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Entre ombre et lumière

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Traduction du communiqué de l’EZLN, annonçant la décision de faire disparaître le Sous-commandant Insurgé Marcos, publié sur le site enlacezapatista le 25 mai.

 

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Entre ombre et lumière

La Realidad, Planète Terre.
Mai 2014.

Compañera, compañeroa, compañero:
Bonsoir, bonjour, quelque soit votre géographie, votre temps et vos us.
Bon lever du jour.

Je voudrais demander aux compañeras, compañeros et compañeroas de la Sexta qui viennent d’ailleurs, spécialement aux compagnons des médias libres, de la patience, de la tolérance et de la compréhension concernant ce que je vais dire, car ce seront mes derniers mots en public avant de cesser d’exister.
Je m’adresse à vous et à ceux qui à travers vous, nous écoute et nous regardent.
Peut-être qu’au début, ou au long de cette parole grandira dans vos cœurs l’impression que quelque chose est hors de propos, que quelque chose ne cadre pas, comme s’il vous manquait une ou plusieurs pièces pour donner sens au puzzle que nous allons vous exposer. Il est bien évident que manque toujours ce qui manque.
Peut-être qu’après, des jours, des semaines, des mois, des années, des décennies, ce que nous disons maintenant sera compris.
Mes compañeras et compañeros de l’EZLN, à tout niveau, ne me préoccupent pas, parce qu’ici c’est évidemment notre façon de faire : avancer, lutter, en sachant toujours qu’il manque encore quelque chose.
En plus, que personne ne s’offense, l’intelligence des compas zapatistes est très au-dessus de la moyenne.

Pour le reste, ça nous satisfait et nous enorgueilli que ce soit devant les compañeras, compañeros et compañeroas, de l’EZLN, comme de la Sexta, que cette décision collective soit communiquée.
Et tant mieux que ce soit par les médias libres, alternatifs, indépendants, que cet archipel de douleur, de rage et de lutte digne que nous appelons « la Sexta », prenne connaissance de ce que je vais vous dire, où que vous vous trouviez.
Si quelqu’un d’autre souhaite savoir ce qui se passe en ce jour, il devra consulter les médias libres pour le savoir.
Bon, allez. Bienvenues et bienvenus dans la réalité zapatiste.

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Arrivée du Commandement Général de l’EZLN à La Realidad, pour l’hommage à Galeano. photo via médias libres

I.- Une décision difficile.
Lorsque nous avons fait irruption et interruption en 1994 par le sang et le feu, la guerre pour nous, nous les zapatistes, ne commençait pas.
La guerre d’en-haut, avec la mort et la destruction, la spoliation et l’humiliation, l’exploitation et le silence imposé au vaincu, nous la subissions depuis les siècles précédents.
Ce qui a commencé pour nous en 1994, c’est l’un des nombreux moments de la guerre de celles et ceux d’en-bas contre celles et ceux d’en-haut, contre leur monde.
Cette guerre de résistance qui jour après jour ferraille dans les rues de chaque recoin des cinq continents, dans les champs et dans les montagnes.
Elle était et est la nôtre, comme celle des nombreux hommes et nombreuses femmes d’en-bas, une guerre pour l’humanité et contre le néolibéralisme.

Face à la mort, nous revendiquons la vie.
Face au silence, nous exigeons la parole et le respect.
Face à l’oubli, la mémoire.
Face à l’humiliation et le mépris, la dignité.
Face à l’oppression, la révolte.
Face à l’esclavage, la liberté.
Face à la contrainte, la démocratie.
Face au crime, la justice.

Qui pourrait, ayant un tant soit peu d’humanité dans les veines, remettre en question ces revendications ?
Et en cela, beaucoup nous ont écouté.
La guerre que nous menons nous a donné le privilège de parvenir jusqu’aux oreilles et aux cœurs attentifs et généreux, et jusqu’à des géographies proches et lointaines.
Il nous manquait et nous manque encore et toujours quelque chose, mais nous étions alors parvenus à accrocher le regard de l’autre, son écoute, son cœur.
Nous nous sommes alors retrouvés face à la nécessité de répondre à une question décisive :
On fait quoi maintenant ?
Au milieu des sombres comptes du passé, il n’y avait pas de place pour nous poser de question. Cette question nous en a alors amené bien d’autres :
Préparer ceux qui vont suivre sur la voie de la mort ?
Former plus et de meilleurs soldats ?
Investir nos ressources dans l’amélioration de notre piteuse machine de guerre ?
Simuler le dialogue et les dispositions à la paix, mais continuer de préparer de nouveaux coups ?
Tuer ou mourir, comme unique destinée ?
Ou devions-nous reconstruire le chemin de la vie, celui qu’ils avaient détruit et qu’ils continuent d’abîmer depuis en-haut ?
Le chemin non seulement des peuples originaires, mais aussi des travailleurs, des étudiants, des professeurs, des jeunes, des paysans, en plus de toutes les différences qui sont célébrées en-haut, et qui en-bas sont poursuivies et punies.
Devions-nous inscrire notre sang sur le chemin que d’autres dirigent depuis le Pouvoir, ou devions-nous tourner le cœur et le regard vers ce que nous sommes et vers ceux qui sont ce que nous sommes, c’est à dire les peuples originaires, gardiens de la terre et de la mémoire ?

Personne ne l’a alors entendu, mais dans les premiers balbutiements que fut notre parole, nous avertissions que notre dilemme n’était pas négocier ou combattre, mais bien vivre ou mourir.
Celui qui aurait alors été averti que ce dilemme précoce n’était pas individuel, aurait peut-être mieux compris ce qui s’est passé dans la réalité zapatiste ces 20 dernières années.
Mais je vous disais, moi, que nous nous heurtions à cette question et ce dilemme.
Et nous avons choisi.
Et au lieu de nous dédier à la formation de guérilleros, de soldats et d’escadrons, nous avons préparé des promoteurs d’éducation, de santé, et ils ont bâti les bases de l’autonomie qui aujourd’hui émerveille le monde.
Au lieu de construire des casernes, d’améliorer notre armement, bâtir des murs et des tranchées, nous avons bâti des écoles, des hôpitaux et des centres de santé ont été construits, nous avons amélioré nos conditions de vie.
Au lieu de lutter pour avoir une place au Panthéon des morts individualisés d’en-bas, nous avons choisi de construire la vie.
Et cela au milieu d’une guerre qui, bien que sourde, n’en était pas moins meurtrière.
Parce que, camarade, c’est une chose de crier « vous n’êtes pas seuls » et c’en est une autre d’affronter avec son seul corps une colonne blindée de troupes fédérales, comme c’est arrivé dans la zone de Los Altos du Chiapas. On verra alors si avec un peu de chance quelqu’un s’en rend compte, si avec un peu plus de chance celui qui sait s’indigne, et si avec un peu plus de chance encore celui qui s’indigne fait quelque chose.
Pendant ce temps, les chars sont freinés par les femmes zapatistes, et à défaut de matériel ce fut sous les insultes à leurs mères et des pierres que le serpent d’acier a du battre en retraite.
Et dans la zone nord du Chiapas, subir la naissance et le développement des gardes blanches, recyclées désormais en paramilitaires ; et dans la zone Tzotz Choj les agressions continues des organisations paysannes qui « d’indépendant » n’ont parfois même pas le nom ; et dans la zone de la Forêt Tzeltal le cocktail de paramilitaires et contras.
Et c’est une chose de crier « nous sommes tous Marcos » ou « nous ne sommes pas tous Marcos », selon le cas ou la cause, et la répression en est une autre, accompagnée de toute la machinerie de guerre, l’invasion des villages, le « ratissage » des montagnes, l’utilisation de chiens dressés, les pales des hélicoptères armés qui chahutent la houppe des érythrimes, le « mort ou vif » né dans les premiers jours de janvier 1994 et ayant atteint sont paroxysme en 1995 et le reste du sextennat du dorénavant employé d’une multinationale, et que cette zone de la Forêt Fronteriza subissait depuis 1995 et à laquelle s’ajouta par la suite la même séquence d’agressions d’organisations paysannes, utilisation de paramilitaires, militarisation, harcèlement.
S’il y a un mythe dans tout cela ce n’est pas le passe-montagnes, mais bien le mensonge qui se répète depuis ces jours-là, repris même par des personnes ayant fait de longues études, qui dit que la guerre contre les zapatistes n’a duré que 12 jours.
Je ne ferais pas de décompte détaillé. Quelqu’un avec un peu d’esprit critique et de sérieux peut reconstituer l’histoire, et ajouter et soustraire pour faire l’addition, et dire si les reporters étaient et sont plus nombreux que les policiers et les soldats, si les flatteries étaient plus nombreuses que les menaces et les insultes, si le prix qui était mis l’était pour voir le passe-montagnes ou pour la capture « mort ou vif ».
Dans ces conditions, quelques fois avec nos seules forces et d’autres avec l’appui généreux et inconditionnel de bonnes personnes du monde entier, la construction toujours inachevée, c’est vrai, mais pourtant définie, de ce que nous sommes, a avancé.
Ce n’est pas alors une phrase, heureuse ou malheureuse, selon qu’on regarde d’en-haut ou d’en-bas, celle de « nous sommes ici les morts de toujours, mourant à nouveau, mais maintenant pour vivre ». C’est la réalité.

Et presque 20 ans après…
Le 21 décembre 2012, alors que coïncidaient la politique et l’ésotérisme, comme d’autres fois, pour prédire des catastrophes qui sont toujours pour les mêmes qu’à chaque fois, ceux d’en-bas, nous avons répété le coup du 1er janvier 94 et, sans faire feu ni un seul tir, sans armes, avec notre seul silence, nous avons abattu une nouvelle fois la superbe des villes, berceau et nid du racisme et du mépris.
Si le premier janvier 1994 des milliers d’hommes et de femmes sans visage ont attaqué et soumis les garnisons qui protégeaient les villes, le 21 décembre 2012 ce furent des dizaines de milliers qui prirent sans paroles les édifices d’où se célébrait notre disparition.
Le simple fait imparable que l’EZLN non seulement n’était pas affaiblie, et avait encore moins disparue, mais plutôt qu’elle avait grandie quantitativement et qualitativement aurait suffi à quelque esprit moyennement intelligent pour se rendre compte que, durant ces 20 années, quelque chose avait changé à l’intérieur de l’EZLN et des communautés.
Plus d’un pense peut-être que nous nous sommes trompés dans notre choix, qu’une armée ne peut ni ne doit s’enrôler dans la paix.
Pour bien des raisons, c’est sûr, mais la principale était et est que de cette manière nous finirions par disparaître.
Peut-être est-ce vrai. Peut-être nous trompons-nous en choisissant de cultiver la vie plutôt que d’adorer la mort.
Mais nous avons fait notre choix sans écouter ceux de l’extérieur. Non à ceux qui toujours réclament et exigent la lutte à mort, alors que ce sont d’autres qui fournissent les morts.
Nous avons choisi en nous regardant et en nous écoutant, devenant le Votán collectif que nous sommes.
Nous avons choisi la révolte, c’est à dire la vie.
Cela ne veut pas dire que nous ne savions pas que la guerre d’en-haut essaierait et essaye d’imposer encore sa domination sur nous.
Nous savions et nous savons qu’il nous faudrait encore et encore défendre ce que nous sommes et comment nous sommes.
Nous savions et nous savons qu’il continuerait d’y avoir des morts pour qu’il y ait la vie.
Nous savions et nous savons que pour vivre, nous mourons.

