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D’Ayotzinapa, du Festival et de l’hystérie comme méthode d’analyse et guide pour l’action

source.

 

Traduction du communiqué de l’EZLN daté du 14 décembre 2014, publié sur le site de liaison zapatiste.

Le sⒶp

 

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D’Ayotzinapa, du Festival et de l’hystérie comme méthode d’analyse et guide pour l’action.

Sous-Commandant Insurgé Moisés

 

ARMÉE ZAPATISTE DE LIBÉRATION NATIONALE.
MEXIQUE.

 

Décembre 2014.
Aux compas de la Sexta nationale et internationale :
Au Congrès National Indigène :
Aux familles et camarades des assassinés et disparus d’Ayotzinapa :
Frères et sœurs :
Compañeros et compañeras :

Il y a beaucoup de choses que nous voulons vous dire. Nous ne les dirons pas toutes car nous savons qu’en ce moment il y a d’autres affaires plus urgentes et importantes pour toutes, tous et tout.e.s. Mais bon il y a beaucoup de choses et notre parole sera longue. C’est pourquoi nous vous demandons d’être patient et une lecture attentive.
Nous, hommes et femmes zapatistes, nous sommes ici. Et d’ici nous regardons, nous écoutons, nous lisons que la parole des familles et camarades des assassinés et disparus d’Ayotzinapa commence à rester en retrait et que maintenant, pour une partie de ceux de là-bas, est plus important…
la parole des autres aux tribunes ;
le débat qui se demande si les marches et manifestations appartiennent à ceux qui se portent bien ou aux mal-élevés ;
le débat pour savoir quel thème est le plus mentionné et le plus rapidement sur les réseaux sociaux ;
le débat sur la tactique et la stratégie à suivre pour « transcender » le mouvement.
Et nous pensons que manquent toujours les 43 d’Ayotzinapa, les 49 de la garderie ABC, les dizaines de milliers d’assassiné.e.s et de disparu.e.s nationaux et migrants, les prisonnier.e.s et disparu.e.s politiques.
Et nous pensons que la vérité est toujours séquestrée, que la justice est toujours portée disparue.
Et nous pensons aussi qu’il faut respecter la légitimité et l’autonomie de votre mouvement.
Vos voix, nous, hommes et femmes zapatistes, les écoutons de face. Des milliers de bases de soutien zapatistes l’ont fait et vos voix sont parvenues ensuite à des dizaines de milliers d’indigènes. Vos voix ont alors parlé le tzeltal, le chol, le tzotzil, le zoque, le castillan à notre cœur collectif.
Ces voix sont pleines de raison, elles savent de quoi elles parlent, et c’est votre cœur comme le nôtre quand il se fait douleur et rage. Vous connaissez votre chemin et vous le suivez.
Vous vous connaissez, vous. Vous nous connaissez, nous, par nos rages et nos douleurs. Nous, nous n’avons rien à vous apprendre.
C’est pourquoi maintenant, alors que vos voix sont censées être couvertes, passées sous silence, oubliées ou dénaturées, nous vous envoyons notre parole pour vous donner l’accolade.
C’est pourquoi nous disons d’abord, le plus important et le plus urgent c’est d’écouter les familles et les camarades des disparus et assassinés d’Ayotzinapa. Ce sont ces voix qui ont touché le cœur de millions de personnes au Mexique et dans le monde.
Ce sont ces voix qui ont pointé la douleur et la rage, elles qui ont signalé le crime et ont pointé le criminel.
L’importance de ces voix est reconnue, aussi bien par le gouvernement, qui essaye de les délégitimer ; que par les vautours, qui essayent de les dénaturer.
Nous cherchons à rendre à ces voix leur place et leur cours.
Ces voix ont résisté à la calomnie, elles ont résisté au chantage, elles ont résisté au soudoiement. Ces voix ne se sont pas vendues, elles ne se sont pas rendues, elles n’ont pas renoncé.
Ces voix sont solidaires. Nous avons su, par exemple, que lorsque s’entassaient des jeunes dans les prisons, et que les « bien mis » conseillaient à ces voix de ne pas s’arrêter sur les prisonnier.e.s, que leur libération n’était pas importante parce que bien sûr que le gouvernement « infiltrait » les mobilisations, les voix dignes et fermes des familles et camarades des 43 ont dit, plus ou moins en ces mots, que pour eux la liberté des détenus faisait partie de la lutte pour la réapparition des disparus. C’est à dire, comme on dit, ces voix ne ce sont pas laissé acheter ni n’ont acheté la camelote bon marché des « infiltrés ».
Bien sûr, ces voix ont eu la chance de rencontrer une population réceptive dans sa partie basique : le dégoût et l’empathie. Le dégoût face aux formes « classiques » du Pouvoir, et l’empathie entre ceux qui soufrent de ses abus et de ses manières.
Mais cela était dans des calendriers et des géographies diverses. Ce qui met Ayotzinapa sur la carte du monde c’est la dignité des familles et camarades des jeunes assassinés et disparus. Votre tenace et intransigeante insistance dans la recherche de la justice et de la vérité.
Et dans vos voix beaucoup ce sont reconnu.e.s sur toute la planète. Dans vos paroles se sont exprimées d’autres douleurs et d’autres rages.
Et vos paroles sont venues nous rappeler bien des choses. Par exemple :
Que la police n’enquête pas sur des vols ; la police séquestre, torture, fait disparaître et assassine des personnes avec ou sans affiliation politique.
Que les institutions actuelles ne sont pas le lieu pour mettre en accusation l’indignation, les institutions sont celles qui provoquent l’indignation.
Que le système n’a pas de solutions au problème car il est le problème.
Que, depuis longtemps et en bien des lieux :
les gouvernements ne gouvernent pas, ils simulent ;
les représentants ne représentent pas ; ils supplantent ;
les juges ne rendent pas la justice, ils la vendent ;
les politiques ne font pas de politique ; ils font des affaires ;
les forces de l’ordre public ne sont pas publiques et imposent bien moins que l’ordre la terreur au service de celui qui paye le mieux ;
la légalité est le déguisement de l’illégitimité ;
les analystes n’analysent pas, ils transposent leurs phobies et leurs goûts de la réalité ;
les critiques ne critiquent pas, ils assument et défendent des dogmes ;
les informateurs n’informent pas, ils produisent et répartissent des consignes ;
les penseurs ne pensent pas, ils communient avec les roues du moulin à la mode ;
le crime ne se châtie pas, il s’exalte ;
la pauvreté est le prix à payer pour qui produit les richesses.
Parce qu’en fin de compte, amis et ennemis, le capitalisme se nourrit de la guerre et de la destruction.
Parce que s’achève l’époque où les capitalistes avaient besoin de paix et de stabilité sociale.
Parce que dans la nouvelle hiérarchie interne au capital, le spéculatif règne et ordonne, et son monde est celui de la corruption, de l’impunité et du crime.
Parce qu’en fin de compte le cauchemar d’Ayotzinapa n’est ni local, ni propres aux états (le Mexique est une fédération d’états, ndt), ni nationale. Il est mondial.
Parce qu’en fin de compte ce n’est pas seulement contre les jeunes, ni seulement contre les mecs. C’est une guerre pleine de guerres : la guerre contre le différent, la guerre contre les peuples originaires, la guerre contre la jeunesse, la guerre contre qui, par son travail, fait avancer le monde, la guerre contre les femmes.
Parce qu’en fin de compte le féminicide est si ancien, quotidien et présent en toute idéologie, qu’il n’est que « mort naturelle » dans les dossiers.
Parce qu’en fin de compte c’est une guerre qui de temps à autres prend nom dans un calendrier et une géographie quelconque : Erika Kassandra Bravo Caro : femme, travailleuse, mexicaine, 19 ans, torturée, assassinée et écorchée dans le « pacifié » (selon les autorités civiles, militaires et médiatiques) état mexicain du Michoacan. « Un crime passionnel », diront-ils, comme on dit « victime collatérale », comme on dit « un problème local dans une municipalité du provincial état mexicain de… (Mettez le nom de n’importe quelle entité fédérative) », comme on dit « c’est un fait isolé, il faut le surmonter ».
Parce qu’en fin de compte Ayotzinapa et Erika ne sont pas l’exception, mais la réaffirmation de la règle dans la guerre capitaliste : détruire l’ennemi.
Parce qu’en fin de compte dans cette guerre nous sommes tous, toutes, tout est ennemi.
Parce qu’en fin de compte c’est la guerre contre tout, dans toutes ses formes et de toute part.
Parce qu’en fin de compte c’est de ça dont il s’agit, il n’a toujours été question que de ça : d’une guerre, désormais contre l’humanité.
Dans cette guerre, celles et ceux d’en-bas ont rencontré chez les familles et camarades des absents d’Ayotzinapa un écho amplifié de leur histoire.
Non seulement dans votre douleur et votre rage, mais surtout dans votre acharnement entêté à trouver la justice.
Et avec vos voix ont pris fin les mensonges du conformisme, du « supportons tout », du « il ne s’est rien passé », du « le changement est en chacun, chacune ».
Mais, au milieu de la douleur et de la rage, en haut à nouveau les vautours voltigent au-dessus de la tâche qui s’étend des morts et des disparitions connues.
Parce que là où les un.e.s comptent des absences injustes, d’autres comptent les votes, les vitres, les postes, les en-têtes, les leaderships, les marches, les signatures, les likes, les follows.
Mais il ne faut pas laisser les comptes qui comptent et importent rester derrière.
Nous, hommes et femmes zapatistes de l’EZLN, nous pensons qu’il est tellement important de parvenir à ce que reprennent leur place les voix des familles et camarades des assassinés et disparus d’Ayotzinapa, que nous avons décidé :
1.- Laisser notre place dans le Premier Festival Mondial des Résistances et Révoltes contre le Capitalisme, aux familles et camarades des Normaliens d’Ayotzinapa assassinés et disparus. Nous pensons que dans leurs voix et leurs oreilles il y aura des échos généreux dans et pour tous ceux et toutes celles qui, présent ou non, participeront au Festival.
2.- C’est pourquoi nous nous adressons aux compañeras et compañeros du Congrès National Indigène dans ses différentes instances, à la Commission Conjointe du CNI-Sexta pour le Festival Culturel, et à ceux qui soutiendraient notre délégation concernant le transport, l’hébergement, l’alimentation, la sécurité et la santé, pour leur demander qu’ils dédient et appliquent leurs efforts aux familles et camarades des Normaliens d’Ayotzinapa qui aujourd’hui nous manquent à toutes et tous. C’est pourquoi nous demandons que vous les receviez, que vous les écoutiez et leur parliez comme s’ils étaient n’importe lequel ou laquelle des 20 zapatistes, 10 femmes et 10 hommes, qui formaient notre délégation.
3.- C’est pourquoi nous demandons, respectueusement, aux familles et camarades des absents d’Ayotzinapa qu’ils acceptent notre invitation et nomment, parmi elles et eux, une délégation de 20 personnes, 10 femmes et 10 hommes, et participent en tant qu’invités d’honneur au Festival des Résistances et Révoltes contre le Capitalisme qui se déroulera du 21 décembre 2014 au 3 janvier 2015. Pour nous, hommes et femmes, les zapatistes ce fut très important de vous écouter directement. Nous croyons que ce serait bien que toutes les personnes qui assistent au festival aient le même honneur que celui que vous nous avez fait. Et nous croyons aussi que ça vous apportera beaucoup à vous de connaître d’autres résistances et révoltes sœurs au Mexique et dans le monde. Vous pourrez alors voir à quel point est grand et étendu le « vous n’êtes pas seuls ».
4.- L’EZLN participera au Festival. Notre oreille attentive et respectueuse sera présente ici comme une de plus de celles de nos compas de la Sexta. Ni aux tribunes ni en aucun lieu en particulier. Nous serons telles des ombres, avec vous toutes et tous, entre vous toutes et tous, derrière vous toutes et tous.
5.- Notre parole pour l’échange est désormais sur une vidéo. Nous l’avons fait savoir aux « Tiers Compas » qui la feront arriver opportunément aux distinctes instances du Festival et aux Médias Libres, Alternatifs, Indépendants, Autonomes ou quelque soit leur appellation, qui sont de la Sexta, pour qu’ils la diffusent, si ils la trouvent pertinente, en leurs temps et à leur manière.
6.- Le 31 décembre 2014 et le premier jour de l’année 2015 ce serait un honneur pour nous de recevoir, au Caracol d’Oventik, en tant qu’invités spéciaux, les femmes et les hommes qui, avec leur douleur et leur rage, ont levé sur toute la planète le drapeau de la dignité que nous sommes en-bas et à gauche.
7.- Et encore, nous en profitons aussi pour inviter tous ceux, toutes celles, tou.te.s celleux de la Sexta nationale et internationale, cagoulé.e.s ou non, à participer à ce grand échange, à parler de leurs histoires et à écouter tou.te.s les autres.

