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Pendant ce temps-là, au Chiapas…

Femmes zapatistes en marche pour l'Autre Camapgne, janvier 2006.

Femmes zapatistes en marche pour l’Autre Camapgne, janvier 2006.

Les zapatistes s’apprêtent à recevoir 82 (confirmés) scientifiques de diverses spécialités et de divers pays pour des ateliers, discussions de vulgarisation, assemblées générales, entre le 25 décembre et le 4 janvier.
Je sais pas vous, mais moi je trouve ça intéressant. Je trouve que c’est, de la part des zapatistes, une nouvelle façon de s’ouvrir. depuis quelques temps les zapatistes annoncent une tempête à venir sur le monde. Plutôt que de se replier sur eux pour résister à la tempête, ils s’ouvrent: petite école zapatiste, soutien au mouvement pour les 43 disparus d’Ayotzinapa, participation à la présidentielle avec le Conseil National Indigène, cette rencontre avec des scientifiques.
Il me semble que cette rencontre pourrait marquer une nouvelle étape dans l’évolution du mouvement zapatiste. Même si je pense que cette évolution était déjà en germe dès les débuts de l’EZLN, ils savent avec intelligence épouser le mouvement, à certains moments, ou au contraire apparaître là où on ne les attend pas. Ils ont su muter, traversant différentes époques, passant de la guérilla de leurs débuts, comme un reliquat des années 70/80 en Amérique Latine, à un mouvement indigène accoucheur de l’altermondialisme au passage du 21e siècle. Ils ont réussi à s’inscrire dans l’éclatement des luttes qui a suivi – je veux ici parler de l’omniprésence aujourd’hui de luttes « catégorielles »: précaires, LGBT, féminisme, antifascisme, etc -, en participant à la renaissance des mouvements indigènes sur le contient américain. Il me semble que rencontrer des scientifiques va plus loin dans l’intrication du zapatisme dans le tissus social. Il ne s’agit plus de rencontrer – comme avec l’Autre Campagne – les gens qui luttent, pas plus qu’il ne s’agit – comme avec la Petite École Zapatiste – de rencontrer celles et ceux qui souhaitent apprendre des zapatistes, mais de rencontrer des scientifiques. C’est à dire une catégorie professionnelle précise. Bien sûr, on peut supposer que les scientifiques qui passeront en 2017 en compagnie des indigènes du Chiapas sont « engagés », ou au moins intéressés par la lutte zapatiste. Il n’empêche que les zapatistes ne choisissent pas d’échanger avec des « politiques », ou des philosophes, des artistes, des travailleurs sociaux. Non, ces paysans indigènes décident de rencontrer des scientifiques. Le mouvement zapatiste veut faire reconnaître les cultures indigènes, tout en cherchant à les ouvrir sur le monde. Dans les cliniques zapatistes les médecines traditionnelles et modernes se côtoient déjà et là ce sont des conceptions du monde, des cosmogonies qui vont dialoguer. Et moi je trouve qu’à une période de l’histoire humaine où bien des groupes se replient autour de leurs cultures, ça fait du bien. Les zapatistes vont là sur un terrain où on ne les attendaient pas forcément. Un peu comme avec leur participation, avec le CNI, à la présidentielle mexicaine.
Avec cette candidature – qu’ils ont impulsé – les zapatistes investissent le terrain politicien qu’ils n’ont de cesse de fustiger. Paradoxal? Pas tant que ça, car il faut bien comprendre que l’EZLN a su tirer des leçons de l’Autre Campagne. Cette initiative – lors de la campagne présidentielle de 2006 – avait fait sillonner le Mexique des luttes au « défunt » Marcos, rebaptisé pour l’occasion « délégué zéro ». Il me semble qu’en choisissant de présenter une candidate indigène à la prochaine élection présidentielle, ils sont passés à une nouvelle étape. Après avoir écouté celles et ceux qui luttent, pour tenter de faire prendre conscience de ce qui relie ces luttes éparses, ils vont certainement utiliser cette campagne pour faire des propositions.
À travers cette candidature, des propositions issues d’un mouvement indigène, ils vont tenter d’agréger celles et ceux, au Mexique, qui ne se reconnaissent plus dans la classe politique dans son ensemble. Cette candidature ne vise pas la victoire, elle vise à utiliser l’ouverture de l’élection à des candidats indépendants pour s’adresser à des mexicainEs qui habituellement ne prêtent pas attention aux indigènes, pour faire parler d’eux, d’elles. Et pour l’instant ça fonctionne. Les semaines qui ont suivi l’annonce de la participation du CNI/EZLN à la campagne, ils avaient créé le buzz. Journaux, éditorialistes, politiciens, parlaient – mal en général – de la future candidature d’une femme, indigène qui plus est, dans ce Mexique où les indigènes sont toujours plus assignés à un folklore profitable au tourisme pour mieux les nier dans leur réalité sociale; où les femmes sont elles aussi exhibées sous forme de clichés pour mieux disparaître sous la domination machiste. Présenter une femme, une indigène c’est un immense éclat de rire, une provocation, une manière de démontrer qu’un candidat, ou une candidate, ne sont intéressant qu’en étant un éclat de voix, un coup de pied dans la fourmilière des représentants autoproclamés des peuples. Ça nous dit qu’unE candidatE est avant tout porteur d’un projet, d’une vision du monde qui n’est pas tant les siens, que ceux que la base place entre ses mains.
Car c’est bien de cela qu’il s’agit, il me semble, pour le CNI/EZLN: inscrire cette démarche électorale dans leur histoire propre, cette histoire qui n’est pas une simple lutte sociale, mais bien une lutte politique au sens noble du terme, c’est à dire d’organisation de la société. Une organisation basée sur les cultures politiques des peuples indigènes, sur leurs traditions, nourrie de leurs rencontres avec tous celles et toutes ceux qui luttent. Car il faut bien avoir en tête, que les peuples indigènes s’auto-organisent. Les zapatistes ont construit leurs cliniques, leurs écoles, forgés leurs propres mode de gouvernance. Ils ont, de ce point de vue, une expérience que peu d’entre nous peuvent se targuer de connaître, en tous cas sur un temps aussi long: l’expérience zapatiste coure maintenant sur sa 4e décennie! Combien d’autres mouvements peuvent en dire autant? Et en même temps, ils ne sont qu’un maillon de la chaîne qu’à imposer la colonisation à leur histoire. La résistance indigène à commencer il y a plus de 500 ans. Ils ne sont donc pas pressés, se permettent d’expérimenter, de se tromper, de recommencer, d’avancer, d’apprendre… dans une démarche finalement assez proche de la méthode scientifique.