II.- Un échec ?
Il se dit ici ou là que nous n’avons rien obtenu pour nous.
Il est surprenant de voir cette position maniée avec si peu de gêne.
Ils pensent que les fils et les filles des commandants et commandantes devraient profiter de voyages à l’étranger, d’études dans des écoles privées et ensuite de hauts postes dans des entreprises ou la politique. Qu’au lieu de travailler la terre pour en arracher de leur sueur et de leur engagement de quoi se nourrir, ils devraient se distinguer sur les réseaux sociaux, se divertissant en boîte, exhibant leur luxe.
Peut-être les sous-commandants devraient-ils procréer et laisser en héritage à leurs descendants les charges, les revenus, les baraques, comme le font les politiciens de tout l’éventail ?
Peut-être devrions-nous, comme les dirigeants de la CIOAC-H et d’autres organisations paysannes, recevoir des privilèges et des paiements en projets et soutien, en garder la plus grande partie et ne laisser aux bases que des miettes, en échange de l’accomplissement d’ordres criminels venant de plus haut ?
Mais c’est bien vrai, nous n’avons rien obtenu de ça pour nous.
Il est difficile de croire, 20 ans après, que le « rien pour nous », n’ait finalement pas été une consigne, une belle phrase pour les banderoles et les chansons, mais une réalité, la réalité.
Si être conséquent est un échec, alors l’incohérence est le chemin de la réussite, la route du Pouvoir.
Mais nous, nous ne voulons pas aller par là.
Ça ne nous intéresse pas.
Suivant ces paramètres nous préférons échouer que triompher.

III.- La relève.
Au cours de ces 20 années il y a eu une relève multiple et complexe au sein de l’EZLN.
Certains n’ont noté que le plus évident : la générationnelle.
Aujourd’hui font la lutte et dirigent la résistance, celles et ceux qui étaient petit.e.s ou n’étaient pas né.e.s au début du soulèvement.
Mais certaines études n’ont pas pris conscience d’autres relèves :
Celle de classe : de l’origine classe moyenne instruite, à indigène paysanne.
Celle de race : de la direction métisse à la direction nettement indigène.
Et le plus important : la relève de la pensée : de l’avant-gardisme révolutionnaire au commander en obéissant ; de la prise du Pouvoir d’en-haut à la création du pouvoir d’en-bas ; de la politique professionnelle à la politique quotidienne ; des leaders aux peuples ; de la marginalisation de genre à la participation directe des femmes ; des quolibets pour l’autre à la célébration de la différence.
Je ne m’étendrai pas plus là-dessus, parce que le cours « La Liberté selon les zapatistes » était précisément la possibilité de constater si en territoire organisé le personnage vaut plus que la communauté.
Personnellement je ne comprends pas pourquoi des gens réfléchis affirmant que l’histoire est faite par les peuples, sont si surpris face à l’existence d’un gouvernement du peuple où n’apparaissent pas les « spécialistes » en gouvernance.
Pourquoi ont-ils si peur que ce soit le peuple qui commande, qui donne la direction à ses propres pas ?
Pourquoi hochent-ils la tête avec désapprobation face au commander en obéissant ?
Le culte de l’individualisme trouve dans le culte de l’avant-gardisme son extrême le plus fanatique.
Et c’est précisément ça, que les indigènes commandent et que maintenant un indigène soit le porte-parole et le chef, ce qui les terrifie, les éloigne, et finalement ils s’en vont poursuivant leur recherche de quelqu’un nécessitant des avant-garde, des tribuns et des chefs. Parce qu’il y a du racisme à gauche, surtout au sein de celle qui se prétend révolutionnaire.
L’ezetaelene (prononciation de ezln en espagnol, ndt) n’est pas de ceux-là. C’est pourquoi tout le monde ne peut pas être zapatiste.

IV.- Un hologramme changeant et à la guise. Ce que ce ne sera pas.
Avant le lever du jour de 1994, j’ai passé 10 années dans ces montagnes. J’ai connu et fréquenté personnellement certains de ceux dont la mort nous fait mourir beaucoup. Je connais et fréquente depuis lors d’autres hommes et femmes qui sont aujourd’hui ici tels que nous sommes.
Bien des matins je me suis retrouvé face à moi, essayant de digérer les histoires qu’ils me contaient, les mondes qu’ils dessinaient par leur silence, leurs mains et leurs regards, leur insistance à montrer quelque chose par-delà.
Ce monde-là, si autre, si loin, si étranger, était-il un rêve ?
Parfois j’ai pensé qu’ils s’étaient avancés, que les mots qui nous guidaient et qui nous guident venaient de temps pour ceux qui n’avaient encore pas de calendriers, perdus comme ils l’étaient dans des géographies imprécises : toujours le sud digne omniprésent à chaque point cardinal.
Puis j’ai su qu’ils ne me parlaient pas d’un monde inexact, et pour autant, improbable.
Ce monde marchait à son rythme.
Vous, ne l’avez-vous pas vu ? Ne le voyez-vous pas ?

Nous n’avons trompé personne d’en-bas. Nous ne cachons pas être une armée, avec sa structure pyramidale, son centre de commandement, ses décisions du haut vers le bas. Ni pour le plaisir des libertaires ni par mode nous ne nions ce que nous sommes.
Mais tous peuvent voir aujourd’hui si la nôtre est une armée qui évince ou impose.
Et je dois dire, maintenant que j’ai demandé l’autorisation au compagnon Sous-commandant Insurgé Moisés de le faire :
Rien de ce que nous avons fait, en bien ou en mal, n’aurait été possible si une troupe en armes, celle zapatiste de libération nationale, ne s’était pas levée contre le mauvais gouvernement, exerçant le droit à la violence légitime. La violence de celle d’en-bas face à la violence de celle d’en-haut.
Nous sommes des guerriers et en tant que tels nous connaissons notre rôle et notre heure.
À l’aube du premier jour du premier mois de l’année 1994, une armée de géants, c’est à dire d’indigènes rebelles, est descendue dans les villes pour, de son pas, secouer le monde.
À peine quelques jours plus tard, le sang de nos tombés encore frais dans les rues citadines, nous nous sommes rendus compte que ceux de l’extérieur ne nous voyaient pas.
Habitués à regarder de haut les indigènes, ils n’ont pas levé les yeux pour nous voir.
Habitués à nous voir humiliés, leur cœur ne comprenait pas notre digne révolte.
Leur regard s’était arrêté sur le seul métis qu’ils voyaient avec un passe-montagnes, ça signifie qu’ils ne regardaient pas.
Nos chefs, femmes et hommes, ont alors dit ceci :
« Ils ne voient que le petit qu’ils sont, faisons quelqu’un d’aussi petit qu’eux, qu’ils le voient et qu’à travers lui ils nous voient. »
A alors commencé une complexe manœuvre de diversion, un truc de magie terrible et merveilleux, un tour malicieux du cœur indigène que nous sommes, le savoir indigène défiant la modernité dans l’un de ses bastions : les médias de communication.
A alors commencé la construction du personnage appelé « Marcos ».

Je vous demande de bien suivre le raisonnement :
Supposons qu’il est possible de neutraliser un criminel d’une autre façon. Par exemple, en lui créant son arme meurtrière, en lui faisant croire qu’elle est réelle, en le sommant de construire, sur la base de cette réalité, tout son plan, pour, qu’au moment où il s’apprête à faire feu, « l’arme » redevienne ce qu’elle a toujours été : une illusion.
Le système tout entier, mais surtout ses médias de communications, jouent à bâtir des renommées pour ensuite les détruire si elles ne se plient pas à leurs desseins.
Leur pouvoir résidait (plus maintenant, ils ont été supplantés par les réseaux sociaux) dans le fait de dire qui et quoi existait au moment où ils avaient choisi de qui parler et qui taire.
Enfin, ne me prêtait pas tant attention, comme je l’ai démontré au cours de ces 20 années, moi je ne sais rien des médias de communication de masse.
Le fait est que le SupMarcos a cessé d’être un porte-parole pour devenir un distracteur.
Si le chemin de la guerre, c’est à dire de la mort, nous avait pris 10 ans, celui de la vie prenait plus de temps et requérait plus d’efforts, pour ne pas dire de sang.
Parce que, même si vous ne le croyez pas, il est plus facile de mourir que de vivre.
Nous avions besoin de temps pour être et pour rencontrer ceux qui ont su nous voir tels que nous sommes.
Nous avions besoin de temps pour rencontrer ceux qui nous voyaient non de haut, ni d’en-bas, mais qui nous voyaient de face, qui nous voyaient avec le regard d’un compagnon.