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De l’histoire comme méthode d’analyse et guide pour l’action.
Nous, hommes et femmes zapatistes, nous sommes ici. Depuis ici nous vous regardons, nous vous écoutons, nous vous lisons.
Dans les récentes mobilisations pour la vérité et la justice pour les normaliens d’Ayotzinapa, s’est répété le débat pour imposer le caractère des mobilisations, arrivant maintenant à la criminalisation de ceux qui correspondent à un stéréotype travaillé : jeunes, avec le visage couvert, vêtus de noir, et qui sont ou paraissent être anarchistes. En résumé, ceux qui se portent mal. Et en tant que tels ils doivent être expulsés, signalés, détenus, ligotés, remis à la police ou à la juste colère des secteurs progressistes.
On en est arrivé là avec des réactions concomitantes ou proches de l’hystérie dans certains cas, et de la schizophrénie dans d’autres, empêchant toute argumentation raisonnée ou un débat nécessaire.
Bien que nous ayons été témoins de cela avant (lors de la grève de la UNAM 1999-2000, en 2005-2006, en 2010-2012), la relance de cette méthode d’analyse et de guide pour l’action de la gauche qui se porte bien, permet quelques réflexions :
Les familles et camarades des assassinés et disparus d’Ayotzinapa, comme ceux des dizaines de milliers de disparu.e.s et assassiné.e.s, ne demandent pas la charité ou la pitié, ils demandent la vérité et la justice.
Qui sont-ils pour dire que ces revendications, qui sont celles de n’importe quel être humain dans n’importe quelle partie du monde, doivent être exprimées de telle ou telle manière ? Qui a écrit le « manuel des bonnes et mauvaises manières » pour exprimer la douleur, la rage, le désaccord ?
Mais bon, on peut et on doit débattre de comment se définit plus et mieux le mot « camarade ». Si c’est avec une voix guindée depuis le haut d’un tribune ou avec une vitrine brisée. Si c’est avec un « Trending Topic » ou avec une voiture de patrouille en feu. Si c’est avec un blog ou un graffiti. Ou peut-être avec tout ceci ou rien de tout ça, et chacun avec ce que crée, construit, érige sa manière de soutenir.
Mais même ceux qui auraient l’autorité morale et la stature humaine pour dire « comme ça oui », « comme ça non », c’est à dire les familles et camarades de ceux d’Ayotzinapa qui nous manquent, ne l’ont pas fait.
Alors, qui a autorisé les postes de commissaires du bon comportement pour le soutien et la solidarité ? D’où vient cette joie à dénoncer les uns et les autres comme « agents gouvernementaux », « inflitré.e.s » et, horreur de l’horreur !, « anarchistes » ?

/ Il est ridicule d’argumenter d’un « ceux-là ne sont pas étudiants, ils sont anarchistes ». N’importe quel anarchiste a plus de bagage culturel et de connaissances scientifiques et techniques que la moyenne de ceux qui, tel des flics de la pensée, les signalent et réclament le bûcher pour elles et eux. Sans parler de ceux qui se drapent et s’enorgueillissent de la stupidité et de l’illégalité comme méthode policière (« que ça plaise ou non ») au sein du gouvernement de la Ville de Mexico. /

Mais, bien sûr, on peut inventer un pantin à la mode (une espèce d’anarchiste insurrectionnel région 4) et le ridiculiser en lui confectionnant un corpus théorique caricatural, pour qu’il puisse être expédié sans contretemps à n’importe quel ministère public médiatique ou judiciaire (bien sûr, si sa détention a été filmée, sinon, eh bien à qui va-t-il manquer ?). Après tout, l’information « journalistique » a des sources fiables : les délations et la police politique.
Ce n’est pas la même chose de dénoncer (ceux qui dénoncent accusent, jugent et condamnent, et demandent que la police exécute la sentence), que de débattre. Car pour dénoncer il faut seulement être à la mode (ce qui est commode, facile et, bon, oui, augmente les « likes » et les « follows »). Pour dénoncer il n’y a pas besoin d’une enquête argumentée, il suffit de « poster » quelques photos.
C’est ainsi que naissent les grandes romances entre les « leaders d’opinion » et les masses de « suiveurs » : la foi aveugle synthétisée en 140 caractères.
Du « je te suis et toi, tu me suis » au « et ils vécurent heureux », de là au « Tu ne m’aimes pas parce que tu ne me RT pas, tu ne me Fav pas ni ne me like. Je vais changer de Geai Moqueur ».
Pour débattre il faut enquêter (allons bon : v’là qu’il y a différents anarchistes : allons bon réitérés : v’là que « l’action directe » n’est pas nécessairement violente), penser, argumenter et, arghhh !, le plus dangereux et difficile : raisonner.
Débattre est difficile et inconfortable. Et il y a des conséquences pour ceux qui débattent (je veux dire, en plus des des pouces en bas, des majeurs en-haut et des « je ne te suis plus » en cascade).
Et puis, ensuite, il y a les gens qui ne marchent pas dans la vie en essayent de plaire, de conformer, d’étiqueter, d’appâter.
Derrière chaque être critique il y a une longue liste de « suiveurs » désertant, se retirant là où il n’y a pas à penser et où le RT ne serait pas un but contre son camp.
Et quand le journalisme de gôche supplée aux fonctions du ministère public et accuse, interroge, conclue et condamne, il dénonce ou il débat ?
Est-ce ainsi qu’on débat ? Les anarchistes en prisons ou poursuivi.e.s ou exilé.e.s, et aux bonnes consciences les éditos, les micros et le bleu trillé?
Ok, ok, ok. Mais nous sommes d’accord pour soutenir les familles et camarades des assassinés et disparus d’Ayotzinapa, ou ça ne compte pas ?
Pas plus que les enfants de la garderie ABC, les disparus de Coahuila, les migrants ignorés, les « dommages collatéraux » de la guerre, les femmes violentées et assassinées chaque jour à toutes heures et en tous lieux de toutes les idéologies ?
Ou seul compte le changement de nom de celui qui s’assoit sur le siège ou la promotion de l’emploi dans les entreprises de vitres, de verres et d’étagères ?
Ceux qui persistent sur la voie électorale comme unique et exclusive option, n’ont pas été traités « d’infiltrés », de « policiers », de « provocateurs » ou de « soldats de la sedena (Ministère de la Défense Nationale, ndt) en civil ». Ils sont traités de naïfs, ingénus, niais, idiots, chercheurs-de-merde, opportunistes, intolérants, ambitieux, vautours, tyrans et despotes. Bon, aussi de fascistes. Mais pas « d’infiltrés », bien que plus d’un.e correspondent trait pour trait au portrait réel d’un agent gouvernemental et de la police politique.
Nous savons que les uns et les autres sont de grands stratèges (il suffit de voir les résultats qu’ils ont obtenus), ils pensent, proposent et imposent « de transcender la mobilisation ». Les uns par des marches bien habillées et bien éduquées cherchant à contenir et à canaliser ; les autres par l’action directe, violente et exclusive de la rage.
Les uns et les autres avec la véhémence avant-gardiste, d’élite exclusivement, de diriger, d’être hégémonique et d’homogénéiser la diversité des façons, des temps et des lieux.
Du « si tu casses une vitrine tu es un.e infiltré.e » au « si tu ne la casse pas… aussi ».
Pour les uns et les autres ce qui vaut et compte c’est le centre géographique et ce qui converge en lui : le pouvoir politique, économique et médiatique.
Si ça ne se passe pas dans la ville de Mexico, ça n’arrive pas, ça n’est pas valide, ça ne compte pas. « L’historique » est leur patrimoine exclusif.
Pour eux les mobilisations au Guerrero, Oaxaca, Jalisco, Veracruz, Sonora, et autres recoins du Mexique et du monde, n’existent pas.
Mais comme chez les uns et les autres règne la paresse de l’analyse critique, ils ne se rendent pas compte que ce n’est pas là qu’est le centre du Pouvoir.
Là-haut les choses ont changé et beaucoup.
Tant qu’on continue à délaisser l’analyse sérieuse et profonde du nouveau caractère du Pouvoir, suivant les terribles calendriers d’en-haut (électoraux et institutionnels) d’une date à l’autre, ou l’urgence du « il faut faire quelque chose, peu importe quoi » même si c’est inutile et stérile, on continuera à reprendre les mêmes méthodes de lutte, les mêmes reflux, les mêmes défaites.

