, du Pérou post-Velasco ; ou si vous voulez une exemple plus actuel on peut évoquer le Brésil de Dilma Rousseff. Leonel Fernández lui-même et ses complices viennent du même moule, sauf que Juan Bosch n’a pas eu le pouvoir assez longtemps pour laisser le genre de traces dans la conscience de la classe travailleuse dominicaine qu’a laissé Perón dans la conscience de l’Argentine. Malgré les différences idéologiques, et de conditions historiques, tous ces mouvements ont laissé un héritage commun à leur sociétés respectives – le legs d’une oligarchie.

Admettons que le défunt Hugo Chávez ait été très préoccupé par la question de la justice sociale, et de l’inégalité (sachez que je ne suis pas forcément convaincu de ça). Maintenant qu’il est mort, son mouvement va s’éloigner de ces idéaux. Les « pragmatiques » (lisez, ambitieux, opportunistes) vont monter au sommet. Pourquoi ? Parce que le changement n’est pas le fait des individus avec leurs bonnes intentions, le changement est le produit de la lutte des classes – et personne ayant sa raison ne peut soutenir que la classe laborieuse est celle qui détient le pouvoir au Venezuela. Chávez a suivi la vieille voie du changement populiste depuis le haut, et c’est pour ça que, en mourant, il laisse une classe militaire, intellectuelle et bourgeoise au contrôle de la société vénézuélienne.

Ça ne signifie pas que le peuple vénézuélien n’essaiera pas de défendre les acquis matériels des quinze dernières années. C’est à travers ce processus que nous commencerons à identifier les éléments auxquels nous pouvons apporter notre plein soutien, et ainsi, loin d’affirmer notre soutien abstrait au « peuple vénézuélien » (identifié au mouvement de Chávez), nous pourrons travailler matériellement aux changements nécessaires à ce peuple. Avec cette droitisation des chavistes, viendront des opportunités, et nous verrons des courants comme ceux apparus en Bolivie, où le même mouvement qui a donné vie à Evo Morales a résisté à de nombreuses reprises à ce que ce dernier ne se l’approprie (gasolinazo en 2011, par exemple). Ce sont ces courants que nous devons identifier, et auxquels nous devons nous allier. Ça ne veut pas dire que nous trouverons un mouvement de masse qui partagera tous nos points de vue. Malgré tout, nous pouvons espérer, dans une situations comme celle du Venezuela, rencontrer des secteurs importants des mouvements populaires engagés jusqu’à un certain point pour la démocratie décentralisée et l’économie autogérée.

C’est bien différent de sortir dans la rue avec la droite, comme l’ont suggéré certains camarades vénézuéliens et différent aussi d’un soutien au gouvernement vénézuélien face à un coup d’état imaginaire. Aujourd’hui c’est la droite qui est dans la rue. Mais les manifestations ont commencé suite à un cas de harcèlement sexuel à l’université de Tachira. Nous ne voulons évidemment pas nous retrouver dans la situation d’accepter le harcèlement sexuel sous prétexte que dans le cas contraire nous ferions le jeux de la droite et donnerions « un soutien matériel à l’impérialisme ». Camarades, être complice d’un autre mouvement populiste qui finira par mener la classe laborieuse au cynisme et à la désillusion, ne serait-ce pas une autre façon d’apporter un soutien matériel à l’impérialisme ? S’il s’agit vraiment d’un putsch, alors nous devrons peut-être soutenir Maduro pour éviter quelque chose de pire. Toutefois, en ce moment il nous semble plus judicieux de nous tenir sur le côté, attendre et observer, pour voir si commence à se développer un courant autonome authentique, que nous pourrons soutenir pour défendre le Venezuela de l’oligarchie comme de l’impérialisme. Si nous continuons dans l’ombre d’un mouvement anti-impérialiste qui nous déteste, derrière un mouvement autoritaire qui ne partage pas nos valeurs, si nous ne parvenons pas à offrir une alternative aux voies qui ont échoué pour la classe laborieuse, il ne faudra pas nous étonner si ce que nous obtenons ressemble trait pour trait à ce que nous avons toujours obtenu.