Je vous disais qu’avait alors commencé la construction du personnage.
Marcos avait un jour les yeux bleus, un autre jour il les avait verts, ou café ou miel, ou noir, selon qui faisait l’interview et qui prenait la photo. Il a ainsi été remplaçant d’une équipe de foot professionnelle, employé de magasins départementaux, chauffeur, philosophe, cinéaste, et tous les et cetera que vous pouvez trouver dans la presse à gages de ces calendriers et diverses géographies. Il y avait un Marcos pour chaque occasion, c’est à dire pour chaque interview. Et ça n’a pas été facile, croyez-moi, il n’y avait pas alors de wikipedia et s’ils venaient de l’État Espagnol il fallait enquêter pour savoir si la coupe anglaise, par exemple, était une coupe de costume typique d’Angleterre, une épicerie, ou un magasin départemental.
Si vous me permettez de définir le personnage Marcos alors je dirais sans bafouiller qu’il fut un bouffon.
Disons que, pour que vous me compreniez, Marcos était un Média Non Libre (attention : ce qui n’est pas la même chose que d’être un média à gages).
Au cours de la construction et de la maintenance du personnage nous avons fait quelques erreurs.
« Forger est humain », dit le forgeron.
Au cours de la première année, nous avons épuisé, comme qui dirait, le répertoire des « Marcos » possibles. Ainsi, au début de 1995 nous avions des problèmes, et le processus des peuples en était à ses premiers pas.
Et donc en 1995, nous ne savions pas quoi faire de lui. Mais c’est alors que Zedillo, avec l’aide du PAN, « démasque » Marcos avec la même méthode scientifique que celle dont ils usent pour trouver des ossements, c’est à dire, par délation ésotérique.
L’histoire du tampiqueño (Tampico serait le lieu de naissance de Marcos, ndt) nous a donné de l’air, bien que la fraude ultérieure de la Paca de Lozano nous fit craindre que la presse à gages n’interroge également le « démasquage » de Marcos et ne découvre que c’était une fraude de plus. Heureusement il n’en fut rien. Comme celle-ci, les médias continuèrent à avaler d’autres couleuvres semblables.
Quelques temps après le tampiqueño vint sur ces terres. Avec le Sous-commandant Insurgé Moisés, nous avons parlé avec lui. Nous lui avons alors proposé de donner une conférence de presse commune, ainsi pourrait-il se libérer de la persécution en montrant qu’il était évident que Marcos et lui n’étaient pas la même personne. Il n’a pas voulu. Il est venu vivre ici. Il est sorti quelques fois et on peut voir son visage sur les photos des veillés funèbres de ses parents. Si vous voulez, vous pouvez l’interviewer. Maintenant il vit dans une communauté, à… Ah, il ne veut pas qu’on sache où il vit exactement. Nous n’avons rien dit de plus pour que lui, si il le souhaite un jour, puisse conter l’histoire qu’il a vécu depuis le 9 février 1995. De notre côté il ne nous reste qu’à le remercier pour nous avoir fourni des données que chacun de nous utilisons afin d’alimenter le « certitude » que le SupMarcos n’est pas ce qu’il est en réalité, c’est à dire un bouffon ou un hologramme, mais bien un universitaire, originaire du désormais malheureux Tamaulipas.

Pendant ce temps-là nous continuions à chercher, à vous chercher, vous qui êtes maintenant ici et vous qui n’êtes pas là mais qui l’êtes.
Nous avons lancé l’une ou l’autre initiatives pour rencontrer l’autre, hommes, femmes, et compagnon autre. Différentes initiatives, en essayant de trouver le regard et l’écoute dont nous avons besoin et que nous méritons.
Pendant ce temps-là, l’avancée des peuples se poursuivait ainsi que la relève de laquelle on parle tant ou peu, mais qui peut être observée directement, sans intermédiaires.
Dans cette recherche de l’autre, nous avons échoué l’une ou l’autre fois.
Ceux que nous rencontrions soit voulaient nous diriger ou voulaient que nous les dirigions.
Il y avait ceux qui se rapprochaient et qui le faisaient avec l’envie de nous utiliser, ou pour regarder en arrière, que ce soit par nostalgie anthropologique, ou que ce soit par nostalgie militante.
Ainsi pour quelques-uns nous étions communistes, pour d’autres trotskistes, pour d’autres anarchistes, pour d’autres maoïstes, pour d’autres millénaristes, et je vous laisse ici quelques « istes » pour que vous mettiez ceux de votre connaissance que vous voulez.
Il en fut ainsi jusqu’à la Sixième Déclaration de la Forêt Lacandona (appelée la Sexta, ndt), la plus audacieuse et la plus zapatiste des initiatives que nous ayons lancé jusque là.
Avec la Sexta nous avons enfin rencontré ceux qui nous regardaient en face, nous saluaient et nous embrassaient, et comme ça on se salue et on s’embrasse.
Avec la Sexta nous vous avons enfin rencontrer, vous.
Enfin, quelqu’un qui comprenait que nous ne cherchions ni berger pour nous mener, ni troupeaux à conduire en terre promise. Ni maîtres ni esclaves. Ni tribuns ni foules sans tête.
Mais encore fallait-il voir s’il était possible que vous regardiez et écoutiez ce que nous sommes.
À l’intérieur, l’avancée des peuples avait été impressionnante.
Alors vint le cours « La Liberté selon les zapatistes ».
En 3 sessions, nous nous sommes rendus compte qu’il y avait une génération qui pouvait nous regarder en face, qui pouvait nous écouter et nous parler sans attendre de guide ou de leadership, et ne prétendait ni à la soumission ni au suivisme.
Marcos, le personnage, n’était alors plus nécessaire.
La nouvelle étape de la lutte zapatiste était prête.
Il s’est alors passé ce qui s’est passé et beaucoup d’entre-vous, compañeras et compañeros de la Sexta, le savent de façon directe.

On pourrait dire après coup que ce truc du personnage fut de la paresse. Mais un examen honnête de ces jours nous dira combien d’hommes et de femmes se sont tournés pour nous voir, avec plaisir ou déplaisir, à cause des cicatrices d’un bouffon.
La relève du commandement n’est donc pas causé par la maladie ou la mort, ni par réorganisation interne, purge ou épuration.
Ça se fait en accord avec les changements internes qui ont eu et on lieu au sein de l’EZLN.
Je sais bien que cela ne cadre pas avec les schémas carrés qu’il y a dans les différents en-haut, mais la vérité nous tombe dessus sans prévenir.
Et tout cela ruine les pauvres et paresseuses élucubrations des rumeurologues et zapatologues de Jovel, et bien tant pis.
Je ne suis pas ni n’ai été malade, et je ne suis pas ni n’ai été mort.
Ou plutôt, bien qu’ils m’aient tué tant de fois, que je sois mort tant de fois, je suis encore là.
Si nous avons encouragé ces rumeurs c’est que cela nous convenait.
Le dernier grand truc de l’hologramme fut de simuler une maladie au stade terminal, en y incluant toutes les morts dont j’ai souffert.
Bien sûr, le « si sa santé le lui permet », que le Sous-commandant Insurgé Moisés a utilisé dans le communiqué annonçant l’échange avec le CNI, était un équivalent du « si le peuple le souhaite » ou « si les sondages me donnent favori » ou « si Dieu m’en donne le temps » et autres lieux communs qui ont été les éléments de langages de la classe politique ces derniers temps.
Si vous permettez un conseil : vous devriez cultiver un tant soit peu le sens de l’humour, non seulement pour la santé mentale et physique, mais aussi parce que sans sens de l’humour vous ne comprendrez pas le zapatisme. Et ce lui qui ne comprend pas, juge ; et celui qui juge, condamne.
En réalité tout cela fut la partie la plus facile du personnage. Afin d’alimenter la rumeur il n’y avait besoin de rien de plus que de la dire à quelques personnes en particulier : « je vais te dire un secret mais promets-moi que tu ne le diras à personne ».
Bien sûr ils l’ont dit.
Les principaux collaborateurs involontaires de la rumeur de la maladie et la mort ont été ces « experts en zapatologie » qui depuis la superbe Jovel et la chaotique Ville de Mexico se vantent de leur proximité avec le zapatisme et la connaissance profonde qu’ils en ont, en plus, bien sûr, des policiers payés aussi en tant que journalistes, des journalistes payés en tant que policiers, et des journalistes seulement payés – mal – en tant que journalistes.
Merci à eux tous et à elles toutes. Merci pour leur discrétion. Ils ont fait exactement ce que nous pensions qu’ils feraient. Le seul point négatif de tout ça, c’est que je doute que quiconque ne leur confie un secret désormais.

Notre conviction et notre pratique nous disent que pour se révolter et lutter il n’y a nul besoin de leader, de tribun, de messie, de sauveur. Pour lutter vous n’avez besoin que d’un peu de fierté, une pincée de dignité et beaucoup d’organisation.

Le reste sert à la collectivité ou ne sert à rien.
Ce fut particulièrement comique ce qu’a provoqué le culte de l’individu chez les politologues et analystes d’en-haut. Hier il disaient que le future de ce peuple mexicain dépendait de l’alliance de 2 personnalités. Avant-hier ils disaient que Peña Nieto prenait son indépendance vis à vis de Salinas de Gotari, sans se rendre compte qu’alors, s’ils critiquaient Peña Nieto, ils se mettaient du côté de Salinas de Gotari ; et que s’ils critiquaient ce dernier, ils soutenaient Peña Nieto. Aujourd’hui ils disent qu’il faut choisir un camp dans la lutte pour le contrôle des télécommunications, et que donc tu es avec Slim ou tu es avec Azcárraga-Salinas. Et plus en-haut, ou avec Obama ou avec Poutine.
Ceux qui depuis en-haut soupirent et regardent peuvent continuer à chercher leur leader ; ils peuvent continuer de penser qu’enfin seront respectés les résultats des élections ; que maintenant enfin Slim va appuyer la solution électorale de gauche ; que maintenant enfin dans Game of Thrones vont apparaître les dragons et les batailles ; que maintenant enfin dans la série télé The Walking Dead, Kirkman va s’attacher au comique ; que maintenant enfin les outils fabriqués en Chine ne vont pas se casser à la première occasion ; que maintenant enfin le football va devenir un sport et non un business.
Et oui, il se peut que dans certain cas ils voient juste, mais il ne faut pas oublier que eux tous ne sont que de simples spectateurs, c’est à dire des consommateurs passifs.
Ceux qui ont aimé ou détesté le SupMarcos savent maintenant qu’ils ont haï ou aimé un hologramme. Leurs amours et haines ont été, disons, inutiles, stériles, vides, creux.
Il n’y aura donc pas de maison-musée ou de plaques de métal là où je suis né et où j’ai grandi. Il n’y aura pas non plus quelqu’un vivant d’avoir été le sous-commandant Marcos. Son nom et sa charge ne seront pas donnés en héritage. Il n’y aura pas de voyages tout frais payés pour donner des conférences à l’étranger. Il n’y aura pas de transfert, ni de soins dans des hôpitaux luxueux. Il n’y aura ni veuve ni héritiers ou héritières. Il n’y aura pas de funérailles, ni d’honneurs, ni de statues, ni de musées, ni de prix, ni rien de ce que le système fait pour promouvoir le culte de l’individu et pour déprécier le collectif.
Le personnage a été créé, et maintenant ses créateurs, hommes et femmes zapatistes, nous le détruisons.
Celui qui comprend cette leçon donnée par nos compañeras et compañeros, aura compris l’un des fondements du zapatisme.
Et ce qui ces dernières années devait arriver arriva.
Nous avons alors vu que le bouffon, le personnage, l’hologramme donc, n’était plus nécessaire.
Nous avions prévu l’une ou l’autre fois, et l’une ou l’autre fois nous attendions le moment adéquat : le calendrier et la géographie précis pour montrer ce que nous sommes en vérité à ceux que vous êtes en vérité.
Est alors arrivé Galeano et sa mort pour marquer la géographie et le calendrier : « ici, à La Realidad ; maintenant, dans la douleur et dans la rage ».