Vers un débat sérieux :
Au sujet des actions directes pendant les marches dans la ville de Mexico, les 8 et 20 novembre et le 1er décembre 2014, peut-être convient-il de rappeler les phrases suivantes de Miguel Amorós :
« Lors de tels événements la seule présence des citoyennistes et de leurs alliés suffit pour semer la confusion et convertir les meilleurs intentions radicales en activisme pur, intégré sans difficulté au spectacle et de ce fait manipulable, comme argument des gouvernants pour justifier les excès de la force publique ou comme alibi des citoyennistes pour justifier l’échec de leurs perspectives. L’activisme – violent ou seulement idéologique – est le meilleur révélateur de l’obsolescence de la révolte en reflétant la pauvreté théorique et la faiblesse stratégique des ennemis du capital et de l’État. Les activistes pressés par la nécessité de faire « quelque chose », se joignent à tous les bombardements, tombant de ce fait dans le piège médiatique et spectaculaire, qui les accuse d’être des voyous ou des provocateurs. Le résultat n’est utile qu’aux gouvernements, les partis ou les pseudo-mouvements, ordures qui n’existent que pour empêcher la plus minime possibilité d’une lutte autonome ou d’une pensée révolutionnaire ». Amorós, Miguel. « Le Crépuscule de la Révolte » Octobre 2001. Dans « Coups et Contrecoups » Pepitas de calabaza ed. & Oxígeno dis. Espagne. 2005.

Ce qui suit : formalités pour manifester :
Eux : carte d’électeur de l’INE (Institut National Électoral, ndt) ou carte d’identité, justificatif de domicile (si vous n’avez pas votre propre maison, copie du contrat de location ; si elle est hypothéquée, qu’est-ce que vous faites là?), veste et cravate (non, pas de smoking, il ne faut tout de même pas exagérer, ça c’est pour quand nous croisons triomphants, sur les épaules de la multitude, la porte sacrée que les inconscients prétendaient détruire), mains et visage propres, sans tatouages visibles, sans piercings, et sans coiffures saugrenues (saugrenues : tout ce qui ne se voit pas dans les magazines de mode), chaussures de ville (pas de tennis ou de bottes), signer une lettre-engagement qui oblige à respecter tout signe d’autorité et/ou de pouvoir dans toutes leurs acceptations, ainsi qu’à signaler tout types d’attitudes ou d’intentions d’enfreindre ces règles.
Elles : la même chose mais avec une robe sur mesure. Oh, j’en suis désolé, oui, il faut se peigner.
Eulles : pas de qualification pour manifester. S’il vous plaît entrer dans le prochain placard.

De l’avant-garde du prolétariat et ceux qui se portent bien ou mal :
Nous vous informons, car nous croyons que vous ne le savez pas, que le Syndicat Mexicain des Électriciens (SME) nous refuse, au CNI et à l’EZLN, le prêt de l’une de ses installations afin d’y célébrer les manifestations culturelles, dans le DF (District Fédéral, c’est à dire la ville de Mexico, ndt), du Premier Festival Mondial des Résistances et des Révoltes contre le Capitalisme : « Là où ceux d’en-haut détruisent, ceux d’en-bas reconstruisent ».
Avant la campagne « Comportez-vous bien et dites NON aux cagoules », le SME avait attribué, généreusement, un de ses locaux pour la fête culturelle. Conformément à l’avancée de la campagne « ne crains pas l’État, craint le différent », sont apparus les prétextes qui balisaient la route : « c’est que c’est les vacances, il n’y a personne pour surveiller, on ne va pas passer Noël comme ça ».
Puis ils sont devenus plus clairs et nous ont dit : « qu’une partie du SME était contre ce qui se faisait en solidarité avec d’autres luttes, qu’en assemblée était apparu le besoin de cesser d’être engagés aux côtés de ceux d’Ayotzinapa, qu’il n’était pas possible d’être, d’un côté en négociation avec le gouvernement et, d’un autre côté, engagés avec un mouvement de jeunes enragés, cagoulés, qui font des actions comme celle du Palais ; et qu’ils avaient été obligés d’arrêter tout ça, l’arrivée des jeunes qui voulaient faire un arrêt devant le complexe sportif (il est ici fait référence au lieu, propriété du SME, qu’ils allaient prêter), lorsque arriveraient les caravanes, et qu’en suite vous (la Sexta et le CNI) et vos cagoulés (dans le rôle des cagoulés : l’EZLN) voulant faire votre festival, que c’est pas possible, cherchez un autre lieu, attendez que nous vous comprenions ».
Ils ont dit d’autres choses, mais ils parlaient de questions internes au SME qu’il ne convient pas que nous répétions ou diffusions.
Alors ? Les compas du Congrès National Indigène avaient proposé que ça se fasse dans un local du SME en forme de reconnaissance et salutation de leur lutte et résistance, et nous avons appuyé leur proposition. Et il y en a toujours ici pour penser que les purges existeront jusqu’à l’improbable moment où l’avant-garde du prolétariat prendra le pouvoir.
Et bon, nous, femmes et hommes zapatistes, nous concevons ça. Mais nous ne comprenons pas. Nous ne comprenons pas comment il est possible qu’un mouvement qui a souffert d’une campagne de toutes sortes de calomnies, de mensonges et de harcèlements (bien plus importants que ce que subissent aujourd’hui les jeunes, anarchistes ou non, cagoulés ou non, étudiants et studieux) comme le SME, a suivi la mode et décidé d’entrer dans le « cercle » des bonnes consciences et s’est désolidarisé de ceux qui non seulement les respect(ai)ent, et les admir(ai)ent aussi. Cette désolidarisation fait partie des principes du nouveau parti politique qu’ils construisent ? Ça fait partie des célébrations de leur 100e anniversaire ?
Il aurait été plus facile de faire comme ils font maintenant dans la Ville de Mexico, et mettre une affiche à l’entrée qui prie « Entrée interdite aux cagoulés » et voilà. Nous ne serions pas entrés, nous, c’est sûr, mais votre lutte à vous aurait été vivifiée par toutes les couleurs que sont la couleur de la terre au sein du Congrès National Indigène, tout comme avec la diversité des résistances et révoltes qui, bien qu’elles n’aient pas de locaux pour des manifestations culturelles, fleurissent en divers recoins du Mexique et du monde.
Enfin bref, avec nos moyens limités, nous continuerons à soutenir votre juste lutte. Et, évidemment, nous vous envoyons une invitation pour le Festival.

Choisis la réponse correcte :
« Vils cagoulés » (ou équivalents avec les nouveaux synonymes : « anarchistes », « infiltrés », « provocateurs », « étudiants », « jeunes »). Qui l’a dit, twitté, déclaré, signé, chanté, peint, dessiné, pensé…

a).- un ou une rédacteur, intellectuel, caricaturiste, journaliste, présentateur des médias à gages conservateurs.
b).- une ou un rédacteur, intellectuel, caricaturiste, journaliste, présentateur des médias à gages progressistes.
c).- une ou un artiste conservateur.
d).- un ou une artiste progressiste.
e).- une général de l’armée fédérale.
f).- un leader patronal.
g).- un leader syndical ouvrier de l’avant-garde du prolétariat révolutionnaire.
h).- un leader de parti politique aligné à droite.
i).- un leader de parti politique aligné plus à droite.
j).- un leader de parti politique aligné… Bon, en résumé : un leader de parti politique quelconque.
k).- Epi. (Ecology Project International, ndt)
l).- Enrique Krauze. (Histoiren et essayiste mexicain, ndt)
m).- toutes les réponses antérieures.

Résultat : Quelque soit la lettre que vous ayez sélectionnée c’est correcte. Si vous avez choisi la dernière option, vous n’avez pas seulement mis dans le mille, vous avez aussi fait un check-up complet des réseaux sociaux et des médias à gages et libres. Nous ne savons pas si nous devons vous féliciter ou vous présenter nos condoléances. Moral de l’histoire : à notre époque, si tu n’es pas perdu c’est que tu n’es pas bien informé.

Au balcon des réseaux sociaux :
Un twitt modèle des gens biens après la marche du 20 novembre 2014 dans la ville de Mexico : « pourquoi la police a arrêté arbitrairement des civils au lieu d’arrêter les anarchistes ? » Attention : veuillez noter qu’il est bien d’arrêter arbitrairement des anarchistes, et également que ce ne sont pas des « civils ».
Un commentaire de gens biens devant une photo de la police du DF en mode « queçaplaiseounon »frappant une famille dans les alentours du Zocalo du DF le 20 novembre 2014 : « Je les connais et ce ne sont pas des anarchistes ». Attention : si personne ne le connais ou s’il est anarchiste, les coups sont mérités.
Un argument des gens biens au début du mouvement, ou après, ça n’a pas d’importance : « C’est clair, ces ayotzinacos l’ont bien cherché, qui leur a demandé de devenir anarchistes ». Attention : sans commentaires.