OLYMPUS DIGITAL CAMERA

Biscucuy, Venezuela, 2005 – photo @LeSerpentàPlumes

Hommage au FTP-MOI

Le 21 février 1944, il y a 70 ans, 23 membres des Francs-Tireurs et Partisans, Main-d’œuvre Immigré (FTP-MOI) de Paris, groupe dit Manouchian, sont exécutés sur le Mont-Valérien par les Nazis.

Afin de démontrer que les résistants n’étaient que des étrangers, des juifs, des communistes, « l’armée du crime », les Nazis placardent « l’affiche rouge » dans Paris. L’affiche deviendra au contraire, le symbole de la résistance au nazisme, une résistance qui mêle les nationalités, les religions face à la barbarie.

 

affiche-rouge

Liste des 23 du groupe Manouchian condamnés le 15 février 1944 par le tribunal militaire allemand du Grand-Paris:

La seule femme du groupe, Olga Bancic, est décapitée à Stuttgart le .

En 1955, Louis Aragon leur dédie l’un de ses poèmes, Strophes pour se souvenir:

Vous n’avez réclamé la gloire ni les larmes
Ni l’orgue ni la prière aux agonisants
Onze ans déjà que cela passe vite onze ans
Vous vous étiez servi simplement de vos armes
La mort n’éblouit pas les yeux des partisans

Vous aviez vos portraits sur les murs de nos villes
Noirs de barbe et de nuit, hirsutes, menaçants
L’affiche qui semblait une tache de sang
Parce qu’à prononcer vos noms sont difficiles
Y cherchait un effet de peur sur les passants.

Nul ne semblait vous voir Français de préférence
Les gens allaient sans yeux pour vous le jour durant
Mais à l’heure du couvre-feu des doigts errants
Avaient écrit sous vos photos MORTS POUR LA FRANCE
Et les mornes matins en étaient différents

Tout avait la couleur uniforme du givre
À la fin février pour vos derniers moments
Et c’est alors que l’un de vous dit calmement
Bonheur à tous Bonheur à ceux qui vont survivre
Je meurs sans haine en moi pour le peuple allemand

Adieu la peine et le plaisir Adieu les roses
Adieu la vie Adieu la lumière et le vent
Marie-toi sois heureuse et pense à moi souvent
Toi qui vas demeurer dans la beauté des choses
Quand tout sera fini plus tard en Erivan

Un grand soleil d’hiver éclaire la colline
Que la nature est belle et que le cœur me fend
La justice viendra sur nos pas triomphants
Ma Mélinée ô mon amour mon orpheline
Et je te dis de vivre et d’avoir un enfant

Ils étaient vingt et trois quand les fusils fleurirent
Vingt et trois qui donnaient leur cœur avant le temps
Vingt et trois étrangers et nos frères pourtant
Vingt et trois amoureux de vivre à en mourir
Vingt et trois qui criaient la France en s’abattant

 

En 1959, Léo Ferré met en musique le poème d’Aragon:

EGO ET ALTER-EGO D’UN LIBERTAIRE

Ce texte se veut une réponse, ou une manière d’ouvrir un débat, suite à la chronique mensuelle (août 2013) de Michel Onfray intitulé « Heurs et malheurs du libertaire » dans laquelle il donne sa définition « du » libertaire. A moins que ce n’ait été que le prétexte pour moi de mettre en mots mes pensées…

J’ai mis du temps avant de me décider à publier ce texte, mais les dernières prises de position du philosophe se revendiquant libertaire me pousse, bien des mois après, à le publier ici.

Vous trouverez le texte de Michel Onfray sur son site.

——————————————————-

 

« La liberté sans le socialisme c’est le privilège et l’injustice et le socialisme sans la liberté c’est l’esclavage et la brutalité. »

Bakounine

 

Camarade*, j’weareyou_1ai bien lu ton billet intitulé « Heurs et malheurs du libertaire » et j’aimerais revenir dessus, parce que le sujet me tient à cœur, me définissant moi-même comme libertaire. Si je ne suis pas certain de toujours vivre en libertaire, je pense par contre en être un militant sincère. Et sur ce point je ne peux que rejoindre ton introduction : « Se dire libertaire est assez facile, tâcher de vivre en libertaire s’avère plus difficile. » Tu nous expliques ensuite que ce n’est pas tant de vivre en libertaire qui est difficile que le fait que vivre ainsi parmi celles et ceux qui ne sont pas libres, reviendrait à être le reflet de leur propre servitude.