V.- La douleur et la rage. Chuchotements et cris.
Lorsque nous sommes arrivés au caracol, ici à La Realidad, sans que personne ne nous le dise nous avons commencé à parler en chuchotant.
Notre douleur parlait bas, tout bas notre rage.
Comme si nous essayions d’éviter que Galeano ne soit mis en fuite par les bruits, les sons qui lui étaient étrangers.
Comme si nos voix et nos pas l’appelaient.
« Attends compa », disait notre silence.
« Ne pars pas », chuchotait les mots.
Mais il est d’autres douleurs et d’autres rages.
En ce moment-même, dans d’autres coins du Mexique et du monde, un homme, une femme, un.e autre, un petit garçon, une petite fille, un petit vieux, une petite vieille, une mémoire est frappée à bout portant, encerclée par le système fait crime vorace, est bastonnée, frappée à coups de machettes, criblée de balles, achevée, rendue honteuse par les moqueries, abandonnée, son corps récupéré et veillé, sa vie enterrée.

Juste quelques noms :

Alexis Benhumea, assassiné dans l’État de Mexico.
Francisco Javier Cortés, assassiné dans l’État de Mexico.
Juan Vázquez Guzmán, assassiné au Chiapas.
Juan Carlos Gómez Silvano, assassiné au Chiapas.
Le compa Kuy, assassiné dans le DF.
Carlo Giuliani, assassiné en Italie.
Aléxis Grigoropoulos, assassiné en Grèce.
Wajih Wajdi al-Ramahi, assassiné dans un Camp de réfugiés dans la ville cisjordanienne de Ramala. 14 ans, assassiné d’un tir dans le dos depuis un poste d’observation de l’armée israélienne, il n’y avait ni marche, ni manifestation, ni rien dans la rue.
Matías Valentín Catrileo Quezada, mapuche assassiné au Chile.
Teodulfo Torres Soriano, compa de la Sexta disparu dans la Ville de Mexico.
Guadalupe Jerónimo et Urbano Macías, habitants de Cherán, assassinés au Michoacán.
Francisco de Asís Manuel, disparu à Santa María Ostula
Javier Martínes Robles, disparu à Santa María Ostula
Gerardo Vera Orcino, disparu à Santa María Ostula
Enrique Domínguez Macías, disparu à Santa María Ostula
Martín Santos Luna, disparu à Santa María Ostula
Pedro Leyva Domínguez, assassiné à Santa María Ostula.
Diego Ramírez Domínguez, assassiné à Santa María Ostula.
Trinidad de la Cruz Crisóstomo, assassiné à Santa María Ostula.
Crisóforo Sánchez Reyes, assassiné à Santa María Ostula.
Teódulo Santos Girón, disparu à Santa María Ostula.
Longino Vicente Morales, disparu au Guerrero.
Víctor Ayala Tapia, disparu au Guerrero.
Jacinto López Díaz “Le Jazzi”, assassiné à Puebla.
Bernardo Vázquez Sánchez, assassiné à Oaxaca
Jorge Alexis Herrera, assassiné au Guerrero.
Gabriel Echeverría, assassiné au Guerrero.
Edmundo Reyes Amaya, disparu à Oaxaca.
Gabriel Alberto Cruz Sánchez, disparu à Oaxaca.
Juan Francisco Sicilia Ortega, assassiné au Morelos.
Ernesto Méndez Salinas, assassiné au Morelos.
Alejandro Chao Barona, assassiné au Morelos.
Sara Robledo, assassiné au Morelos.
Juventina Villa Mojica, assassiné au Guerrero.
Reynaldo Santana Villa, asesinado en Guerrero.
Catarino Torres Pereda, assassiné à Oaxaca.
Bety Cariño, assassiné à Oaxaca.
Jyri Jaakkola, assassiné à Oaxaca.
Sandra Luz Hernández, assassinée au Sinaloa.
Marisela Escobedo Ortíz, assassinée au Chihuahua.
Celedonio Monroy Prudencio, disparu au Jalisco.
Nepomuceno Moreno Nuñez, assassiné au Sonora.

Les migrants et migrantes disparues de force et probablement assassinées dans tous les recoins du territoire mexicain.
Les prisonniers qu’ils veulent tuer de leur vivant : Mumia Abu Jamal, Leonard Peltier, les Mapuche, Mario González, Juan Carlos Flores.
L’enterrement continu de voix qui furent vie, contraintes au silence par la chute de la terre et la fermeture des verrous.
Et le plus drôle c’est que, à chaque pelletée de terre que jette le sbire de service, le système dit : « tu ne vaux rien, tu n’as aucune importance, personne ne te pleure, ta mort ne donne la rage à personne, personne ne poursuit ton chemin, personne ne relève ta vie ».
Et de conclure avec le dernier coup de pelle : « même s’ils arrêtent et châtient ceux d’entre-nous qui t’ont tué, j’en trouverai un autre, une autre, d’autres qui te tendront une embuscade et répéteront la danse macabre qui a mis un terme à ta vie ».
Et il dit « Ta petite justice, naine, fabriquée pour que les médias à gages simulent et obtiennent un peu de calme pour freiner le chaos qui leur tombe dessus, ne m’effraie pas, ne me fait aucun mal, ne me puni pas ».
Que disons-nous au cadavre qui, dans tous les coins du monde d’en-bas, est enterré dans l’oubli ?
Que seul notre douleur et notre rage comptent ?
Que seul importe notre colère ?
Que pendant que nous chuchotons notre histoire, nous n’écoutons pas son cri, son hurlement ?
L’injustice porte tant de noms et si nombreux sont les cris qu’elle fait naître.
Mais notre douleur et notre rage ne nous empêchent pas d’écouter.
Et nos chuchotements ne sont pas là uniquement pour pleurer la chute des nôtres, morts injustement.
C’est pour ainsi pouvoir écouter d’autres douleurs, faire nôtres d’autres rages et continuer comme ça sur le complexe, long et tortueux chemin, faisant de tout ça un hurlement qui se transforme en une lutte libératrice.
Et ne pas oublier que, tandis que quelqu’un chuchote, quelqu’un crie.
Et seule l’oreille attentive peut entendre.
Pendant que nous parlons et écoutons en ce moment, quelqu’un crie de douleur, de rage.
Et tout comme il faut apprendre à diriger le regard, l’écoute doit trouver le cap qui la rend fertile.
Parce que pendant que l’un se repose, il y en a un autre qui poursuit l’ascension.
Pour voir cet acharnement, il suffit de baisser les yeux et d’élever le cœur.
Vous pouvez ?
Vous pourrez ?

La petite justice ressemble tant à la vengeance. La petite justice est celle qui distribue l’impunité, enfin qui en en punissant un, en absout d’autres.
Celle que nous voulons, celle pour laquelle nous luttons, n’est pas fatiguée de chercher les assassins du compa Galeano et de voir qu’ils purgent leur peines (il en sera ainsi, personne n’a fait appel à la triche).
La recherche patiente et la disputée quête de la vérité, pas le soulagement de la résignation.
La grande justice a quelque chose à voir avec le compagnon Galeano enterré.
Parce que nous, nous nous demandons non pas quoi faire de sa mort, mais plutôt ce qu’on doit faire de sa vie.
Veuillez m’excuser si je vais sur le terrain marécageux des lieux communs, mais ce compagnon ne méritait pas de mourir, pas comme ça.
Tout son engagement, ses sacrifices quotidiens, ponctuels, invisibles pour qui n’est pas des nôtres, fut pour la vie.
Et je peux vous dire qu’il fut un être extraordinaire et plus encore, et ça c’est ce qui est merveilleux, qu’il y a des milliers de compañeras et compañeros comme lui dans les communautés indigènes zapatistes, avec le même investissement, un même engagement, une même limpidité et une seule destinée : la liberté.
Et parlant de comptes macabres : si quelqu’un mérite la mort c’est celui n’existe pas ni n’a existé, comme en n’étant pas dans la fugacité des médias de communication à gages.
Notre compagnon chef et porte-parole de l’EZLN, le Sous-commandant Insurgé Moisés nous a dit qu’en assassinant Galeano, ou n’importe quel zapatiste, ceux d’en-haut veulent assassiner l’EZLN.
Pas en tant qu’armée, mais comme rebelle idiot qui construit et élève la vie là où eux, ceux d’en-haut, désirent le désert des industries minières, pétrolières, touristiques, la mort de la terre et de ceux qui l’habitent et la travaillent.
Et il a dit que nous étions venus, en tant que Commandement Général de l’Armée Zapatiste de Libération nationale, pour exhumer Galeano.
Nous pensons qu’il faut que l’un de nous meurt pour que vive Galeano.
Et pour que cette impertinente qu’est la mort soit satisfaite, à la place de Galeano nous mettons un autre nom pour que Galeano vive et que la mort n’emporte pas une vie, mais seulement un nom, quelques lettres vides de tous sens, sans histoire propre, sans vie.
Nous avons donc décidé que Marcos cesse d’exister aujourd’hui.
Ils le conduiront avec l’arme à gauche le guerrier et une petite lumière pour ne pas perdre le chemin, Don Durito s’en ira avec lui, de même que le Vieil Antonio.
Il ne manquera pas aux petites filles et petits garçons qui avant se réunissaient pour entendre ses contes, car bon ils sont grands, ils ont leur propre jugement, et ils luttent maintenant comme lui pour plus de liberté, de démocratie et de justice, ce qui est la tâche de chaque zapatiste.
Le chat-chien, et non un cygne, entonnera alors le chant d’adieux.
Et finalement, ceux qui comprennent, sauront que celui qui n’a jamais été là ne part pas, pas plus que ne meure celui qui n’a pas vécu.
Et la mort se retirera, trompée par un indigène du nom de Galeano dans la lutte, et sur les pierres déposées sur sa tombe il reviendra marcher et enseigner, à qui le veut, la base du zapatisme, c’est à dire, ne pas se vendre, ne pas se rendre, ne pas céder.
Ah la mort ! Comme s’il n’était pas évident qu’elle libère ceux d’en-haut de toute co-responsabilité, au-delà de l’oraison funèbre, de l’hommage gris, la statue stérile, du musée censeur.
Et nous ? Et bien, nous, ben, la mort nous implique par ce qu’elle a de vie en elle.
Et nous sommes donc ici, nous moquant de la mort dans la réalité.
Compas :
Tout ceci étant dit, étant 0208 le 25 mai de 2014 sur le front sud-est de combat de l’EZLN, je déclare que cesse d’exister celui connu comme Sous-commandant Insurgé Marcos, l’autoproclamé « sous-commandant d’acier inoxydable ».
Voilà.
Par ma voix ne parlera plus la voix de l’Armée Zapatiste de Libération Nationale.
Allez. Santé et à jamais… ou à toujours, celui qui a compris saura que tout cela n’a pas d’importance, que ça n’a jamais importé.
Depuis la réalité zapatiste.
Sous-commandant Insurgé Marcos.
Mexique, le 24 mai 2014.