Le Dialogue Impossible :
« Comment ça tu ne comprends pas le truc du cagoulé égal anarchiste égal infiltré ? Écoute, ces gens ne veulent pas faire de politique, tout ce qu’ils veulent c’est le désordre. C’est ce que veux dire anarchisme : désordre. Le truc de se couvrir le visage c’est pour les lâches. Et le truc d’infiltrés c’est parce qu’ils servent le gouvernement. Quoi ? Oui les zapatistes aussi sont cagoulés comme étaient cagoulés ceux qui ont affronté Ulises Ruiz à Oaxaca, et certains de ceux qui se mobilisent dans le Guerrero et Oaxaca. Ah, mais eux ils ne sont pas ici, dans notre ville (le « notre » a été appuyé par un regard de mise en garde). Les zapatistes, les oaxaquitas et ceux du Guerrero, bon, enfin ce sont des petits indiens au bon cœur. C’est clair, sans ligne politique claire. Et ils sont loin, on peut leur envoyer de l’aide humanitaire, ce qui revient, comme nous disons, à nous défaire de ce qui ne sert plus ou est devenu inutile, ou encore pire, passé de mode. Mais ces satanés anarchistes sont ici, ils prennent nos rues (le regard menaçant sur le « notre » se répète) et, comment je peux dire ? eh bien ils gâchent le paysage. Quelqu’un.e ici se donne du mal pour faire un bon happening bien dans le mouv’ rétro, les sixties, tu comprends ?, très paix et amour, de l’époque aquarium, fleurs, chansons, drogues douces, smartdrinks, bonnes vibrations quoi. Écoute, j’ai une application sur mon tel qui éteint des lumières avec des tonalités en accord avec ce dans quoi je m’engage. Hein ? Non, moi je ne marche pas dans un cortège, je marche sur le terre-plein central, je monte sur… Non, non ce n’est pas pour mieux voir la manifestation, c’est pour que les masses me voient mieux. Écoute petit, petite ou quoi que tu sois, les manifestations ici c’est comme sortir en boîte, tu comprends ? Il ne s’agit pas de protester mais de nous voir entre nous, de nous saluer, et le lendemain de confirmer que nous sommes ce que nous sommes, pas dans la rubrique people, mais dans la nationale. En plus, je suis d’Ayotzi… Non, maintenant on ne dit plus Ayotzinapa, c’est plus cool de dire « Ayotzi ». Bon, bref, je te disais qu’Ayotzi a des répercussions internationales c’est à dire que ça nous donne l’air très cosmopolite. Pas de mondanités ou rien d’autres, ça c’est pour les droites. Nous, la gauche moderne, nous nous faisons connaître lors de ces événements. Pour la prochaine fois, si ces ploucs ne reviennent pas, on est en train de voir pour faire venir Mijares. Oui, pour qu’il nous chante celle du « Soldat de l’amour ». Et pour rester dans le ton ce serait bien que vienne Arjona se la donner avec celle du « simple soldat ». Oui, ça va être super, tout le monde marchant en rythme, donnant la main aux gardes présidentiels et aux policiers. Ce serait peut-être mieux de nuit et on sortirait les briquets et on bougerait les bras avec le compas du « soldat de l’amour, dans cette guerre entre toi et moi… » et avec Arjona « je marque le pas, tandis que je survis. Je n’ai pas de courage, il m’a gagné, l’oubli ». Oui, on est en train de voir pour que, la prochaine fois, Eugenio Derbez soit l’orateur principal. Ce serait génial ! On infiltrera Televisa et on la mettra de notre côté ! Hein ? Non, on ne va plus demander la démission de Peña… Eh bien parce que la date est passée, maintenant on doit se préparer pour 2018. Hein ? Quelle importance les revendications originales de ceux de là-bas. C’est sûr, les pauvres, mais c’est bien pour ça qu’ils doivent accepter la ligne de ceux qui savent, c’est à dire nous. Écoute, ce dont ce pays a besoin ce n’est pas d’une révolution, mais plutôt d’un bon « feat » massif c’est à dire nous dans le rôle principal et unique, et la plèbe dans les chœurs ou comme machinistes, oui, l’histoire qui vaut la peine est un « selfie » avec nous au premier plan et les masses derrière et en-bas, charmées, nous acclamant, et… oui, je sais déjà ce que je dirai quand ils me supplieront de monter sur l’estrade… Hé ! Attends ! Pourquoi tu refuses le dialogue ? Satané anar ! Et porte plutôt une capuche parce que même de loin on voit que t’es un gros plouc ! Ah, c’est pour ça que ce pays n’avance pas ! Mais je t’ai pris en photo, je vais la mettre sur mon FB pour qu’on épingle d’autres infiltrés, ou t’es une infiltrée ? Bon, j’ai pas bien vu, et puis c’est que t’es vraiment fringué n’importe comment, très cliché. Tu me fais mal au Mexique… »

Autres lignes d’investigation :
1.- Les trois mots qui leur ont valu, à Abarca d’être sous protection dans la prison de l’Altiplano, et l’installation de sa dame de fer région 4, les deux hors de portée des médias : « C’étaient les fédéraux ». Après ça, ils ne leur ont rien demandé d’autre. Non pas qu’ils ne voulaient pas savoir, mais parce qu’ils savaient déjà.
2.- Maintenant que là-haut ils examinent sérieusement la possibilité d’une « relève » aux Pinos (le palais présidentiel, ndt) (de là l’éloquence soudaine des titulaires de la marine et du sedena, et les chaotiques délimitations du pouvoir médiatique), ceux qui demandaient avant même le 1er décembre le renoncement de Peña Nieto, vont-ils nous sortir un document intitulé « La Défense des Institutions et le Refus du Renoncement Présidentiel. Version juin 1996, actualisée 2014-2015 » ?

Signaler et dénoncer sérieusement :
1.- L’analyse qui attribue la responsabilité de la répression aux actions directes violentes de groupes « anarchistes », devrait être conséquente et, dans le cas du Mexique, rendre également responsable de la répression celui qui a dévoilé le scandale de ce qu’on appelle la « maison blanche » provoquant la colère du couple présidentiel (bien qu’ensuite il ait compensé en assumant les fonctions du Ministère Public). Mais non, la répartition des fautes est aussi fonction des classes. Et il revient aux bien portants d’arborer la campagne de criminalisation des jeunes pauvres (selon la séquence d’équivalences : infiltré = cagoulé = anarchiste = jeune = pauvre), ce qui revient au même que ce qui, en son temps, a fait marcher le grand cauchemar maintenant appelé « Ayotzinapa ».
2.- Selon ce que dernièrement nous avons vu, lu et écouté, les infiltrés achetés ne se couvrent pas le visage. Des infiltrés par le gouvernement de la Ville de Mexico (« la gauche institutionnelle comme alternative ») et ses employés, ont été filmés agressant des manifestants, effectuant des détentions arbitraires et « semant » des cagoules sur les agressés.
Bon maintenant, suivant la méthode d’analyse conseillée par l’hystérie et la logique des flics de la pensée et du bien vêtir, il faut espérer que toutes les personnes qui ne manifestent pas cagoulées sont de potentiels « infiltrés » et doivent être signalées, arrêtées et mis à la disposition des autorités « pour qu’ils laissent les cagoulés manifester pour leurs revendications ». Donc maintenant, quand dans les manifestations vous voyez quelqu’un pas cagoulé, vous devrez le signaler et l’expulser au son du refrain « non à la violence, non à la violence ».
3.- Un peu de mémoire : Ce ne sont pas les mêmes qui critiquent aujourd’hui les actions « violentes » contre le patrimoine « historique », commercial et financier lors des manifestations pour Ayotzinapa dans le DF, qui ont bloqué les banques, les centres commerciaux, qui ont « historiquement » occupé la Reforma en 2006, et ont harcelé les employées de l’uniforme orange accusées d’être « complices » de la fraude électorale de 2012 ? Ah si, c’est que c’est plus grave un fraude électorale que 43 indigènes disparus et des dizaines de milliers de personnes dans la même situation.
4.- La clameur de la campagne hystérique a eu un écho et récolté ses premières victoires : quelques bougres sont détenus dans une baraque, loin de la manifestation, alors qu’ils récoltaient du soutien pour leur bénéfice propre ; ils sont attachés et exhibés triomphalement lors de la « prise de la ville de Mexico le 6 décembre 2014 ». Ensuite, par la magie des médias, ils deviennent des « infiltrés » de la manifestation, et on signale qu’il y a parmi eux au moins un policier et un militaire. Sur le prétendu policier, rien. Le prétendu militaire : il a 17 ans et il a « avoué » qu’il entrerait dans l’armée dans un mois. Personne n’a pris la peine de se souvenir que tous les jeunes mexicains, à leur 18 ans, doivent faire leur Service Militaire National. Peu importe, l’action fut applaudie. On attend que l’hystérie comme méthode d’analyse et guide pour l’action arrivera à son zénith quand il y aura un lynchage. Alors toutes et tous se tourneront de l’autre côté.

Le dénouement redouté d’une démission en 6 temps (complétez les noms) :
1.- Un parti en crise terminal. Car_ démissionne du parti : « je continuerai comme un citoyen de plus », a-t-il déclaré.
2.- Avant la crise de la politique partidaire, « l’option citoyenne » commence à être encouragée. Dans la presse et les cercles de gôche on commence à parler de l’apparition du « Car_isme social ».
3.- Le mouvement grandit et tout le monde est convoqué à l’unité inconditionnelle autour du « citoyen » Car_.
4.- Lop_ s’y refuse.
5.- Nouvelle fraude électorale. Un grand rassemblement sur le zocalo de la capitale. Parmi les manifestants on a pu observé quelques pancartes qui reproduisaient les dernières caricatures des moneros (dessinateurs de presse,ndt) de gôche : « Ceux d’Ayotzinapa sont une invention de Salinas » est le dénominateur commun. À son tour à la tribune, Ele_ a mencionné Lop_. Grande huée et sifflés des masses. L’autre jour Ele_ a expliqué qu’il avait mentionné Lop_ sans malice aucune et que, personnellement, il l’appréciait grandement.
6.- Après le piquet de rigueur, Car_ a annoncé qu’il fallait continuer la lutte… en créant un nouveau parti pour affronter les prochaines élections. Non, s’il gagne, Epi ne seront pas nommés à la communication sociale, ni l’idiot du défilé comme porte-parole présidentiel. Oui si ? Gloups.

(Afin de comprendre au mieux le passage ci-dessus, sur la crise du Parti de la Révolution Démocratique (gauche) vous pouvez lire l’interview de Cuauhtemoc Cardenas, parue sur Le Monde le 24 décembre 2014. ndt)

 

L’histoire qui ne compte pas pour les happenings progressistes :
Oui, il y a ceux qui se sont souvenus que le 6 décembre de cette année on fêtait les 100 ans de l’entrée des armées villistes et zapatistes dans la Ville de Mexico. Nous, à la place, nous nous sommes souvenus le geste zapatiste négatif et de mépris face au siège présidentiel : « Quand quelqu’un de bon s’assoit ici, il devient mauvais ; quand il est mauvais, il devient pire », aurait dit le chef de l’Armée de Libération du Sud. Et s’il ne l’a pas dit, il l’a sûrement pensé.

Conseils non sollicités et que, évidemment, personne ne suivra :
1.- Assez de chercher son Geai Moqueur. Laissez le train de la désillusion, ici la prochaine station est « apathie et cynisme ». Son terminus : « la défaite ».
2.- Ne vous fiez pas aux trending topic ou comme on les appelle. Pareil pour les twitts des gens « célèbres », « leader d’opinion » ou de gens prétendument « intelligent ». Cherchez les twitts des gens communs. Vous trouverez ici de véritables joyaux littéraires en miniature et des pensées de celles qui valent la peine, c’est à dire, celles qui obligent à penser. Ici il n’y a pas de petits twitts.
Les trending topic (les « sujets du moment ») servent seulement de miroir déformant et sont aussi ridicules qu’un salon de masturbation de masse : à la fin tout le monde finit insatisfaits et battus. Et arrive un moment où les twitts sont comme un dialogue de film porno : « Oh ! Oui ; oui, oui, ne t’arrête pas ! ». Ou y a-t-il un grand mérite à battre le hashtag #WeLoveYourNewHairJustin ou celui de #Sammy ?
3.- Valoriser une personne pour le nombre de ses suiveurs et non pour ses pensées et actions est oisif et inutile.
Si la merde avait facebook, elle aurait des « likes » (et « licks ») de centaines de milliers de millions de mouches.
4.- Pour la défense des réseaux sociaux, ou plutôt en défense de l’usage des réseaux sociaux, nous pensons qu’ils sont aussi une forme d’échange si on choisit où porter le regard et l’oreille.
Il y a de grands écrivains, hommes et femmes, penseurs et penseuses, analystes et critiques, lutteurs et lutteuses sociaux qui n’apparaissent pas ni n’apparaîtront dans les grands médias de communication à gages. Et beaucoup d’entre elles et eux, non pas parce qu’on ne les « découvre » pas, mais parce que ils ont choisi d’autres canaux pour s’exprimer. Et ça il faut non seulement le saluer, mais aussi l’alimenter.
5.- Mais, aussi grandes que soient les possibilités des réseaux sociaux, leurs limites le sont aussi. En plus de l’évidence, c’est à dire, qu’on ne peut twitter les silences et les regards, bien que l’univers de son quefaire soit gigantesque, plus grand est l’univers qui en demeure exclu.
Les réseaux sociaux ne servent pas à remplacer la communication basique (regarder, parler, écouter, toucher, sentir, goûter), mais à la favoriser.
« Si tu n’es pas sur twitter tu n’existes pas », singe la phrase caduque « si tu n’es pas dans les médias tu n’existes pas ».
Même si vous ne le croyez pas, il y a beaucoup de mondes hors de l’espace cybernétique. Et ça vaut la peine de se pencher sur eux.