Fichtre, ne saurait-il y avoir de liberté ailleurs que dans les cœurs purs des libertaires ? La liberté ne serait-elle pas plutôt une image, l’obscur objet d’un désir – et donc d’un agencement ainsi que le dirait Deleuze – autour duquel nous tournons sans cesse pour en saisir les milles facettes ? Chacun n’en dévoile-t-il pas un fragment lorsque, depuis sont point de vue, il cherche l’émancipation ?

La domination est partie intégrante des « jeux » à l’œuvre dans nos relations interpersonnelles : jeux de séduction, de défiance, d’apprentissage, de dépendance etc. qui sont les piments de la vie, ce qui fait que nous aimons, nous détestons, nous restons indifférents… Ce qui fait de la domination une oppression c’est de l’ériger en système, d’en constituer nos institutions à qui nous déléguons le pouvoir d’agir sur nos vies. Je ne pense pas qu’une société libertaire puisse être le fait des seuls libertaires. Mais si j’ai bien compris ce texte, « le » libertaire tel que tu le définis ne se soucie pas de « faire société », il veut vivre en libertaire dans la société dans laquelle il évolue… sans se soucier de l’agencement de la liberté de ses contemporains.

Et c’est là que nous en revenons à la première partie de ton introduction : vivre en libertaire ne serait pas si difficile. Dans la suite du texte tu nous donnes en quelque sorte les grandes lignes de cette « éthique pratique, ou pratique éthique », que rend difficile à vivre l’autre, celui qui n’est pas libre. Je passe rapidement sur les « manques », les non-dits de ta démonstration, puisqu’à aucun moment il n’est fait référence aux luttes des femmes par exemples, pas plus d’ailleurs qu’aux luttes des minorités… Pourtant, la majorité c’est personne, la minorité c’est tout le monde est une idée qui me semble proche de la révolte libertaire. Sans oublier que tu passes sous silence l’un des fondement de la pensée anarchiste: l’anticapitalisme! Bref…

 

commune_de_parisTu commences avec un paragraphe assez obscure pour moi au sujet de vivre un maximum de liberté sans que « ce projet existentiel coûte à autrui en désagrément ». Jusque là je suis sans problème, reconnaissant ici la conception « classique » de la liberté, vue comme s’arrêtant là où commence celle de l’autre. Je comprends encore lorsque tu uses de la métaphore des châteaux de servitude, opposés à la chaumière libertaire. Encore que je ne sois pas certain de comprendre à quels termes ni à quel contrat tu fasses référence. Mais ensuite lorsque tu parles de la stigmatisation de « la cruauté ou l’égoïsme du libertaire » j’avoue ne pas très bien comprendre. La cruauté fait-elle référence aux attentats ou à ce qu’on a appelé « la propagande par le fait »? Peut-être les libertaires sont-ils cruels dans leurs dénonciations de tous les abus (et de celles et ceux qui les commettent), pour ceux qui en sont les victimes plus ou moins volontaires ? (je crois comprendre que cette seconde option est la tienne, en référence aux reflets de la servitude des autres). Mais là encore, je ne pense pas que la Liberté soit l’apanage des libertaires.

Mais pour l’égoïsme, je ne vois pas. Dans mes activités militantes – depuis 1995 j’évolue dans les milieux libertaires d’ici et même d’ailleurs – il m’est arrivé en tant que libertaire d’être taxé de bien des maux mais l’égoïsme n’en a jamais été. Il faut dire que dans ma pratique militante, la solidarité est une arme, l’égoïsme un suicide! Mais c’est vrai que je suis libertaire tendance « béru », ou anarcho-punk, comme certains marxistes sont de tendance Groucho. Les feuilles de l’arbre de ma généalogie politique porteront, lorsqu’elles se ramasseront à la pelle, plus de noms d’artistes, de poètes, de troubadours et des milliers d’anonymes qui ont vécu jusqu’au bout leur engagement que de philosophes et de théoriciens… L’anarchie est née chez moi dans la pratique du DIY (Do It Yourself), même si elle s’est ensuite bien sûr nourrie des écrits de nos illustres prédécesseurs, Bakounie, Proudhon, Kropotkine… Même si souvent ce sont leurs écrits sur d’autres thèmes qui m’ont marqué, plus que leur pensées directement politiques. Mais surtout j’ai puisé dans les expériences révolutionnaires d’esprit libertaire : la commune, la révolte de Krondstadt, la Makhnovtchina, l’Espagne de 36, mai 68, l’insurrection zapatiste et toutes les résistances créatrices d’autres possibles : squats, ZAD, TAZ de toutes sortes.

