Archive for décembre 2016

Pendant ce temps-là, au Chiapas…

Femmes zapatistes en marche pour l'Autre Camapgne, janvier 2006.

Femmes zapatistes en marche pour l’Autre Camapgne, janvier 2006.

Les zapatistes s’apprêtent à recevoir 82 (confirmés) scientifiques de diverses spécialités et de divers pays pour des ateliers, discussions de vulgarisation, assemblées générales, entre le 25 décembre et le 4 janvier.
Je sais pas vous, mais moi je trouve ça intéressant. Je trouve que c’est, de la part des zapatistes, une nouvelle façon de s’ouvrir. depuis quelques temps les zapatistes annoncent une tempête à venir sur le monde. Plutôt que de se replier sur eux pour résister à la tempête, ils s’ouvrent: petite école zapatiste, soutien au mouvement pour les 43 disparus d’Ayotzinapa, participation à la présidentielle avec le Conseil National Indigène, cette rencontre avec des scientifiques.
Il me semble que cette rencontre pourrait marquer une nouvelle étape dans l’évolution du mouvement zapatiste. Même si je pense que cette évolution était déjà en germe dès les débuts de l’EZLN, ils savent avec intelligence épouser le mouvement, à certains moments, ou au contraire apparaître là où on ne les attend pas. Ils ont su muter, traversant différentes époques, passant de la guérilla de leurs débuts, comme un reliquat des années 70/80 en Amérique Latine, à un mouvement indigène accoucheur de l’altermondialisme au passage du 21e siècle. Ils ont réussi à s’inscrire dans l’éclatement des luttes qui a suivi – je veux ici parler de l’omniprésence aujourd’hui de luttes « catégorielles »: précaires, LGBT, féminisme, antifascisme, etc -, en participant à la renaissance des mouvements indigènes sur le contient américain. Il me semble que rencontrer des scientifiques va plus loin dans l’intrication du zapatisme dans le tissus social. Il ne s’agit plus de rencontrer – comme avec l’Autre Campagne – les gens qui luttent, pas plus qu’il ne s’agit – comme avec la Petite École Zapatiste – de rencontrer celles et ceux qui souhaitent apprendre des zapatistes, mais de rencontrer des scientifiques. C’est à dire une catégorie professionnelle précise. Bien sûr, on peut supposer que les scientifiques qui passeront en 2017 en compagnie des indigènes du Chiapas sont « engagés », ou au moins intéressés par la lutte zapatiste. Il n’empêche que les zapatistes ne choisissent pas d’échanger avec des « politiques », ou des philosophes, des artistes, des travailleurs sociaux. Non, ces paysans indigènes décident de rencontrer des scientifiques. Le mouvement zapatiste veut faire reconnaître les cultures indigènes, tout en cherchant à les ouvrir sur le monde. Dans les cliniques zapatistes les médecines traditionnelles et modernes se côtoient déjà et là ce sont des conceptions du monde, des cosmogonies qui vont dialoguer. Et moi je trouve qu’à une période de l’histoire humaine où bien des groupes se replient autour de leurs cultures, ça fait du bien. Les zapatistes vont là sur un terrain où on ne les attendaient pas forcément. Un peu comme avec leur participation, avec le CNI, à la présidentielle mexicaine.
Avec cette candidature – qu’ils ont impulsé – les zapatistes investissent le terrain politicien qu’ils n’ont de cesse de fustiger. Paradoxal? Pas tant que ça, car il faut bien comprendre que l’EZLN a su tirer des leçons de l’Autre Campagne. Cette initiative – lors de la campagne présidentielle de 2006 – avait fait sillonner le Mexique des luttes au « défunt » Marcos, rebaptisé pour l’occasion « délégué zéro ». Il me semble qu’en choisissant de présenter une candidate indigène à la prochaine élection présidentielle, ils sont passés à une nouvelle étape. Après avoir écouté celles et ceux qui luttent, pour tenter de faire prendre conscience de ce qui relie ces luttes éparses, ils vont certainement utiliser cette campagne pour faire des propositions.
À travers cette candidature, des propositions issues d’un mouvement indigène, ils vont tenter d’agréger celles et ceux, au Mexique, qui ne se reconnaissent plus dans la classe politique dans son ensemble. Cette candidature ne vise pas la victoire, elle vise à utiliser l’ouverture de l’élection à des candidats indépendants pour s’adresser à des mexicainEs qui habituellement ne prêtent pas attention aux indigènes, pour faire parler d’eux, d’elles. Et pour l’instant ça fonctionne. Les semaines qui ont suivi l’annonce de la participation du CNI/EZLN à la campagne, ils avaient créé le buzz. Journaux, éditorialistes, politiciens, parlaient – mal en général – de la future candidature d’une femme, indigène qui plus est, dans ce Mexique où les indigènes sont toujours plus assignés à un folklore profitable au tourisme pour mieux les nier dans leur réalité sociale; où les femmes sont elles aussi exhibées sous forme de clichés pour mieux disparaître sous la domination machiste. Présenter une femme, une indigène c’est un immense éclat de rire, une provocation, une manière de démontrer qu’un candidat, ou une candidate, ne sont intéressant qu’en étant un éclat de voix, un coup de pied dans la fourmilière des représentants autoproclamés des peuples. Ça nous dit qu’unE candidatE est avant tout porteur d’un projet, d’une vision du monde qui n’est pas tant les siens, que ceux que la base place entre ses mains.
Car c’est bien de cela qu’il s’agit, il me semble, pour le CNI/EZLN: inscrire cette démarche électorale dans leur histoire propre, cette histoire qui n’est pas une simple lutte sociale, mais bien une lutte politique au sens noble du terme, c’est à dire d’organisation de la société. Une organisation basée sur les cultures politiques des peuples indigènes, sur leurs traditions, nourrie de leurs rencontres avec tous celles et toutes ceux qui luttent. Car il faut bien avoir en tête, que les peuples indigènes s’auto-organisent. Les zapatistes ont construit leurs cliniques, leurs écoles, forgés leurs propres mode de gouvernance. Ils ont, de ce point de vue, une expérience que peu d’entre nous peuvent se targuer de connaître, en tous cas sur un temps aussi long: l’expérience zapatiste coure maintenant sur sa 4e décennie! Combien d’autres mouvements peuvent en dire autant? Et en même temps, ils ne sont qu’un maillon de la chaîne qu’à imposer la colonisation à leur histoire. La résistance indigène à commencer il y a plus de 500 ans. Ils ne sont donc pas pressés, se permettent d’expérimenter, de se tromper, de recommencer, d’avancer, d’apprendre… dans une démarche finalement assez proche de la méthode scientifique.

le sⒶp

Vous trouverez le communiqué du Sous-Commandant Moisés, concernant l’avancée des préparatifs de la rencontre avec les scientifiques (en espagnol) sur la page de Liaison zapatiste.

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