Ici nous nous voyons nous voir :
Oui, nous savons que nous sommes gênant.e.s pour certains et certaines. Pour les uns nous sommes radicaux, pour les autres nous sommes réformistes.
Toutes et tous, en-haut et en-bas, devraient avaler ceci :

Ici, en-bas, nous sommes toujours plus nombreux
à nous engager à lutter
sans demander pardon d’être ce que nous sommes
et sans demander d’autorisation pour l’être.

 

Allez.
Depuis les montagnes du Sud-Est Mexicain.
Sous-Commandant Insurgé Moisés.
Mexique, 12 décembre 2014. 20e année du début de la guerre contre l’oubli.
 
Note : Surveillance des médias à gages, des médias libres, autonomes, indépendants, alternatifs ou comme ils se font appelés, et des réseaux sociaux, ainsi que l’apport désintéressé de sarcasmes, divan psychanalytique gratuit, tips d’enquête, conseils inutiles, camisole de force de 140 caractères de certaines parties et autres effets spéciaux : contribution des « Tiers Compas » qui, comme leur nom l’indique, ne sont ni médias, ni libres, ni autonomes, ni alternatifs mai qui sont compas.
Copyrights annulés pour usage de capuche. Autorisation de citer, réciter et recycler en signalant la source comme « infiltrée ». Est autorisée la reproduction totale ou partielle face à la bande avec uniforme et sans uniforme, et cela que vous soyez derrière une arme, un bouclier, une caméra, un microphone, un smartphone, une tablette, ou dans l’espace cybernétique.
Nous rendons compte : « Winter is coming, donc n’oubliez pas vos couvertures » (un des Stark dans la prochaine saison de Game of Thrones. Spoiler offert par les « Tiers comaps ». Non,il n’y a pas de quoi).

 

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Il nous ont tant pris qu’il nous ont même enlevé la peur.

source.

 

Traduction d’un texte lu sur le site Proyecto Ambulante, mais d’abord publié sur le site de la revue Amérique Latine en Mouvement.

 

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Ayotzinapa, emblème de l’agencement social du XXIe siècle

 

Ayotzinapa est maintenant un emblème, tout à fait abominable, des atrocités auxquelles le capitalisme contemporain a offert des espaces. Ayotzinapa c’est n’importe quel partie du monde d’où se lève une vois dissidente, une exigence, un signe de révolte face à la dévastatrice dépossession et démolition dont se nourrit l’accumulation de capital et les réseaux du pouvoir qui la soutienne.
Ayotzinapa est le résultat d’un ensemble de processus entrecroisés qui, avec plus ou moins de densité et de visibilité, sont consubstantiels du capitalisme du XXIe siècle et qui, dans ce sens, n’est pas circonscrit au Mexique mais qui s’étend subrepticement ou scandaleusement à tout le globe.
Le capitalisme du XXIe siècle
Il est toujours plus évident que le capitalisme de notre temps fonctionne sur deux voies. D’un côté nous avons la société formellement reconnue, avec son économie, ses modes d’organisation et de confrontation et sa moralité ; et de l’autre côté croît de plus en plus vite une société parallèle, avec son économie généralement qualifiée d’illégale, et avec un moralité, des modes d’organisation et des mécanismes de mise au pas très différents.
Il y a dans le monde des lieux où les crises du néolibéralisme, en plus de provoquer des changements substantiels dans sa localisation de la division international du travail, dans la définition de ses activités productives et dans les modes d’utilisation de son territoire, ont généré une fracture sociale qui s’est creusée avec le temps. L’une des questions centrales réside dans le fait que les jeunes ont perdu espace et perspective. Était en train de voir le jour une société avec peu de marge d’absorption, et dans laquelle disparaissent les possibilités d’emploi ou d’intégration et où s’effacent les horizons. Il n’y avait pas de place pour beaucoup d’anciens travailleurs, et mois encore pour les nouveaux venus sur le terrain. Certains l’ont nommé Génération X, celle qui ne sait où elle va car elle n’a nulle part où aller. La nouvelle phase de concentration capitaliste fermait tous les espaces tout en étendant son domaine. Elle s’appropriait les terres, incluant les activités domestiques, et même le divertissement, mais excluait de ses bonnes grâces des vagues de plus en plus grosses de la population : les précarisant ou les convertissant en parias.
Avec un processus d’une telle profondeur et avec de telles caractéristiques, on ne peut parler d’un ordre social. Les conditions montrent plutôt le désordre, la rupture, la décomposition, les fractures. Ça signifie que l’ordre a recours à l’autoritarisme, qui est le seul moyen visible de le préserver.
La militarisation de la planète, incluant spécialement les domaines du quotidien, a commencé à devenir la marque générale du processus. La stabilité du système requiert non seulement le marché « libre et ouvert » des néolibéraux, mais aussi une force qui garantissent son fonctionnement. Le marché militarisé, entre des mains non seulement bien visibles mais aussi bien armées. Voilà ce que fut la voie du capitalisme formel, reconnu et, paradoxalement, « légal ».
Mais les fractures ainsi ouvertes dans la société, comme si elles lui avaient appliqué un classement, ont trouvé une échappatoire ou un refuge dans la gestation d’une société parallèle. Une société qui s’est frayé un passage dans les fentes obscures de l’autre mais qui a fini par l’envahir. Une société qui a repêché les immondices que l’hypocrisie de l’autre réprouvait, et l’a converti en business, en espace d’accumulation et de pouvoir.
Toutes les affaires illicites sont passées par là. Trafic d’armes, production et trafic de drogues, trafic d’humains, trafic d’espèces précieuses et rares et de nombreuses variantes de tout ça, qui sont parmi les marchés les plus rentables, entre autres parce qu’ils ne sont pas soumis à l’impôt, mais que la moralité établie se voit obliger d’ignorer.
Et commence ici le jeux des uns contres les autres, faisant croître le business des armes et, surtout, les pratiques d’extorsion, de chantage, d’enlèvement ou quelque autres variantes.
Cependant, l’accumulation de capital se nourrit des deux. Les perdants sont l’ensemble des exclus : économiques, sociaux, politiques et culturels. Exclus des affaires, à différents niveaux, ou exclus du pouvoir.
C’est là qu’arrive l’offre généreuse faite aux jeunes pour trouver leur place. Incorporer les forces de police ou l’armée offrait des conditions qui ne se trouvaient dans aucun espace productif, en plus d’offrir une petite reconnaissance et un petit pouvoir à ceux à qui collait le qualificatif d’inutile social. Mais est aussi apparu la proposition de s’enrôler dans des rangs apparemment contraires. Les marchands de drogues ou les entrepreneurs d’activités illégales ont aussi besoin de former leurs armées de serviteurs ou de gros-bras. Les deux sont devenues source d’emploi récurrente ces deux ou trois dernières décennies, ainsi que génératrice d’une nouvelle culture : la culture du mercenariat, celle du pouvoir arbitraire, celle du saccage par extorsion.
Alors que l’économie « légale » entrait en crises, celle du côté obscure se multipliait, en s’installant parfois sous le même nom que la « légale », simplement avec des modalités plus rentables.
Par exemple l’exploitation minière non déclarée, où on utilise même différentes versions de l’esclavage par le travail. Que ce soit dans les mines africaines ou dans celles du Mexique, avec le travail forcé d’enfants ou d’adolescents, y compris celui de groupes de personnes séquestrées à cet effet, gardés par des forces armées qui peuvent venir de l’armée elle-même ou de mercenaires, le produit ne coûte presque rien puisque les travailleurs ne sont pas payés, qu’ils ne payent pas d’impôts parce qu’ils ne se déclarent pas et qui s’exporte avec la complicité aussi bien des consortiums miniers et de leurs états d’origine, que de celle des autorités locales qui perçoivent une partie des gains pour leur aveuglement ou leur protection.
Ce capitalisme dédoublé parvient ainsi non seulement à éviter les crises mais aussi à spolier doublement la population au moyen d’un esclavage ou d’un semi-esclavage par le travail, d’extorsions en tous genres, expulsion de ses terres, vol direct de ses biens et d’autres semblables. La clef: l’emploi d’une violence impitoyable.
Dans ces circonstances, l’État devient partie prenant du processus et impose à la société des conditions de guerre dans le cadre quotidien. La violence s’installe comme régulateur social et son exercice se diffuse. Dans un jeux de public-privé les contrôleurs sociaux émergent autour des sources réelles de gains, légales ou illégales, et autour de la configuration de pouvoirs locaux aux pattes graissées pour leur capacité à imposer un ordre correspondant à ces modalités d’accumulation.