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Le SupMarcos, pour sa dernière apparition publique avant qu’il ne disparaisse pour que Vive le SCI Galeano. photo via les médias libres.

P.S.1.- Game over ?
P.S.2.- Échec et mat ?
P.S.3.- Touché ? (en français dans le texte, ndt)
P.S.4.- Je vous vois, les gens, et envoyez du tabac.
P.S.5.- Mmh… c’est donc ça l’enfer… Et voilà Piporro, Pedro, José Alfredo ! Quoi ? Par des machistes ? Nan, je crois pas, non moi jamais…
P.S.6.- Tu veux dire, comme on dit, sans bouffonnerie. Je peux avancer nu ?
P.S.7.- Écoutez, c’est très sombre ici, j’ai besoin d’une petite lumière.
(…)
(on entend une voix off)
Que vos matinées soient bonnes compañeras et compañeros. Mon nom est Galeano, Sous-commandant Insurgé Galeano.
Quelqu’un d’autre s’appelle Galeano ?
(on entend des voix et des cris)
Ah, voilà pourquoi ils m’avaient dit que lorsque je renaîtrai, je le ferai collectivement.
Très bien.
Bon voyage. Prenez soin de vous, prenez soin de nous.
Depuis les montagnes du Sud-est Mexicain.
Sous-commandant Insurgé Galeano.
Mexique, mai 2014.

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Qui se cache derrière le personnage du Sous-commandant Insurgé Marcos?

Le visage dissimulé sous le passe-montagne du porte-voix des indigènes du Chiapas peut-il avoir d’autres traits que ceux de tous les révoltés du monde… d’aujourd’hui, d’hier et de demain.

Galeano vive, la lucha sigue

source.

Traduction de l’article de Hermann Bellinghausen paru dans La Jornada le 20 mai.

 

galeano

 

Le gouvernement fédéral a soutenu en 2010 un homme arrêté pour l’assassinat d’un zapatiste

 

Il se présentait comme représentant de l’EZLN et Luis H. Alvarez se portait garant pour lui

 

Hermann Bellinghausen

Correspondant

Journal La Jornada
Mardi 20 mai 2014

San Cristóbal de las Casas, Chis., 19 mai.

Au mois, pas si éloigné, de janvier 2011, Carmelino Rodríguez Jiménez, arrêté en fin de semaine comme assassin matériel présumé du zapatiste Galeano, à La Realidad, avait remercié par écrit le directeur de l’époque de la Commission Nationale pour le Développement des Peuples Indiens (CDI), Luis H. Álvarez, pour le soutien reçu pour commémorer l’anniversaire du soulèvement zapatiste par le groupe de ses vieilles connaissances, qui ne sont pas précisément zapatistes. Rodríguez Jiménez, actuellement agent municipal employé de l’ejido (terrain communal, ndt) de La Realidad, se présentait au fonctionnaire comme représentant zapatiste, et ce dernier s’en portait garant.

Bien qu’il se soit agit de toute évidence d’une plaisanterie faite au nom de faux zapatistes, Álvarez, dans ses mémoires de fonctionnaire fédéral durant les deux gouvernement panistas, Cœur Indigène (sic), Fond de Culture Économique, 2012, écrivait que fin 2010 il avait été sollicité par les zapatistes pour soutenir la commémoration du 17e anniversaire de leur apparition publique. Ils avaient besoin d’aliments (viande, maïs, farine, sucre et d’autres produits) pour les festivités qui se dérouleraient dans l’un des cinq caracoles zapatistes.

Álvarez souligne : évidemment, et avec plaisir, l’aide sollicitée fut offerte. Et au sujet de l’attitude du gouvernement fédéral, il reçu dans les premiers jours de janvier une lettre manuscrite et signée par Carmelino Rodríguez, représentant zapatiste de La Realidad, qu’il a reproduite (pp. 273-274). Celle-ci, au nom des bases de soutien, des miliciens et des insurgés, remercie pour le soutien fédéral et en profite pour demander que les collaborateurs de ces tâches, qui gèrent les programmes de soutien aux communautés indigènes, continuent à encourager les autres compagnons.

Il faut supposer que ces actions et attitudes inédites de cordialité avec les faux zapatistes se sont poursuivies, bien que maintenant il apparaisse que ces interlocuteurs ont détruit, bloqué, lapidé, roué de coups les véritables zapatistes de La Realidad et qu’ils en ont achevé un d’une balle dans la tête. Le directeur de la CDI n’a pas manqué de gober ce bobard, contant tout au long de ses mémoires indigènes (sur la couverture il apparaît vêtu tel un tzotzil de San Andrés, avec le chapeau et tout) ses rencontres et concertations avec de supposés commandants, mandatés et membres des Conseils de Bon Gouvernement, qui le recevaient même avec l’hymne zapatiste et lui demandaient de l’argent, des programmes et des travaux publics en échange « d’informations désintéressées (Álvarez croit toujours à sa sincérité) », ainsi que des entrées dans les communautés emblématiques de l’EZLN. Il se fait photographier avec ces personnes, échange des lettres, s’enhardi. Ses lieux de prédilection sont La Realidad et Roberto Barrios.

L’un des illustres personnages du récit d’Álvarez, rempli de ses accusations, rumeurs présentées comme étant la vérité et ses entorses comme bonnes intentions, est l’actuelle conseillère municipale de Las Margaritas, originaire de La Realidad, Florinda Sántiz. Le politicien note qu’elle fut son premier contact, au début de 2004, avec quelqu’un de la dite communauté, et qu’elle deviendrait son passeport pour rencontrer les habitants de La Realidad ayant déserté le zapatisme et passant d’un parti à l’autre à la chasse aux subventions.

Vendredi dernier (le 16 mai, ndt), aux portes du domicile de Florinda Sántiz, Carmelino Jiménez et le président de la commission ejidal de La Realidad, Javier López Rodríguez, ont été arrêtés. Selon le Parquet Général de Justice de l’État ils seraient ceux qui ont tiré avec leurs armes sur José Luis Solís López, qui a perdu la vie.

Dans une critique du livre de l’ex fonctionnaire, la journaliste Gloria Muñoz Ramírez écrivait en 2012 : « On ne saura jamais si Álvarez croyait vraiment ce qu’on peut lire dans Corazón indígena. Ses rencontres « privées » avec des représentants zapatistes ou de hauts chefs de l’EZLN sont si délirantes, qu’il est difficile de penser que tant de gens se soient payé sa tête sans qu’il ne s’en rende compte. Ou peut-être savait-il et s’en foutait-il ; ou peut-être n’a-t-il jamais su vraiment de qui il se rapprochait avec le porte-feuille ouvert » (Ojarasca, novembre 2012).

Révélatrice est l’oraison faite par Felipe Calderón Hinojosa, alors président, à la mémoire d’Álvarez : Une part importante de la résolution des problèmes d’injustice consiste également à casser l’idée qu’il existerait une certaine harmonie préétablie, précisément, d’origine indigène.

Cassant l’idée d’une certaine harmonie et pariant ainsi sur une disharmonie implicite, Luis H. Álvarez a réalisé plus de 100 visites au Chiapas en tant qu’agent fédéral ; puis comme directeur de la CDI, il a conservé un contact privilégié avec ses zapatistes repentis de La Realidad, Roberto Barrios (dont le pont et la route s’appellent Luis H. Álvarez) et ces commandants qui le cherchaient à Comitán et Ocosingo avec tout le tralala et les passe-montagnes pour faire revivre les heures de la résistance zapatiste, la même qu’il minimise et dédaigne dans ses mémoires. Il a accompli sa part dans la gestion de la discorde, comme ne cessent de le faire à leur tour l’occupation militaire et les services d’intelligence, les partis politiques, les organisations officielles, les programmes, la certification des terres. Ce que les analystes appellent l’ingénierie des conflits.

Fragments de La Réalité I

source.

Traduction du communiqué de l’EZLN, paru le 13 mai sur le site de l’enlace zapatista.

Le meurtre du camarade Galeano a eu lieu au Caracol appelé La Realidad, la réalité en français. Ce à quoi Marcos ne manque pas de donner du sens quand il insiste sur le fait qu’ils sont à La Realidad… comme un retour à la réalité.

 

morircomounomas

« Je n’ai pas peur de mourir comme tout le monde… j’ai peur de vivre comme tout le monde. »

 

FRAGMENTS DE LA RÉALITÉ I.

 

Mai 2014.

L’aube… Il doit être 2 ou 3 heures, allez savoir. Le silence retentit ici à la réalité. J’ai dit « le silence retentit » ? Ben oui, parce qu’ici le silence a un son spécifique, comme la stridulation des grillons, et un autre en face, plus fort et opposé, d’autres toujours constants, en-bas.

Aucune lumière autour. Et là c’est la pluie qui ajoute son propre silence. En effet c’est maintenant la saison des pluies ici, mais elle ne parvient pas encore à blesser la terre. C’est à peine si elle l’érafle, la frappant tranquillement. Une éraflure par-ci, à peine une flaque par là. Comme une mise en garde. Mais le soleil, la chaleur, ont vite fait de cicatriser la terre. Ce n’est pas le temps de la boue. Pas encore. Mais le temps de l’ombre, si.

Bon, c’est vrai que c’est toujours le temps de l’ombre. Où que l’on marche, peu importe l’heure. Et même, plus le soleil est féroce, ici bas avance l’ombre, s’accrochant aux seuls murs, arbres, pierres, aux gens. Comme si la lumière lui donnait plus de force. Ah, mais la nuit… à l’aube, voilà le temps même de l’ombre. Comme le jour elle t’apaise, à l’aube elle t’éveille en te disant « toi où, toi quoi ». Et l’un balbutiant les réponses du sommeil-veille. Jusqu’à ce que clairement tu puisses répondre, te répondre : « à la réalité ».

-*-

(…)

– Bon à vrai dire, je ne sais pas comment te dire. Il paraît qu’à la ville votre coutume, comme on dit vos manières, c’est que, lorsqu’il y a un décès dans la famille, et bien les autres membres de la famille et les amis vont voir la famille afin de lui faire savoir qu’ils les soutiennent dans leur douleur. On dit « présenter ses condoléances », je crois. Oui, c’est ça, c’est comme leur dire qu’ils ne sont pas seuls.