Je sais que dans chacune de ces luttes les libertaires étaient présents et que dans chacune de ces luttes, d’autres aussi étaient présents. Parce que lorsqu’on se confronte au réel, nos propres divergences – entre synthésistes et plate-formistes, anarcho-communistes et fédéralistes-libertaires, anarchistes individualistes et collectivistes, autonomes et organisés – s’estompent, ou plutôt convergent. Et même avec les courants d’autres familles politiques, le faire permet souvent de dépasser le prêt-à-penser. Mais à aucun moment dans ma vie je n’ai eu l’impression qu’il était facile de « se construire liberté »… surtout quand on pense que la liberté des autres, loin de limiter la nôtre, l’étend encore, comme dans la conception bakouninienne du terme, dans un monde où la liberté « est la chose la moins bien partagée » comme tu le fais justement remarquer. Surtout quand les institutions de la société capitaliste nous élèvent en batterie pour faire de nous de la chair-à-pognon, et que la liberté est alors d’abord révolte. Et se révolter, me semble-t-il, n’a rien d’évident.

 

makhnovtchinaTu évoques ensuite l’athéisme. Oui, le combat libertaire se livre aussi contre l’emprise des religions et ce combat attire en effet bien des inimitiés de la part de celles et ceux qui tirent profit du pouvoir religieux et de certains croyants fanatisés. Et comme tu le dis : « On peut préférer la liberté à n’importe quel dieu sans insulter ceux qui croient à leurs divinités. »

En effet, il est même souhaitable de ne pas insulter les croyants, même au nom de la raison. Parce que l’insulte n’est jamais l’arme de la raison, mais plus sûrement de la déraison. Mais il doit être possible également de critiquer les religions sans que cela soit pris comme une insulte. Pour cela, le mieux est peut-être de ne pas tomber dans un catéchisme athée.

De plus, lorsque le climat est à la stigmatisation des croyants d’une religion – comme le sont en ce moment les musulmans ou comme le furent les juifs en d’autres temps – il n’est peut-être pas judicieux de hurler avec les loups. Mais si on le fait, encore faut-il savoir prendre ses distances très clairement d’avec la meute, en s’en prenant non aux croyants mais aux croyances, aux Églises établies bien plus qu’à celles et ceux qui y prient. Parfois, quand ce qu’on a à dire, même si on a le droit de le dire, n’est pas plus pertinent qu’un silence, il vaut mieux se taire.

Alors non, il n’est pas facile de vivre en athée, sans réciter son catéchisme ou faire du prosélytisme… et pas seulement à cause du regard de l’autre, des croyants, mais aussi parce qu’être athée c’est traquer en soi les réflexes de la ritualisation, de la superstition. Le fait de se préparer pour un événement ou de se mettre en condition pour écrire, par exemple. Ces moments où la raison fait place à la pensée magique, quand la raison nous laisse seul face à une situation inédite ou qu’au contraire elle nous abandonne à un état qui s’apparente à la transe recherchée. Lutter contre les croyances c’est aussi lutter contre nos propres facilités… ce qui doit aider à comprendre que l’autre peut lui aussi lutter contre ses propres « démons », ses propres dieux. (Sur le sujet, lire le texte de Brasiers & Cerisiers) Alors il me semble qu’il est loin d’être facile de vivre en remettant en cause nos croyances, ces petits rituels que nous nous constituons comme autant de raccourcis dans nos raisonnements.

 

 espagne1936Tu abordes ensuite le terrain politique. Si je ne me soucie guère en effet « de droite et de gauche » – encore que, et bien que je lui préfère l’opposition entre émancipation et réaction – ce n’est pas tant par soucie de la justice ou de la vérité que par méfiance vis à vis de la politique politicienne. Je doute de la pertinence de l’organisation politique de la société autour de partis basés sur une idéologie.