Les guerres diffuses et asymétriques
Les conditions de la concentration de richesse et de pouvoir dans le capitalisme contemporain, avec son corollaire de précarisation croissante de larges secteurs de la société, ont mené le système vers une situation de risque qui se manifeste par des conflits et des confrontations permanentes de caractère asymétrique, en accord avec la terminologie du Pentagone. De plus en plus les guerres du monde contemporain se fient à l’idée de l’ennemi diffus et adoptent la figure de guerres préventives, la plupart du temps non déclarées.
Les opérations de déstabilisation et de mise au pas, les épisodes de violence spontanée en certains points spécifiques et la violence dosée in extenso, sont les mécanismes propres des guerres non spécifiques contre des ennemis diffus. Elles sont, à la fois, le meilleur moyen de se frayer un passage permettant d’assurer le saccage des ressources de nombreuses régions de la planète, créant une confusion qui gêne l’organisation sociale. L’approvisionnement contrôlé en armes et l’instigation de situations violentes sont les alliés recherchés par le capitalisme de notre temps.
Il n’y a pas de guerres déclarées. Il n’y a pas de guerres entre forces équivalentes. Il y a corrosion. Une tache de violence qui s’étend accompagne le capitalisme du début du XXIe siècle. Les institutions d’assujettissement et de sécurité des États se sont révélées insuffisantes face au haut niveau d’appropriation-dépossession où est arrivé le capitalisme. Ces institutions se répliquent de façon privée et locale aussi souvent que nécessaire. Apparaissent des « états islamiques » de même que les « sécurités privées » ou les « cartels » et les « bandes » de ce qu’on nomme crime organisé, qui protègent et amplifient ou approfondissent les sources de revenus, les sources d’accumulation, et qui, pour autant, sont complémentaires des figures institutionnelles reconnues à ces fins. De même que les forces du marché ont besoin d’un soutien militarisé, les forces institutionnelles d’assujettissement social ont besoin, à un niveau donné d’appropriation-dépossession, d’un soutien désinstitutionnalisé capable d’exercer un degré et un type de violence qui modifie les seuils de la tension sociale. Ce sont des forces « irrégulières » qui, comme l’état d’exception, apparaissent pour rester. Elles ont été incorporées aux dispositifs réguliers de fonctionnement du système.
Ayotzinapa comme limite
La Colombie était en guerre interne lorsqu’à débuté le Plan Colombie et, malgré le changement d’intensité dans la violence exercée et l’intromission directe et évidente des États Unis dans la gestion du conflit, le changement sur d’autres terrains n’a peut-être pas été aussi visible. Le Mexique, au contraire, était célébré comme emblème de l’assujettissement en démocratie avant l’Initiative Mérida.
En moins de dix ans, l’axe d’assujettissement est passé des mains du Parti Révolutionnaire Institutionnel – PRI – à celles de la violence, d’état aussi bien que privées. La clef résidait dans les dispositifs de corrosion qui ont préparé le terrain et la disproportion avec laquelle se sont établies les correcteurs. La violence existe dans toute société mais ses dimensions et les formes avec lesquelles elle s’est intégrée ont imposé de nouvelles logiques sociales. En cette période, la société mexicaine dû s’habituer aux décapitations, mutilations, corps calcinés, disparitions répétées, fosses communes et la complicité manifeste des instances de sécurité et de justice de l’État.
Les estimations dépassent les cent mille disparus et les nouvelles quotidiennement apportent 20 nouveaux morts de plus. Le Mexique s’est converti en un cimetière de pauvres et de migrants que l’on extorque, qu’on séquestre pour l’esclavage, que l’on tue avec une sauvagerie inouïe pour effrayer et discipliner les autres ou que l’ont tue massivement. Le lien de ces actes avec le contrôle des migrations aux États Unis n’est que pure spéculation, mais il ne fait aucun doute qu’ils ont donné des résultats. Ce qui semble évident c’est l’accaparement des terres, des commerces, des ressources et du pouvoir auquel il cède la place. Il y a toujours plus de déplacés et de dépossédés qui ne s’essayent même pas à revendiquer de peur des représailles et parce qu’en plus il n’existe pas d’instances de justice qui les protègent.
En moins de dix ans et après tant de douleur, la société est transformée. Rongée, avec des signes visibles de balkanisation, avec l’accroissement de pouvoirs locaux qui établissent leurs propres normes et négocient avec les pouvoirs fédéraux. La peur s’est installée à travers la sauvagerie explicite et réitérée, bien que, à force d’insister, elle a fini par commencer à générer son contraire.
Ayotzinapa est le sommet de la montagne. Toutes les limites ont été franchies à Ayotzinapa. On a chassé en total impunité, avec étalage de forces, de complicité entre État et crime organisé, ce qu’il y a de plus sincère dans la société: des jeunes pauvres des zones rurales dévastées, étudiant pour devenir enseignants, fils du peuples remplis de joie de vivre, avec l’envie de changer le monde, celui que plus personne ne peut accepter. Mais en plus, Ayotzinapa est le sommet d’une montagne d’injustices, de carences défensives et de rage. C’est la conscience accumulée de l’ignominie et de l’indignité. C’est la situation limite qui fait revenir l’énergie, la vitalité, le courage et la dignité du peuple du Mexique dans les rues. « Il nous ont tant enlevé qu’il nous ont même enlevé la peur » était l’une des premières pancartes portées par les jeunes un peu partout. Julio César Mondragón, jeune récemment entré à l’École Normale d’Ayotzinapa, désormais père depuis quelques mois et victime de la torture la plus sauvage dont nous ayons été témoins, a involontairement été le détonateur, par la force de sa douleur, de la récupération de la force, de l’espoir et de la décision du peuple du Mexique, aujourd’hui mobilisé comme il ne l’avait plus été depuis longtemps.

Ayotzinapa est un emblème. C’est la pointe de l’iceberg ou c’est un clivage.

Ayotzinapa est l’emblème des guerre du XXIe siècle et des nouvelles formes d’assujettissement social qui accompagnent les processus de saccage et de dépossession sur toute la planète. En dix ans le Mexique, qui n’est pas passé par la nuit profonde des dictatures d’Amérique Latine bien qu’il ait eu guerre sale et massacres, s’est transformé en une terre de douleur et de fosses communes. Le problème n’est pas le « narco »; le problème c’est le capitalisme.
Ayotzinapa est un miroir à deux faces: celle de la route du pouvoir est évidente, visible et asservissante; celle de celui appelé à défendre la vie est pâle et discrète, mais elle laissera certainement des traces.

 

Ana Esther Ceceña est coordinatrice de l’Observatoire Latino-américain de Géopolitique, Institut de Recherches Économiques, Université Nationale Autonome de Mexico. Membre du Conseil de l’ALAI.

* Ce texte fait partie de la Revue Amérique Latine en Mouvement, No. 500 de décembre 2014, qui traite du thème « Amérique Latine: Questions de fond » — http://alainet.org/publica/500.phtml

Source: http://alainet.org/active/79387

Mexico, 6 décembre 1914

source.

 

Traduction de l’article paru dans La Jornada, le 6 décembre 2014.

 

Je propose une traduction de cet article car au-delà des détails historiques de l’entrée des troupes zapatistes et villistes dans Mexico, c’est l’imaginaire collectif issu de cette révolution qui s’en dégage qui m’a semblé intéressant: les deux armées révolutionnaires quittant leurs terres (Nord pour Villa et Sud pour Zapata), venant symboliquement prendre la capitale.

Bonne lecture

Le SàP

 

6 décembre 1914

Quand les armées paysannes prirent la Ville des Palais

 

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Le général Francisco Villa sur le fauteuil présidentiel, accompagné par le général Emiliano Zapata. Photo Photothèque Nationale de l’INAH

 

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Défilé sur le Zocal de l’avant-garde de la division Pacheco-zapatiste avec un étendard de la Vierge de Guadalupe. Photo Photothèque Nationale de l’INAH

 

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Le général Eufemio Zapata et son État Major, après avoir pris possession du Palais National. Photo Photothèque Nationale de l’INAH

 

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Francisco Villa, Emiliano Zapata et des villistes avancent sur l’avenue San Francisco. Photo Photothèque Nationale de l’INAH

 

Pour les 43 normaliens d’Ayotzinapa, où qu’ils se trouvent.
Pour leurs pères et mères, où qu’ils les cherchent.
Nous les voulons vivants !

 

Textes sélectionnés par Adolfo Gilly 1

1.
Libres, sans contremaître et sans maître
Francisco Pineda*
Le dimanche 6 décembre de cette année, les détachements de l’Armée de Libération sont parties de San Ángel jusqu’à la Calzada de la Verónica, en direction de San Cosme, où ils devaient retrouver les troupes de la Division du Nord. Dans sa marche, la colonne du sud a grossi d’autres contingents qui étaient restés cantonnés à Tlalpan, Coyoacán et Churubusco. Sans contre-temps ils ont continué par Mixcoac, Tacubaya et traversèrent Chapultepec pour arriver au point de rencontre. À cette hauteur, on anticipait la surprise que provoquerait le défilé des 58 mille hommes du sud et du nord avec leurs armes, leurs cœurs et leurs corps marqués par les récentes batailles. Une si extraordinaire parade militaire fut rapportée avec enthousiasme par la presse. Les avenues du centre, avec leur sol sablé pour le passage des cavaleries, présentaient une animation encore jamais vue et les façades des maisons étaient décorées de drapeaux. […]
Le sombrero du général Zapata ressemblait à une corbeille de fleurs et de confettis. Derrière suivait Eufemio (le frère d’Emiliano Zapata, ndt) avec son État Major. Dans la colonne centrale défilait, également en premier lieu, l’Armée de Libération. C’étaient les forces des trois armes, l’infanterie marchant à l’avant-garde. Les brigades divisées à leur tour en bataillons formés en colonnes d’apparat, portaient haut leurs drapeaux et étendards. Lorsque l’infanterie zapatiste défila, bientôt, on put voir deux porte-étendards. Une immense clameur se fit entendre : Voilà la Vierge indienne ! Guadalupe ou, dans un manifeste en nahuatl de l’Armée de Libération, Tonantzin : To-tlaltipac-nantzi, mithoa Patria, notre petite mère la terre, se dit Patrie. Le défilé continuait, grandiose et ressurgissaient les drapeaux empoignés par des générations successives, mais qui maintenant ondoyaient pour les oubliés.
Derrière le contingent zapatiste venait la Division du Nord, organisée selon le système ternaire. Le général Felipe Ángeles était aux commandes de cette colonne, accompagné de son État Major. En avant de chaque bataillon d’infanterie marchait une fanfare. Défila ensuite l’artillerie de la Brigade Ángeles. Les yeux sans voix virent passer soixante-dix canons utilisés au cours des batailles de Paredón, Torreón, San Pedro de las Colonias et Zacatecas. Puis, les voitures forgées et mécaniques, les membres de l’artillerie et une section du service sanitaire. Le défilé prit fin avant six heures du soir et bien des troupes reçurent l’ordre de suspendre leur marche, par manque de temps.
L’avant-garde de la colonne était arrivée au Palais National à midi dix. Les cuivres jouaient librement pendant que Villa et Zapata entraient pour saluer le président provisoire. En sortant sur le balcon central du Palais, ils reçurent tous deux les salutations de la foule qui emplissait la place d’armes et de ferveur. Ils retirèrent leurs chapeaux devant la multitude qui les acclamait, demeurant ainsi jusqu’à ce que l’agitation cesse. Le passage du général Ángeles provoqua une nouvelle explosion d’applaudissements. Un reporter avança que resterait pour longtemps dans les mémoires la marche des 58 mille rebelles qui parcoururent ce jour-là la grande ville bruissante.
* Francisco Pineda Gómez, La révolution du sud – 1912-1914, Éditions Era, Mexique, 2005, pages 514-516.