(…)

– Bien, de ce que j’ai réussi à lire c’est que la majorité des élèves de la Petite École ont dit qu’ils se sentaient en famille, qu’ils avaient été traité comme dans leur famille. Bien, certains ont même dit mieux que dans leur famille. C’est à dire comme on dit il y a famille et famille, par exemple…

(…)

– C’est possible. Oui, il est possible que certain, certaine, ressentent comme on dit la nécessité de venir présenter leurs condoléances à la famille du défunt Galeano ou aux compas d’ici, ou aux deux.

(…)

Ce n’est pas si facile, parce qu’ici c’est très loin pour eux. Ce serait, disons à quelques 7 heures de San Cristobal ? C’est là, ça leur fait loin. Et puis bon, la mort violente ne prévient pas, elle n’a pas de calendrier séparé ni de géographie marquée, simplement elle entre ici et s’assoit, sauf qu’on ne l’a pas invitée. Oui, comme ceux qui entrent en forçant la porte.

Ce n’est pas comme la mort de vieillesse ou de maladie, qui peu à peu met un pied, puis une main, et ensuite s’installe dans un coin, en attendant, jusqu’à être confortable et dit « ici c’est moi qui commande ». Comme quelqu’un qui se prépare, se fait à l’idée quoi. Mais la mort violente non. Celle-là elle te frappe, te tombe dessus, t’étourdit, te donne des coups de pieds, te bat, à coups de machette, te crible de balles, te tue, vient et te tire dans la tête et encore se moque de toi. C’est ainsi qu’elle fait.

Alors, si tu prépares comme on dit un plan de partage, ou une réunion, ou quelque chose comme les cours de la petite école zapatiste, alors tu dis tel jour tel lieu, et tu préviens avant, et chacun, chez lui, prépare aussi son programme, depuis son travail, ses études, sa famille, et se fait son voyage. Et toi aussi, tu es dans les préparatifs, où tu vas le recevoir, ce que tu vas lui offrir.

Mais comme la mort violente ne prévient pas, et bien il n’y a pas le temps de préparer quoi que ce soit, ni pour celui qui vient ni pour celui qui reçoit. Et puis, de quoi vont-ils parler ? Pendant qu’ils se regardent les uns les autres, le silence se fait avec son bruit qui te fait te taire, comme si la mort n’avait pas seulement emporté le défunt mais que les mots eux aussi étaient morts.

Alors bon c’est difficile qu’ils vienennent, mais pas parce qu’ils ne le veulent pas, ou qu’ils n’aiment pas Galeano, ou les compas de La Realidad, non, mais parce qu’il n’y a pas moyen.

En plus, où on va les mettre alors que ce caracol est très petit et encerclé une nouvelle fois par ces paramilitaires ? Et que va-t-on leur donner à manger ? Et les toilettes si ils sont 25 ou 50 à vouloir y aller, ou se laver à cause de la chaleur ou de la pluie ?

(…)

– Ah oui, on verrait que ces visiteurs amènent leur propre nourriture et leur nylon pour la pluie, bon ça change un peu, mais pas beaucoup, parce que comme l’a expliqué la promotrice de santé, il faut soigner l’hygiène comme on dit, c’est à dire, comme on dit, qu’il faut pas faire les cochons. Parce bon il y a des gens qui sont très sales, et qui ne visent même pas, surtout ces salopards d’hommes. Parce que nous en tant que femmes…

Eh ? Oui, pour les maladies. Oui, comme le « colère a ». Eh ? Non, ça c’est la colère, le courroux, la rage.

(…)

– Quoi ? Non, les bons visiteurs préviennent avant, ils n’apparaissent pas comme ça d’un coup. Lorsque quelqu’un arrive ainsi sans prévenir on dit de lui, ou on disait, un ou une « pique-assiette », c’est selon, je ne sais pas pourquoi on disait ça, ou on dit, mais ça dit qu’il est arrivé et c’est pas qu’il n’ait pas été invité mais plutôt, comme on dit, qu’il s’est auto-invité. Oui, la mort est comme un ou une « pique-assiette », c’est selon, comme une visite qui arrive sans prévenir, qui ne demande pas la permission. Oui, je sais que c’est pas pareil, mais c’est sorti comme ça.

(…)

– Oui, je crois que si tu leur dis que tel jour c’est possible, alors l’un ou l’une ou l’autre viendront, mais tous ne viendront pas, quelques-uns oui. D’eux-même. Mais il manquerait plus qu’ils arrivent tous, arrivant simplement mais d’une autre façon. Quoi « écoute », mais au contraire-

Parce qu’on peut aussi vaincre la mort avec un autre calendrier et une autre géographie. Quoi pourquoi je dis « aussi » ? Ah, je sais ce que je dis. C’est pas le moment là. Peut-être qu’un autre jour je t’expliquerai… ou tu verras.

(…)

– Quoi combien ? J’en sais rien. Mais je crois qu’ils peuvent être nombreux ou nombreuses, c’est selon, parce que je vois qu’ici ils montent une autre cabane, qu’ils balayent, qu’ils nettoient. Oui, comme s’ils attendaient de la visite.

(…)

– Quand donc ? Ben vois avec Emilano ou Max ou avec SubMoi que j’ai vu par là en train de parler à une jeune fille d’ici. Bien qu’il doive rejoindre les comités.

(…)

– Moi ? Ben, j’attends. Que les comités de zone arrivent à un accord, sûrement me diront-ils quoi écrire et puis moi, ben j’écrirai

(…)

Regarde !… Là !… où il y a la petite lumière. Tu l’as vu ce petit animal si étrange ? Oui, on dirait un chien… ou plutôt un chat. Oui, comme un chat-chien. C’est bizarre, non ?

(…)

– Oui, la réalité elle-même est étrange.

-*-

Fragment de la Feuille 4 du Rapport d’Enquête sur l’assassinat du compagnon Galeano. Entrevue avec la camarade S., zapatiste, base de soutien de La Realidad, âgée de 16 ans, dans sa 17e année. En date du 11 mai 2014.

(ATTENTION : le texte suivant contient des mots ampoulés capables de blesser la susceptibilité de la royauté européenne et les aspirants au trône. – Ici entre nous, rien qui ne s’entende dans chaque recoin du monde d’en-bas-. Allez).

« Aujourd’hui on est le 11 mai 2014.

(…)

A ce sujet, une camarade est présente ici pour nous parler de ce qu’ils ont dit, de ce qu’il a dit plutôt, car c’est une seule personne, l’autre ne parlait pas. Voilà ce que va nous raconter la camarade.

Dis-nous, camarade.

Camarade S : Bon vous voyez, compa Sous-commandant Insurgé Moisés, je vais vous dire ce que m’a dit cet assassin.

SCIM : Quand t’a-t-il dit ça ?

Camarade S : Le samedi.

SCIM : Le 10 mai ?

Camarade S : Le 10 mai.

SCIM : Vers quelle heure ?

Camarade S : À peu près 9h.

SCIM : 9h du matin ?

Camarade S : Oui, vers 9h il a dit :

– Tu fais la fière – il a dit, mais moi je ne voulais pas lui répondre.

Après il m’a dit « arrête-toi », et je me suis arrêtée.

– Écoute bien ce que je vais te dire – je me suis arrêtée.

SCIM : Et comment s’appelle cet homme ?

Camarade S : Il s’appelle R.

SCIM : R. Bien, continue.

Camarade S : Il m’a dit « écoute ce que je vais te dire », et moi je l’ai écouté.

Il a dit :

– Profite de ton Caracol. Parcours-le en tous sens parce que on va le prendre très vite et ce Caracol va très bientôt être à nous. Et même qu’ici, par goût, je construirai ma maison quand ce sera à nous, parce que très vite on va le prendre.

Moi j’ai répondu :

– Bien, si ça vous fait vous sentir des hommes, comme vous dites avec bite et couilles, donc prenez-le mort ou vif ce Caracol. Pourquoi vous ne le prenez pas si vraiment vous en avez les couilles ?

Et lui m’a dit :

– Oui j’ai les couilles et la bite, tu veux les voir ? – il m’a dit.

Alors j’ai répondu :

– Si tu veux les montrer, montre-les à ta mère – je lui ai dit.

C’est là qu’il m’a dit :

– Tu es très en colère parce qu’on a tué ton mari ?

Et moi je lui ai dit :

– Ce compagnon n’est pas notre mari. Ce compagnon est un de nos compagnon qui lutte pour nos peuples, il ne lutte pas pour recevoir les miettes du gouvernement.

Il a alors commencé à rire avec son compagnon, et m’a dit…

SCIM : Comment s’appelle son compagnon ?

Camarade S : M.

Il m’a alors dit :

– Ce qu’on va tenir dans nos mains c’est Raúl, Jorge et René. Eux on va les avoir entre nos mains et on va les tuer comme on a tué la poilue (Note : « La poilue » c’est le surnom méprisant utilisé par les paramilitaires de la CIOAC-H pour parler du compagnon Galeano).

Moi je lui ai alors dit, ben si vous voulez le faire, faites-le, essayez mais venez dans le Caracol. Ne venez pas quand il n’y a personne, comme vous l’avez fait à l’école, où vous êtes entrés, où vous avez pu parce qu’il n’y avait personne. Moi je lui ai dit : si vous êtes vraiment des hommes prenez le Caracol, et à ce moment là ils ont ri et ils m’ont dit :

– Sois reconnaissante qu’on n’ait pas tué ton papa.

SCIM : Il a dit ça comme ça ?

Camarade S : Oui.

– On a pas tué ton papa, jusqu’à la prochaine fois.

Et moi j’ai répondu :

– Et pourquoi vous ne l’avez pas tué ?

– Parce qu’on ne l’a pas vu de là où on était.

Bon, si vous voulez le faire, faites-le. Il est là, dans le Caracol. Il est là.

C’est là qu’il m’a dit :

– Tu sais qui a tué la poilue ?

J’ai répondu :

– Comment je le saurais alors que j’étais pas là quand ils ont assassiné notre compagnon ?

– C’est moi qui l’ai tué. Je lui ai tiré dans la tête et il a cassé sa pipe. C’est comme ça qu’on va faire. On va vous tenir dans nos mains. C’est comme ça qu’on va faire à ceux dont je t’ai parlé. Mais chaque chose en son temps. Tu sais quoi ? On en a marre de vous – il m’a dit -, parce que c’est pas juste ce que vous faites. C’est pour ça qu’on en a ras-le-bol.

Mais j’ai répondu :

– Nous on en a marre de ce que vous faites. Et plus encore quand on comprend que de notre compagnon, nous en tant que femmes on a du aller récupérer le corps. Là vous avez versé la goutte qui a fait déborder notre ras-le-bol – et là ils se sont mis à rire.