Il y a peu j’ai regardé le web-documentaire sur le NPA et j’ai été choqué par un échange entre une militante et un maire auprès de qui elle cherchait un parrainage pour la présidentielle. Pendant la discussion le maire en question expliquait qu’il ne voulait parrainer personne car dans les petits villages comme le sien « on ne fait pas de politique ». On ne fait pas de politique ? La politique se résumerait à choisir son parti ? Je ne le pense pas ! Le fait politique n’est pas cette politique politicienne mais bien s’occuper de la « chose publique ». Or, il s’agit bien pour les élus de terrain, dans notre démocratie représentative, de gérer – chacun à son niveau – la chose publique et le vivre ensemble.

En tant que libertaire, je suis pour une démocratie directe. Je pense que ce qui concerne la chose publique doit être débattue directement par les gens. Que le peuple reprenne ses affaires en main. Toutefois on ne peut faire abstraction du poids de la structure politicienne dans nos représentations politique, ni du découpage droite-gauche, à moins de dédaigner la réalité et de ne vivre que dans le monde des idées. Ce qui a été de l’ordre de l’idéologie s’est déposé au fil du temps aussi dans nos comportements et nos actions. Il est donc difficile de balayer d’un revers de main l’histoire de la lutte pour l’émancipation et la justice sociale, ce que tu reconnais, timidement, toi-même quand tu écris: « la droite a moins souvent fait que la gauche pour la justice sociale ».

Venons-en à cette phrase : « La droite le récuse parce qu’il est de gauche ; la gauche le refuse parce qu’on le classe à droite quand il affirme préférer une vérité de droite à une erreur de gauche. » Intéressons-nous à la seconde partie de la sentence. Selon toi, les libertaires doivent préférer une vérité de droite à une erreur de gauche.

Déjà, je trouve étrange d’opposer vérité et erreur. Ça donne un drôle de sens à « vérité ». Alors que j’entends par « vérité » tout ce qui est vrai, lorsque le mot est opposé à mensonge ; lorsqu’il est opposé à erreur je comprends « vérité », comme unique bonne réponse, ce qui est juste, correct. Un peu comme lorsqu’à l’école les profs parlent de fautes (lexique de la morale, la religion) dans un devoir de maths ou une dictée, alors que ce ne sont là que des erreurs…

Quant à moi je préfère une erreur de gauche à une « vérité » de droite parce qu’on apprend de nos erreurs. Par contre je pense qu’une vérité ne peut être ni de droite ni de gauche, qu’une vérité de droite n’est qu’une vérité vue depuis un point de vue de droite. Et puis que peut-on apprendre d’une vérité ? Une vérité est un fait établi. On apprend de ce qui nous a mené à établir cette vérité, des erreurs qui nous ont fait trébucher sur le chemin de cette vérité. En ce sens non plus je n’ai pas l’impression qu’il soit facile de fouler en libertaire le terrain politique…

sagahonDans le dernier paragraphe, tu mets en garde contre toutes les tribus « construites sur la classe sociale, le sol natal, le sang du lignage, la caste institutionnelle, la secte religieuse, l’appartenance politique sur le papier, la préférence sexuelle, l’esprit de corps, la profession… ». J’approuve car ce que j’apprécie dans le courant de pensée libertaire, c’est justement qu’il existe une pensée individualiste. Un réflexe d’être humain attaché à rien de plus grand que lui-même… Réflexe précieux dès lors que la puissance collective créée devient oppression pour celles et ceux qui la constituent. Si le collectif peut décupler l’intelligence, il peut aussi n’être que la caisse de résonance de nos plus vils instincts. C’est ce qui fait que les libertaires, les anarchistes, se sont élevés contre le fascisme et contre le totalitarisme rouge. Je pense là en particulier aux révoltés de Krondtstadt, à la makhnovtchina et aux révolutionnaires espagnols qui ont eut à lutter à la fois contre les rouges et les blancs.

Tu listes ensuite quelques vieilles branches (dans le sens amical, genre « hé, salut vieille branche ! ») de l’arbre généalogique « du » libertaire. Liste qu’il est difficile de renier vu le prestige des noms, même si il n’est pas ici question pour moi de prétendre suivre chacun de ces auteurs dans toute la complexité de leurs pensées. De plus je dois bien avouer ma totale ignorance d’Aristippe (certainement un oubli dans ma culture, mais il y en a tant) que ton texte aura eu le mérite de me faire rencontrer.