2.
Plus de 50 000 hommes ont défilé hier en colonne à travers la grande ville bruissante.
El Monitor. Journal du matin. Lundi 7 décembre 1914
Quelle démonstration émouvante que celle d’hier, importante par le défilé des armées du Nord et du Sud ! […] Le général Villa chevauchait un alezan ambré et vêtu de l’uniforme bleu foncé et de la casquette de divisionnaire, brodée d’or, et portant de grandes et affreuses bottes. Le général Zapata avançait sur un magnifique bai foncé, et vêtu du costume typique de cavalier, veste de couleur beige, avec des broderies d’or vieilli ; pantalon noir, ajusté, avec un boutonnage d’argent et un sombrero avec des galons, lequel ressemblait à une corbeille de fleurs, quand en parcourant les avenues Juárez et Francisco I. Madero il plut des roses et des serpentins. Le passage des chefs révolutionnaires fut extrêmement bref. […]
Lorsque l’infanterie zapatiste défila, la foule avide qui emplissait les chaises, les trottoirs, les chariots et les balcons, commenta favorablement la formation de la troupe.
Peu après, deux porte-étendards faisaient flamboyer la bannière de la Vierge indienne, et seule une intense clameur se fit entendre : Voilà la Vierge indienne !; et pauvres et riches, et personnes cultivées et pauvres en savoirs, sentirent le frisson de l’émotion, que la légende de Tepeyac liée à notre développement national, produire la levée du voile de notre enfance et de notre histoire. Les zapatistes qui arboraient de tels emblèmes n’étaient pas des poseurs (en français dans le texte, ndt). Ils ressentaient et ils priaient. Et le reporter rappelle que les peuples sans préoccupations religieuses, sans spiritualité, sont de pauvres peuples, selon Unamuno.
Les généraux zapatistes et villistes reçurent mille attentions. Les généraux Eufemio Zapata et Banderas, le général Triana et d’autres, répondaient en remerciant : le général Ángeles suivait sa route dans une attitude impassible.

3.
6 décembre
E. Brondo Whitt*
Grand défilé des troupes unies de Villa et Zapata. J’ai pu le contempler confortablement depuis un balcon. Cinquante mille hommes sont passés devant le Palais National pendant six heures. Aux balcons du Palais s’entassaient les divisionnaires, le présidente de la Convention et autres magnats. Les compagnies, les escadrons, les armées, etc, défilaient au son des trompettes. Chaque général à la tête de ses hommes et, de proche en proche, les drapeaux de la patrie.
Les dorés passèrent. Ces dorés sont une création de Villa. Les plus braves, les plus proches (dit le chef), les plus décidés de l’armée composent le bataillon des Dorés. Il suffit de dire ce mot pour qu’on comprenne la fine fleur de la bravoure et du banditisme. Ils avancent sur d’énergiques coursiers au pelage resplendissant, ils savent gaspiller l’argent, ils ont accompli des exploits inouïs et viennent de Ciudad Juárez traînant leurs lauriers à la suite de Villa.
Passèrent les canons, les mitrailleuses, servies par des dragons aux regards héroïques, avec les bords blanchis par la poussière de la rue et des campements. Torreón, San Pedro de Las Colonias, Hipólito, Saltillo, Zacatecas, les ont vus dans le fracas du combat, dans le vacarme de la lutte, enflammés par un regard de Villa ou une parole suggestive d’Ángeles : Il faut les tuer, pour qu’eux ne viennent pas nous tuer, nous.
Passèrent les hommes de Zapata, les hommes en culotte blanche et aux grands sombreros ; beaucoup d’entre-eux n’avaient jamais passé les montagnes de l’Ajusco, maintenant les panthères du sud et les tigres du nord se donnaient la main, et ont défilé pendant six longues heures pour montrer l’éminence de leur force. Au son des trompettes marchent les coursiers, s’inclinant, glissent sur les pavés, se redressent et arrachent des étincelles de feu aux fers de leurs sabots. […]
Et pendant ce temps, les caudillos rebelles se font photographier en groupes bigarrés, assis sur les fauteuils dorés du Palais, avec des airs héroïques et avec dans le dos leurs champions de fer, leurs lieutenants aux regards terribles, et certains d’entre-eux avec des blessures béantes et le visage bandé.
* Dr. E. Brondo Whitt, La Division du Nord (1914), par un témoin présent (étude introductive de José Enciso Contreras), Tribunal Supérieur de Justice de l’État de Zacatecas, Zacatecas, Mexique, 2014, pages 474-476. Brondo Whitt fut médecin de la Division du Nord de la bataille de Torreón jusqu’à la prise de la ville de Mexico.

4.
L’alliance de la révolution du Nord et de la révolution du Sud
Felipe Ávila Espinosa*
Le 6 décembre 1914 les habitants de la ville de Mexico ont été témoins d’un événement insolite. Parfois émerveillés, stupéfaits et apeurés ils ont vu marcher dans les rues du centre de la vieille capitale plusieurs milliers d’hommes en armes, beaucoup d’entre-eux à cheval, en un défilé militaire différent de ceux qu’ils avaient vu auparavant.
Ceux qui ont marché dans les principales avenues en direction du Palais National étaient de deux types de personnes qu’on avait pas vu défilé ainsi dans la ville : les uns petits, avec pantalon et chemise blanches, avec des sandales, à la peau mate, avec des traits indigènes, dont on voyait à peine le visage obscurcis par les grands chapeau de palme qui couvraient leurs têtes, avec de grands fusils et des cartouchières croisées sur la poitrine. Les autres étaient blancs et métis, plus grands, avec des chapeaux et des casquettes militaires. À leur tête à tous leurs deux principaux chefs montant d’élégants chevaux. […]
Selon les chroniques de l’époque, ont défilé ce jour-là plus de cinquante mille hommes armés au cours de ce qui fut la plus grande démonstration militaire dont ont été témoins les habitants de la capitale durant la Révolution Mexicaine. Francisco Villa et Emiliano Zapata, avec leurs états majors, terminèrent leur défilé et entrèrent dans le Palais National, où de mémorables photos furent prises dans le bureau présidentiel. On y voit Villa souriant, enjoué, désinhibé, assis dans le fauteuil présidentiel – pour voir ce que ça fait, selon ses dires – ; à ses côtés le regard en biais, incommodant, hostile, méfiant de Zapata, qui pensait que ce siège devrait plutôt être brûlé car il ne représentait que l’ambition et le pouvoir. Cette entrée triomphale et l’occupation du Palais National représentaient le point d’orgue atteint par la révolution paysanne durant l’épisode armé.
* Felipe Arturo Ávila Espinosa, Les courants révolutionnaires et la Convention Souveraine, Bibliothèque Constitutionnelle INEHRM (Institut National des Études Historiques des Révolutions du Mexique, ndt), Mexique, 2014, pages 363 et 364.