– Mais bien sûr, puisque ce sont tous vos maris – il a dit comme ça.

SCIM : Et des moqueries, de dire de ce qu’ils allaient faire, qu’ils allaient faire ce qu’ils disent, non? Parce qu’il a parlé du Conseil de Bon Gouvernement, non ? Ou il n’a pas dit que… ?

(inaudible)

SCIM : Aha.

Camarade S : Il a juste dit :

– Oui nous allons tuer, on va vous casser une fois pour toute. Vous êtes le Conseil de Bon Gouvernement, vous êtes les bons gouvernants, malgré ce qu’on a fait vous ne nous ferez rien. Pourquoi ? Parce que vous êtes les bons gouvernants.

Moi j’ai dit :

– Oui, bien sûr nous sommes de bons gouvernants, mais à ce point là nous ne le sommes pas – j’ai dit comme ça.

– Mais qu’est-ce que vous allez me faire ? Même sachant qui l’a tué vous ne ferez rien, parce que vous êtes le Conseil de Bon Gouvernement qui protège tout le monde. Je n’ai pas peur – il a dit -. J’ai pas peur quoi, c’est pour ça que je te dis que c’est moi qui l’ai tué.

Moi j’ai répondu :

– Ainsi soit-il. Quand ton jour viendra pourvu que tu trouves la mort comme tu te trouves là devant moi.

– C’est ça, bien sûr. Mais quand ? Ce jour ne viendra pas – il a dit -, parce que vous êtes le Conseil de Bon Gouvernement, vous êtes les bons gouvernants et vous ne nous ferez rien.

SCIM : Tu te souviens d’autre chose qu’il t’a dit ? Ou il a rit ou éclaté de rire.

Camarade S : Oui il riait et son compagnon criait, il n’a pas répondu.

SCIM : M. ne parlait pas, il ne faisait que rire ?

Camarade S : Il n’a rien dit, il ne faisait que rire. M était là, il lui a piqué le dos pour qu’il ne dise plus rien.

SCIM : Ah, il lui a piqué le dos ?

Camarade S : Oui, il lui a piqué le dos et ils ont commencé à crier. Il m’a dit :

– Il vaut mieux que tu partes là où tu dois aller pour ton mandat – il m’a dit. Je ne lui ai rien répondu.

SCIM : Bien, si tu te souviens plus tard de ce qu’il t’aurait dit alors nous pourrons reprendre le travail. Tout ça, comme ça on va récolter les informations, parce que dans ce cas c’est parlant.

Camarade S : Oui.

SCIM : Et ce même homme est parti se cacher. Et tu dis qu’alors il te demandais encore si tu savais qui a tué, qui a tué le compagnon Galeano. Et où il t’as dit que c’était lui, non ?

Camarade S : Oui.

SCIM : Et il a dit qu’il lui avait tiré dans la tête ?

Camarade S : Le tir dans la tête et il a cassé sa pipe.

SCIM : C’est bon, camarade. Quel est ton nom de lutte ?

Camarade S : Je m’appelle S.

SCIM : S ?

Camarade S : Oui.

SCIM : Très bien, camarade. C’est ce que nous voulions, tout ça, pour qu’on sache que c’est direct, parce que toi tu es d’ici, de La Realidad. Quel était ton travail quand tu as été à l’échange à Oventik ?

Camarade S : Écoute.

(Note : « écoute » est une charge, un travail, un mandat que l’on donne à certains ou certaines camarades et qui consiste pour ce compa à écouter ce qui se dit lors des échanges et ensuite de les rapporter à son village, région ou zone, pour qu’ainsi le « partage » ne se fasse pas seulement entre ceux qui participent, mais qu’il parvienne à tous et toutes les zapatistes. C’est l’équivalent d’un « rapporteur » ou d’une « rapporteuse ». Les compas choisissent comme « écoutes » des jeunes qui ont bonne mémoire, qui comprennent bien l’espagnol et savent bien s’expliquer dans leur langue. L’échange avec le Congrès National Indigène (CNI) avait désigné comme « écoutes », des dizaines de jeunes filles et jeunes hommes des différentes zones, l’intérêt étant que ce que diront nos compas des peuples originaires du CNI soit connu par toutes les bases de soutien zapatiste).

SCIM : Ah, oui, oui, oui. C’est ce que tu feras après, au Congrès National Indigène. Très bien. C’est tout, camarade S. Merci.

(inaudible)

SCIM : Ah, bien. Et quand tu as parlé à R, il était saoul ou il était sobre ?

Camarade S : Non. Je suis arrivée près de lui mais je n’ai pas senti d’odeur de boisson. Et quand je suis arrivée à la maison de L, lui passait en rentrant chez lui. Il m’a vu et il s’est retourné et il a rit, et moi j’ai vu son visage en colère.

SCIM : ok donc on peut dire qu’il était sobre quand il a dit ce qu’il a dit ? Parce donc qu’il était pas bourré.

Camarade S : Non, non il n’était pas bourré.

SCIM : Bien. Ce sera tout, camarade. Merci.

-*-

Nouvelle aube. Arrive le Sous-commandant Insurgé Moisés et il me dit :

– Ça y est c’est fait. L’accord c’est que l’arrivée est prévue pour le 23 mai, l’hommage au compa Galeano le samedi 24 mai, et le 25 mai chacun retourne chez lui. Les bases de soutien quoi.

– Pour ceux de l’extérieur ? – je lui demande.

– Oui, mais pour ceux de l’extérieur tu diras la même chose que pour l’accord trouvé pour les bases de soutien, c’est à dire qu’ils doivent apporter leur propre nourriture et leur couchage.

– Et je fais ça sous forme de communiqué ou de lettre ou comment ?

– Ça c’est toi qui vois, mais que ce soit clair, de façon que ce ne soit pas une charge pour les compas. Ils viennent en soutien, partager leurs sentiments avec la famille du défunt et les compas d’ici, pas pour qu’on s’occupent d’eux. Que c’est pas une fête, quoi.

Ah, et préviens aussi que le 24 mai, dans tous les caracoles, les bases de soutien vont aussi rendre hommage au compa Galeano. Et que ce serait bien que ce même jour eux aussi organisent quelque chose chez eux, chacun à sa manière et dans leur temporalité.

Et autre chose. Si tu mets l’interrogatoire de la compañera, ne mets pas les noms de ces salops, seulement l’initial. Parce que nous ne savons pas si il est coupable du meurtre ou seulement de se la jouer macho et grande gueule qui cherche à faire peur à une jeune fille.

Et dis aussi qu’on invite tout spécialement les camarades des médias libres ou alternatifs ou autonomes ou peu importe comment on les appelle, c’est à dire ceux qui ne sont pas les médias à gage, qui sont de la Sexta, qui sont nos compañeros et compañeras et qui ont leur mandat « d’écoutes » sur leurs terres. Et que peut-être… dis ça comme ça, que « peut-être » nous, Commandement Général de l’EZLN, donnerons une conférence de presse pour les médias libres ou peu importe, qui sont de la Sexta. Je dis « peut-être » parce qu’après ça arrive qu’on ait pas le temps pour cette tâche et il ne faudrait pas que ce soit mal perçu. Et que les médias à gage ne sont pas invités, et que nous ne les recevrons pas.

– Et j’envoie la photo du défunt ?

– Oui, mais celle où il est vivant, pas celle du cadavre. Parce que nous nous souvenons des camarades dans la lutte de leur vivant.

– Ok. Autre chose ?

– Seulement que nous sommes ici, mais je crois qu’ils le savent, que nous sommes dans la réalité.

-*-

Allez, Santé et écoute.

Depuis les montagnes du Sud-Est Mexicain.

Sous-commandant Insurgé Marcos.

Mexique, mai 2014. Dans la vingtième année du début de la guerre contre l’oubli.

galeanoEZLN

La douleur et la rage

source.

 

Traduction du communiqué publié le 8 mai sur le site de l’enlace zapatista.

Le vendredi 2 mai a eu lieu un incident qui a fait 1 mort et 13 blessés dans la communauté de La Realidad au Chiapas, entre soutien de l’EZLN et membres d’organisations paysannes liées au partis politiques. Face à cette agression, le Conseil de Bon Gouvernement de la communauté zapatiste avait demandé que vienne sur place le commandement de l’EZLN.

Voici la parole de l’EZLN:

 

ballonezln

 

LA DOULEUR ET LA RAGE

ARMÉE ZAPATISTE DE LIBÉRATION NATIONALE.

MEXIQUE.

8 mai 2014

Aux compañeros et compañeras de la Sexta :

Compas :

En fait le communiqué était prêt. Succin, précis, clair, comme doivent l’être les communiqués. Mais… mmh… peut-être plus tard.

Parce que maintenant commence la réunion avec les camarades bases de soutien de La Realidad.

Nous les écoutons.

Le ton et le sentiment de leur voix nous sont connus depuis longtemps déjà : la douleur et la rage.

Je comprends alors qu’un communiqué ne reflétera pas ça.

Ou pas dans toutes ses dimensions.

Bien sûr, une lettre non plus, mais au moins à travers ces mots puis-je essayer, même si ce n’est qu’un pâle reflet.

Parce que…

Ce furent la douleur et la rage qui nous firent défier tout et tout le monde il y a 20 ans.

Et ce sont la douleur et la rage qui aujourd’hui nous font enfiler une nouvelle fois nos bottes, revêtir l’uniforme, mettre le pistolet à la ceinture et nous couvrir le visage.

Et maintenant, moi, me coiffer de la vieille et usée casquette avec les 3 étoiles rouges à cinq branches.

Ce sont la douleur et la rage qui ont mené nos pas jusqu’à La Realidad.

Il y a quelques instants, après que nous ayons expliqué que nous étions venus pour répondre à la demande du Conseil de Bon Gouvernement, un compagnon base de soutien, prof du cours « La Liberté selon les Zapatistes » nous a dit, plus ou moins en ces termes :

« C’est comme on te dit compagnon sous-commandant, regarde si nous n’étions pas zapatistes depuis le temps nous aurions tirer vengeance et il y aurait eu un massacre, parce que nous avons beaucoup de colère pour ce qu’ils ont fait au compagnon Galeano. Mais bon, nous sommes zapatistes et il ne s’agit pas de vengeance mais de rendre la justice. Nous attendons donc ce que tu vas nous dire et nous ferons ainsi. »

En l’écoutant j’ai senti de la jalousie et de la peine.

Jaloux de celles et ceux qui ont eu le privilège d’avoir des hommes et des femmes, tel Galeano et tel celui qui parle maintenant, comme maîtres et maîtresses. Des milliers d’hommes et de femmes du monde entier ont eu ce privilège.

Peiné pour celles et ceux qui n’aurons plus Galeano comme professeur.