Ne pas faire partie de tribus, « repliées sur elle-même, élitistes et électives, actives en promotion du même et en éviction du dissemblable, intrigantes et utiles à leur propre promotion ». Mais quel cercle social ou réseau ne correspond pas, plus ou moins, à cette définition ? Vouloir s’abstraire du monde ne correspond-il pas aussi à cette définition ? Plus replié sur soi-même dans sa tribu ou en retrait du monde ? Plus élitiste en restant entre personnes qui partagent un point commun ou en ne partageant rien avec le monde ? Est-ce plus électif de former une association, ou d’estimer qu’il ne peut y avoir d’élu digne de soi ? Je ne pose même pas la question concernant l’éviction du dissemblable poussé à l’extrême dans la vie solitaire (dans ton texte il est écrit « la vie SOLAIRE du libertaire », j’y ai lu, mais peut-être ne suis-je pas assez poétique, « la vie solitaire », dis-moi si je me trompe). Le prosélytisme, faire sa promotion, ne peut-il être le fait d’un individu isolé ? N’est-il qu’un effet de groupe ? Pour moi c’est l’appartenance à diverses tribus – du groupe d’un atelier d’écriture à une tribu culturelle comme le punk, ou être membre d’une SCOOP ou d’une association quelconque -, la multiplication des points de vue sur le monde qu’elles offrent, qui est porteur de richesses et parfois de déceptions ou de luttes.

Alors c’est vrai, nous devons nous méfier de cet entre-soi si confortable, cet entre-soi bâtisseur de liens qui se renforcent et dont l’élasticité des débuts fait place à la rigidité des habitudes et qui parfois finissent en temples à défendre face aux « pas comme nous ». Car, tout comme la myéline renforce certains chemins à travers nos neurones pour fluidifier des réponses maintes fois éprouvées, les liens d’un groupes peuvent amener à ces raccourcis de la pensées, à ce confort intellectuel, à nos certitudes élevées sur nos vieux doutes. Et il sera d’autant plus difficile de sortir de nos schémas pour inventer d’autres réponses, que notre environnement nous replongera dans le même substrat… dans la société telle qu’elle est.

Peut-on être quelqu’un sans les autres ? Certainement! Pourrait-il en être autrement? Mais l’oiseau qui vole libre dans l’azur du ciel doit-il envier la vie de l’oiseau en cage, cette cage aux barreaux de solitude qui le protège des autres ? Bien sûr, l’oiseau en entrant dans la cage ne perd pas toute personnalité, il devient autre… autre que celui qu’il serait devenu en volant entre les nuages. Est-il plus lui-même dans la solitude de sa cage ou soumis à l’influence de ces semblables et dissemblables ? Sartre et son « l’enfer c’est les autres » me semble convenir, paradoxalement pour le camusien que tu dis être, à ce que tu développes dans ton texte. Huis clos m’a beaucoup marqué lorsque je l’ai étudié à l’adolescence et aujourd’hui encore une partie de moi le trouve pertinent. Mais j’y ajouterais « L’enfer c’est aussi Je » puisque comme l’a si bien dit Rimbaud « Je est un autre ». Une fois encore, je pense qu’il est dur de vivre en libertaire, sans que les autres ne soient les seuls à paver l’enfer de leurs bonnes intentions.

 

krondstadtSi les libertaires doivent savoir prendre de la hauteur, ils doivent aussi se garder de devenir hautains pour autant. Car si prendre de la hauteur permet d’élargir le champ visuel, ça ne doit pas faire oublier que ce qu’on a vu depuis les hauteurs doit être rapporté, partagé « en-bas et à gauche » comme disent les zapatistes.

Je ne l’ai compris qu’il y a peu, l’importance de ces deux termes. Mais ça a fini par me sauter aux yeux. Pourtant, il y avait eut les communiqués sur la géographie et le calendrier zapatistes. Et cette façon de se situer « en-bas et à gauche ». Car se repérer sur un plan nécessite au minimum deux axes. Or tout notre spectre politique ne se base que sur une abscisse, allant de droite à gauche – à mois que ce ne soit l’inverse – en passant par le centre, sans oublier les extrêmes. C’est ici le règne de l’idéologie, de l’organisation théorique. Mais il y l’ordonnée, celle qui va de bas en haut, ou inversement, le terrain de l’organisation pratique, le règne du concret.