5.
Les troupes du Nord et du Sud défilent dans la Capitale
The Mexican Herald
Ville de Mexico, lundi 7 décembre, 1914
Plus de 30 mille hommes de troupe partisans de la convention et zapatistes ont fait hier leur entrée triomphale dans la capitale. Menés par le général Francisco Villa, commandant en chef des forces pro-convention, et par le général Emiliano Zapata, commandant de l’Armée de Libération du Sud, des milliers de soldats d’infanterie et de cavalerie, avec des brigades d’artillerie et sanitaires, ont défilé hier sur les avenues Juárez et San Francisco pendant cinq heures et furent passées en revue par le Président Provisoire Eulalio Gutiérrez, qui suivait le défilé depuis le balcon central du Palais National. Aux côtés du chef de l’Exécutif se trouvaient le général Villa et le général Zapata, et les hommes sélectionnés pour intégrer le nouveau cabinet.
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Ce fut, sans aucun doute, le plus grand défilé militaire de l’histoire de la ville de Mexico. Les hommes du nord et du sud marchèrent ensemble. […] Encore couverts de poussière, avec l’allure de soldats en campagne plus qu’en uniforme d’apparat, ils ont marchés durant cinq heures. Les estimations sur le nombre d’hommes en rang variaient entre cinquante mille et, au bas mot, 20 mille. Des conversations avec des officiels habituellement bien informés ont permis de conclure, toute fois, que quelques trente mille hommes furent passés en revue par le Président Provisoire Gutiérrez.
Cependant, ceux-ci ne représentaient pas toute la force des troupes pro-convention et zapatistes dans le voisinage de la capitale. Beaucoup d’autres milliers d’hommes, aussi bien dans les campements du nord comme du sud, n’avaient pas, hier, abandonné leurs casernes. Un défilé qui aurait duré toute la journée n’aurait eu aucune utilité et aurait augmenté la fatigue physique de ceux qui défilaient, en effet tous auraient du être en position dès les premières heures de la matinée, et les heures d’attente se seraient ajoutées aux heures de marche effectives. […]
***
Les généraux Villa et Zapata entrèrent dans le Palais National par la porte centrale à 12h20, accompagnés de leurs généraux et aides de camp. De là ils avancèrent jusqu’à la salle où les attendaient le Président Gutiérrez et les membres de son cabinet.
Dans cette salle il y avait une large assistance de fonctionnaires et de diplomates. La majorité des diplomates accrédités au Mexique étaient présents, ayant été invités spécialement pour le défilé. […]
Lorsque le Président, ses ministres et les diplomates furent installés aux différents balcons du Palais pour assister au défilé, le général Gutiérrez donna les ordres nécessaires à l’avancée des troupes.
Les premiers à marcher furent la garde spéciale du Général Villa puis suivit l’infanterie zapatiste. La majorité de ces troupes portaient les costumes typiques du Morelos. Après l’infanterie de l’Armée De Libération du Sud s’avancèrent plusieurs milliers de soldats des cavaleries de ces mêmes forces. Chacun des régiments zapatiste portait son propre drapeau et la majorité portant des symboles religieux brodés, parmi lesquels ceux de la Vierge de Guadalupe étaient les plus populaires.
Après les zapatistes venait le Général Felipe Ángeles et son état major, puis suivirent les divisions d’infanterie de la Division du Nord. Ces contingents étaient formés des troupes suivantes : Bataillon de Zapadores, commandé par le Général Servín ; Premier Bataillon de Zacatecas, sous les ordres du Colonel José Morín ; Troisième et Premier Bataillons de la Division du Centre ; Premier Régiment de la Brigade Zaragoza ; Premier Bataillon de la Brigade Robles ; Septième et Huitième Bataillons de la Brigade de Toribio Ortega ; et la Brigade commandée par le Général Dionisio Triana, composé de plusieurs bataillons.
***
Après les divisions d’infanterie, commandées par les Généraux Tomás Domínguez et Dionisio Triana, venait l’artillerie sous les ordres du Colonel Gustavo Bazán. Les brigades d’artillerie étaient composées comme suit : une batterie de canons Vickers ; une batterie d’artillerie légère ; trois batteries de canons Schneider-Canet de 75 mm. ; deux batteries de canons St. Chaumond-Mondragon de soixante quinze millimètres ; quatre batteries d’artillerie lourdes et deux batteries d’artillerie légère. Le passage de l’artillerie attira beaucoup l’attention, en effet jamais auparavant on avait vu dans la ville de Mexico une telle quantité de grandes pièces d’artillerie lors d’un défilé.
Après l’artillerie vinrent la section mécanique de l’armée du Nord et la Brigade Sanitaire. Les divisions de cavalerie venaient en fin de défilé. Ces divisions étaient composées des Brigades Villa, José Rodríguez, Hidalgo et plusieurs autres.
Les troupes entrèrent dans la ville par la Calzada de la Verónica, passèrent par le Paseo de la Reforma et les avenues Juárez et San Francisco [deux jours plus tard, Villa changea ce nom pour celui de Francisco I. Madero, qu’elle porte encore aujourd’hui] ; puis, tournant à droite, ils passèrent devant le Palais Municipal et tournèrent ensuite à gauche pour passer devant le Palais National. Au coin des rues Relox et Santa Teresa les troupes se dispersèrent. Les forces du Nord retournèrent à leurs campements de Los Morales et Tacuba, tandis que les zapatistes gagnèrent les banlieues où ils étaient casernés.
***
6.
La hauteur des trottoirs
Paco Ignacio Taibo II*
Et à la fin les hommes de la Convention, zapatistes, villistes et ce qu’on commençait à appeler la troisième position, entrèrent ensemble dans la ville de Mexico le dimanche 6 décembre. Les zapatistes venaient de Tlalpan, des casernes de San Lázaro, de San Ángel ; les villistes de Tacuba et de l’hacienda des Morales. Ils se rassemblent sur la Calzada de la Verónica (aujourd’hui Melchor Ocampo). […] Des milliers de mouchoirs, des milliers de badauds. Villa dira : Comme jamais on en avait vu.
Grâce à une photo, supposément de Casasola, l’auteur de ce livre a pu identifier les généraux qui ouvraient la marche sur l’avenue San Francisco. Après deux cornettistes zapatistes sur de petits chevaux, Lucio Blanco, regardant une horloge qui indiquait 12h10. Au second plan Otilio Montaño observant les balcons du côté gauche, encore avec le bandage de la dernière blessure au front. Le tout jeune Rafael Buelna. Urbina, regard féroce, avec sur le front un casque colonial. Zapata, Villa (qui converse avec Emiliano), entre eux Everardo González et à sa droite Rodolfo Fierro sur un cheval blanc, avec un cigare à la main et un regard de défi. Et dans le coin à droite le secrétaire de Villa, Luis Aguirre Benavides (à droite et hors du cadre, sur de nombreuses version de la photo, Madinaveytia et Pérez Rul). Les huit généraux qui ouvraient la marche étaient il y a cinq ans un paysan, un instituteur rural, un étudiant, un voleur de bétail, un jeune garçon d’écurie, un brigand, un paysan et un machiniste de train. Personne ne pourra s’expliquer la Révolution Mexicaine sans s’expliquer cette photo.
* Paco Ignacio Taibo II – Pancho Villa – Une biographie narrative, Mexique, Planeta, 2006, page 451.

1 Edgar Urbina Sebastián a collaboré à la sélection et l’ordonnancement des textes de cet article.

Lucio Cabañas

source.

 

Traduction d’un billet de l’universitaire Octavio Rodríguez Araujo, paru sur le site de La Jornada le 4 décembre dernier, évoquant le gueririllero Lucio Cabañas Barrientos, mort il y a 40 ans et qui fut étudiant de l’école normale d’Ayotzinapa. Cette même école d’où venaient les 43 étudiants dont la disparition a soulevé l’indignation et une vague de manifestations qui ne cessent de provoquer des remous au Mexique.

C’est l’occasion de présenter cette figure de la lutte sociale au Mexique, moins connu ici que Ricrado Flores Magon, Emiliano Zapata ou Pancho Villa…

La première fois que j’ai entendu parler de Lucio c’était à Aguascalientes puisque l’un des groupes libertaires de la ville portait son nom.

 

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Lucio Cabañas, il y a 40 ans

 

Le 2 décembre 1974, Lucio Cabañas Barrientos mourait au cours d’un affrontement avec l’Armée Mexicaine dans le Otatal, Guerrero (au sud-est d’Iguala). Il allait fêter ses 36 ans le 15 décembre.
Lucio fut étudiant de la Normale Rurale de Ayotzinapa et également dirigeant de la Fédération des Étudiants et Paysans Socialistes du Mexique (FECSM, pour l’acronyme mexicain), créée en 1935, sous le gouvernement de Lázaro Cárdenas. Genaro Vázquez Rojas, autre guérillero de sept ans plus âgé que Lucio, fut lui aussi étudiant de la même école normale rurale.
Le 18 mai 1967 il y eut une réunion à l’école de Atoyac de Álvarez contre la directrice. Au cours de ce meeting des policiers ouvrirent le feu contre ceux qui étaient réunis là, tuant plusieurs d’entre-eux et en blessant beaucoup d’autres. Lucio Cabañas réussit à s’échapper de là et gagna la montagne, où il fonda le Parti des Pauvres (PDLP) et la Brigade Paysanne d’Exécution (BCA), son bras armé contre les ennemis du peuple. La brigade était le groupe guérillero et le PDLP une organisation plus large de nature politique (non électorale). On parlait alors d’une révolution des pauvres. On dit que lorsque Cabañas gagna la montagne il déclara : Camarades : ceci est une preuve supplémentaire que de bon grès il n’y aura jamais de justice pour les pauvres ; c’est pourquoi nous avions toujours dit que nous nous préparions à prendre les armes à n’importe quel moment, et ce moment est venu ; ici commence la révolution, nous allons prendre les armes pour venger les camarades tombés et en finir avec la classe exploiteuse. L’idéologie était l’union des pauvres, pas le socialisme proprement dit, celui dont parlait Genaro Vázquez Rojas.
« Pour les habitants de la montagne du Guerrero – a écrit Carlos Montemayor – les concepts les plus communs du marxisme-léninisme ne signifiaient rien, ni les leçons de Mao, Staline, Ho Chi Minh ou le Che Guevara. Dans l’esprit de ce peuple merveilleux, héritiers par de nombreuses générations de coutumes et d’enseignements rebelles, il n’y avait de place que pour comprendre les différences entre classe riche et classe pauvre, les injustices qui dérivaient d’une telle division sociale et le rôle rédempteur qu’assumait Lucio Cabañas. »
En 1973 la BCA et le PDLP mentionnaient le socialisme, la révolution socialiste et la destruction du système capitaliste. « Mais on sait – signale Lucio Rangel Hernández dans sa thèse de doctorat – que [cette nouvelle idéologie] avait été rédigée par Carmelo Cortés Castro, en l’absence de Lucio Cabañas, qui durant quelques mois avait délaissé le camp de la BCA pour soigner des problèmes de santé et faire une tournée politique clandestine dans diverses parties du pays. À son retour – dit-on –, il s’opposa à son lieutenant et aux émissaires de la Ligue Communiste du 23 septembre qui tentaient de s’allier à lui et son groupe, finissant par exclure ces derniers et par suspendre temporairement Camelo, lequel décida de sa propre initiative de partir et créer les Forces Armées Révolutionnaires (FAR) ».
La guérilla de Cabañas fut l’une des plus importantes de la fin des années 60 et du début de la décennie suivante et, à la différence d’autres surgies après le mouvement étudiant de 1968, fut rurale et non urbaine, comme celle de Genaro Vázquez également dans le Guerrero (mort en 1972) et celle du Groupe Populaire Guérillero dans le Chihuahua, commandée par Arturo Gámiz et Pablo Gómez Ramírez (morts le 23 septembre 1965).
José de Jesús Morales Hernández a écrit dans son livre Mémoires d’un guérillero que Lorsque s’effacent toutes les options pour ceux ayant un projet de transformation sociale et de justice, pour les groupes délaissés du pays tel que celui qu’il y avait, le futur est alors violent. Mais ce n’est pas nous qui avons imposer la violence dans ce pays. Et en 2005 Rosa Albina Garavito, qui fut elle aussi guerrillera et gravement blessée, écrivit dans un article intitulé Premiers vents que les canaux pour la participation politique ouverte et pacifique étaient fermés, et qu’il n’y avait donc d’autre voie que la lutte armée.
Lucio Cabañas et sa guérilla furent pourchassés, détenus, torturés, enlevés et assassinés par les militaires, les polices secrètes de la Direction Fédérale de Sécurité et par les polices commandées par Arturo Acosta Chaparro sous le gouvernement de Luis Echeverría. Acosta Chaparro, bien sûr, devint chef de la sécurité du gouverneur du Guerrero Rubén Figueroa, celui-là même qui, durant sa campagne électorale en 1974, avait été enlevé par le Parti des Pauvres et la Brigade Paysanne d’Exécution, action à laquelle participa Francisco Fierro Loza. Fierro fut l’un des quatre fondateurs du PDLP et parmi les 13 premiers membres de la BCA. Dans sa biographie il est dit qu’après la mort de Lucio Cabañas il resta dans la clandestinité jusqu’au 27 mars 1982, jour où il fut amnistié par le gouvernement. Intégré au travail légal, il résida à Chilpancingo en tant que fonctionnaire d’extension universitaire à l’Université Autonome du Guerrero. Il mourut en 1984.
La justice pour laquelle luttaient ces guérilleros, que nous soyons ou non d’accord avec leurs méthodes, continue d’être refusée à la majorité du peuple mexicain et des entités les plus pauvres du pays, dont le Guerrero. Après des décennies de persécution de ceux qui eurent le courage d’affronter les forces militaires et policières, les choses ne se sont pas beaucoup améliorées au Mexique et dans certains cas ont même empirées. Mais les gouvernements n’entendent pas, et encore moins ne répondent et ne résolvent les problèmes des mexicains. Il serait bon que nous revisitions notre histoire.

SM-O25.0

José de Molina chante Lucio:

Pour les hispanophones, un documentaire relate la vie et la lutte de Lucio. Cliquez ici.