Le compagnon Sous-commandant Insurgé Moisés a du prendre une décision difficile. Sa décision est sans appel et, si vous me demandez mon avis (ce que personne n’a fait), sans objection. Il a décidé de suspendre pour un temps indéfini la réunion et l’échange avec les peuples originaires et leurs organisations au sein du Congrès National Indigène. Et il a décidé de suspendre également l’hommage que nous préparons pour notre compagnon absent Don Luis Villoro Toranzo, ainsi que de suspendre notre participation au Séminaire « Éthique face à la Spoliation » qu’organisent des compas artistes et intellectuels du Mexique et du Monde.

Qu’est-ce qui l’a mené à prendre cette décision ? Et bien, les premiers résultats de l’enquête, ainsi que les informations qui nous parviennent, ne laisse pas place au doute :

1.- Il s’agit d’une agression planifiée à l’avance, organisée militairement et menée à terme par traîtrise, avec préméditation et avec l’avantage. Et c’est une agression qui s’inscrit dans le climat créé et encouragé depuis en-haut.

2.- Sont impliqués les directions de la dénommée CIOAC-Historique*, du Parti Vert Écologiste (nom sous lequel le PRI gouverne au Chiapas), le Parti d’Action National et le Parti Révolutionnaire Institutionnel.

3.- Au minimum est impliqué le gouvernement de l’État du Chiapas. Reste à déterminer le degré d’implication du gouvernement fédéral.

Une femme des contras en est venue à dire que ça avait été planifié et que le plan était de « niquer » Galeano.

En résumé : il ne s’agit pas d’un problème de communauté, où les bandes s’affrontent chauffées sur l’instant. Il s’agit de quelque chose de planifié : d’abord la provocation avec la destruction de l’école et la clinique, sachant que nos compagnons n’avaient pas d’armes à feu et qu’ils iraient défendre ce qu’humblement ils ont construits par leurs efforts ; puis les positions que prirent les agresseurs, prévoyant le chemin qu’ils suivraient depuis le caracol jusqu’à l’école ; enfin le tir croisé sur nos compagnons.

Au cours de cette embuscade nos compagnons ont été blessés par armes à feu.

Ce qui est arrivé avec le compagnon Galeano est bouleversant : il n’est pas tombé dans l’embuscade, ils l’ont encerclé à 15 ou 20 paramilitaires (oui, ils le sont, leurs tactiques sont paramilitaires) ; le compagnon Galeano les a défier à un combat d’homme à homme, sans armes à feu ; ils l’ont bastonner et lui, il sautait d’un côté à l’autre évitant les coups et désarmant ses agresseurs.

Voyant qu’ils n’y arriveraient pas comme ça avec lui, ils lui ont tiré dessus et une balle dans la jambe l’a mis à terre. Après cela vint la barbarie : ils lui sont montés dessus, l’ont frappé et lui ont donné des coups de machette. Une autre balle dans la poitrine en fit un moribond. Ils ont continué à le frapper. Et en voyant qu’il respirait toujours, un lâche lui a tiré dans la tête.

Il a été touché à bout portant a trois reprises. Et les 3 alors qu’il était encerclé, désarmé et loin de se rendre. Son corps a été traîné par ses assassins sur quelques 80m et ils l’ont balancé là.

Le compagnon Galeano est resté seul. Son corps jeté au milieu de ce qui avant avait été le territoire des campeurs, hommes et femmes du monde entier qui arrivaient au dénommé « camp de la paix » à La Realidad. Et les compañeras, femmes zapatistes de La Realidad sont celles qui ont braver la peur et ont été lever le corps.

Oui, il y a une photo du compa Galeano. L’image montre toutes les blessures et alimente la douleur et la rage, bien que les récits entendus n’aient besoin d’aucun renfort. Je comprends évidemment que cette photo puisse heurter la susceptibilité de la royauté espagnoliste, et il vaut donc mieux mettre la photo d’une scène montée avec effronterie, avec quelques blessés, et que les reporters, mobilisés par le gouvernement chiapanèque, commence à vendre le mensonge d’une confrontation. « Qui paye, ordonne ». Parce qu’il y a des classes, mon brave. La monarchie espagnole est une chose, et s’en est une autre que ces « putains » d’indiens rebelles qui t’envoie au ranch d’amlo simplement parce qu’ici, à quelques pas, ils veillent le corps encore plein de sang du compagnon Galeano.

La CIOAC-Historique, sa rivale la CIOAC-Indépendante et autres organisations “paysannes” comme la ORCAO, ORUGA, URPA et d’autres, vivent en provoquant ces confrontations. Ils savent que provoquer des problèmes dans les communautés où nous sommes présents fait plaisir aux gouvernements. Et ils ont l’habitude d’être récompensés par des projets, et de grosses liasses de billets pour les dirigeants, des torts qu’ils nous font.

Dans la bouche d’un fonctionnaire du gouvernement de Manuel Velasco : « nous préférons que les zapatistes soient occupés à des problèmes créés artificiellement, plutôt qu’ils organisent des activités auxquelles viennent des «  güeros » (littéralement « blond », mais s’entend comme « blanc », « visage-pâle », ndt) de partout. C’est ce qu’il a dit : « visage-pâle ». Oui, c’est comique que s’exprime ainsi le laquais d’un « visage-pâle ».

Chaque fois que les leader de ces organisations « paysannes » voient baisser leurs subventions pour les bringues qu’ils s’octroient, ils organisent un incident et vont voir le gouvernement du Chiapas afin qu’il les payent pour « se calmer ».

Ce « modus vivendi » de dirigeants qui ne savent même pas faire la différence entre « sable » et « gravier », a débuté avec l’oublié du PRI « croquettes » Albores, a repris avec le lopezobradoriste Juan Sabines, et se poursuit avec l’auto-dénommé écologiste vert Manuel « le visage-pâle » Velasco.

Attendez un peu…

Un compa parle maintenant. Il pleure, oui. Mais nous savons que ces larmes sont de rage. Avec des mots entrecoupés de sanglots, il dit ce que tous ressentent, ce que nous ressentons : nous ne voulons pas la vengeance, nous voulons la justice.

Un autre interrompt : « compagnon sous-commandant insurgé, n’interprétez pas mal nos larmes, elles ne sont pas de tristesse, mais de révolte ».

Arrive alors un rapport d’une réunion des dirigeants de la CIOAC-Historique. Les dirigeants disent, textuellement : « avec l’EZLN on ne peut pas négocier avec de l’argent. Mais une fois que seront détenus tous ceux qui sont dans le journal, qu’on aura enfermé certains 4 ou 5 ans, et après que le problème se soit calmé, il sera possible de négocier leur libération avec le gouvernement ». Un autre ajoute : « Ou on peut dire qu’il y a eu un mort chez nous, et que ça fait match nul, un mort de chaque côté et que les zapatistes doivent se calmer. On invente qu’untel est mort ou on le tue nous-même et le problème est réglé. »

Bref, la lettre s’allonge et je ne sais pas si vous pouvez sentir ce que nous, nous ressentons. De toute manière le Sous-commandant Insurgé Moisés m’a chargé de vous prévenir que…

Attendez…

Maintenant ils parlent au sein de l’assemblée zapatiste de La Realidad.

Nous sommes sortis pour qu’ils s’accordent entre eux sur la réponse à donner à la question que nous leur avons poser : « Le commandement de l’EZLN est poursuivi par les gouvernements, vous le savez bien, vous qui étiez là lors de la trahison de 1995. Alors, voulez-vous que nous restions ici pour suivre le problème et obtenir justice ou préférez-vous que nous allions ailleurs ? Parce que vous tous pouvez désormais subir la persécution directe des gouvernements, de leurs policiers et leurs militaires. »

On écoute maintenant un jeune. Une quinzaine d’année. On me dit que c’est le fils de Galeano. Je me penche vers lui et pourtant, malgré son jeune âge, c’est un Galeano en puissance. Il dit qu’on reste, qu’ils nous font confiance pour la justice et pour retrouver ceux qui ont assassiné son papa. Et qu’ils sont prêts à n’importe quoi. Les voix en ce sens se multiplient. Les compagnons parlent. Les compañeras parlent quand les enfants cessent leurs larmes : ce sont elles qui ont reconnecté l’eau, malgré les menaces des paramilitaires. « Elles sont courageuses », dit un homme, vétéran de guerre.

Que nous restions, voilà l’accord.

Le Sous-commandant Insurgé Moisés remet un soutien économique à la veuve.

L’assemblée se disperse. Malgré tout on peut voir que le pas de chacun est ferme une fois encore, et qu’il y a dans leurs regards une autre lumière.

Où en étais-je ? Ah, oui. Le Sous-commandant Insurgé Moisés m’a chargé de vous prévenir que les activités publiques de mai et juin sont suspendues pour un temps indéfini, ainsi que les cours de « la liberté selon les zapatistes ». Bon voilà, donc c’est vu pour les annulations et le reste.

Attendez…

On nous informe maintenant qu’en-haut ils commencent à encourager le dénommé « modèle d’Acteal » : « c’est un conflit intracommunautaire pour un banc de sable ». Mmh… ça continue donc, la militarisation, le cri hystérique de la presse domestiquée, les simulations, les mensonges, la persécution. Ce n’est pas pour rien qu’on retrouve le vieux Chuayffet (gouverneur du Chiapas au moment de la tuerie d’Acteal, ndt), avec des élèves appliqués au gouvernement du Chiapas et dans des organisations « paysannes ».

Nous savons ce qui va suivre.

Quant à moi ce que je veux c’est profiter de ces lignes pour vous demander :

Nous, ce sont la douleur et la rage qui nous ont amenés jusqu’ici. Si vous pouvez les sentir vous aussi, où vous mènent-elles ?

Parce que nous, nous sommes ici, à la Réalité. Là où nous avons toujours été.

Et vous ?

Allez. Salut et indignation.

Depuis les montagnes du Sud-Est mexicain.

Sous-commandant Insurgé Marcos.

Mexique, Mai 2014. Dans la vingtième année du début de la guerre contre l’oubli.

P.S.- L’enquête est menée par le Sous-commandant Insurgé Moisés. Il vous informera des résultats, ou lui à travers moi.

Autre P.S.- Si vous me demandez de résumer notre travail en cours en quelques mots, je dirais : nos efforts sont pour la paix, leurs efforts sont pour la guerre.

 

 

* la CIOAC-Historique est issue de la scission de la Centrale Indépendante des Ouvriers Agricoles y Paysans. Le courant « historique » est lié au Parti de la Révolution Démocratique (gauche), et le courant démocratique est lié à l’ex-parti unique revenu au Pouvoir, le Parti Révolutionnaire Institutionnel (centre-gauche)