En-bas donc, à la base de la pyramide, pas avec l’élite d’en-haut. Certainement parce que ce sont celles et ceux de la base qui supportent le plus grand poids des injustices de nos sociétés. Mais plus encore parce que cette base symbolise l’horizontalité, la coopération (autre mécanisme de la sélection naturelle, que Kropotkine a opposé en son temps à la concurrence darwinienne), face à la verticalité et la division en strates sociales.

Il me semble que ces deux axes sont indispensables pour se situer et analyser les phénomènes politiques. Prenons l’exemple de la mort de Clément Méric. Pierres Carles et Brice Couturier se sont essayé à une analyse classiste des faits… et ils n’ont réussi qu’à faire gerber celles et ceux pour qui – comme moi – le combat antifasciste est indissociable de leur engagement pour un monde plus juste. Parce que si l’analyse classiste, sur l’ordonnée haut/bas, est pertinente bien souvent pour comprendre la société, elle se trouve incapable de donner sens à ce genre d’événement car elle est purement matérialiste et rejette toute possibilité d’interaction idéologique. De même, analyser le fascisme avec le seul filtre idéologique droite/gauche n’aide pas à comprendre le phénomène de l’actuelle montée en puissance de l’extrême-droite. Mais dès lors que l’on se place en-bas – donc dans un rapport de classe matérialiste – et à la fois à gauche – qui marque le rapport idéologique – on récupère une vision stéréoscopique sur la société.

 

ZAD-badge-noir_et_rouge-00ed2Pour conclure, peut-être est-il aisé de vivre sa liberté sans que « ce projet existentiel coûte à autrui en désagrément » lorsque cette liberté s’envole dans les éthers de la théorie. Certainement que dans ce monde des idées, il n’est pas difficile d’être un athée se riant de la superstition des croyants. Sûrement est-il aisé de vivre sans tribu, ni groupe plus ou moins repliés sur lui-même lorsqu’à l’être solidaire on préfère l’être solitaire.

Comme tu l’a fait remarquer, l’égoïste est souvent « celui qui ne pense pas assez à nous », mais il est aussi, ne l’oublions pas, celui qui pense surtout à lui (question de point de vue). Comme l’utilisation du « je » lorsqu’on s’exprime peut revêtir deux réalités : comme mise en avant de son propre égo – « moi je, moi je, moi je »; et le « je » comme le refus de généraliser, de parler pour l’autre, dans le sens deleuzien « parler à la place de l’autre »… plutôt qu’en s’adressant à l’autre, dans une reconnaissance de l’alter-ego. Et finalement, comme l’a écrit Oscar Wilde, « l’égoïsme n’est pas vivre comme on le désire, mais demander aux autres de vivre comme on veut qu’ils vivent ».

Quant aux heurs et malheurs du titre de ta chronique, ils sont bien moins à porter au (dis)crédit des « autres » que du système d’exploitation de notre société. Oh bien sûr, les heurs et malheurs de ma propre vie militante ont souvent revêtu l’uniforme de l’ordre du pouvoir. Oui, le système lui-même ne fonctionne que parce que des individus tirent des ficelles, poussent des manettes, appuient sur des boutons. Les visages de la pression et de la répression peuvent être remplacés et le système lui-même peut évoluer. La lutte pour l’émancipation ne peut porter, à mon sens, que sur le système, l’organisation de la société et l’éducation qu’elle promeut. Que moi, en tant qu’être humain, je tente de faire évoluer ma conscience, et que cette évolution m’aide dans l’analyse du monde matériel est mon choix. Un choix que je ne peux imposer aux autres, justement parce que je me méfie des tribus qui cherchent le semblable et rejettent le dissemblable.

Nous évoluons dans cet équilibre dynamique entre solitude et solidarité, entre théorie et pratique. Une dualité qui, il me semble, fait défaut à ton texte et à la pensée que tu y déploies… comme dans ton utilisation du terme « Le libertaire » – comme une abstraction hors-vie, une fleur poussant hors-sols – auquel je préfère le pluriel: les libertaires!

Et comme le disent les zapatistes: « tout pour tous, rien pour nous » !

 

3113242482_c65d31816b

* N’étant pas de ceux qui délivrent les diplômes de bon libertaire, je te fais ici crédit de ta volonté de te rattacher à ce mouvement de pensée, quelque puisse être mes propres réserves sur ce fait.