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Vous trouverez le communiqué du Sous-Commandant Moisés, concernant l’avancée des préparatifs de la rencontre avec les scientifiques (en espagnol) sur la page de Liaison zapatiste.

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la présidentielle n’aura pas lieu

Poésie des meutes:
collage de slogans, entendus en manif, glanés sur les vitres, les murs, les banderoles.
Murs blancs, peuples muet ! dit-on. Depuis le début du mouvement contre la loi « travaille », le peuple pose ses couleurs sur les façades de ses cellules grises…

 

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À l’assaut du ciel.
Nous sommes les oiseaux de la tempête qui s’annonce…
Nous sommes le peuple qui manque,
L’être et le néon.
Arrache la joie aux jours qui filent…
Nous sommes l’étoffe dont sont tissés les rêves.
Nous sommes de ceux qui font l’amour l’après-midi,
Nous naissons de partout, nous sommes sans limite!
Le ciel sait que l’on saigne sous nos cagoules contre la loi « travaille » !
Accommodez-vous de nous, ne nous accommodons pas de vous.
Ne nous vouons pas au pouvoir, dévouons-nous à pouvoir !
Donnons du sens à nos actes, ne soyons plus automates !
Et qu’il vienne! Le temps dont on s’éprenne !
Nos nuits sont plus belles que vos jours !
La révolte est notre seule boussole.
Paillettes et barres à mine…
Nos casseurs ont du talent,
Nos vies contre votre béton.
Nos éboueurs ont du talent.
L’enfance est notre seule patrie !
On veut 100 balles et le mois de mars !
On passera en avril quand on le décidera…
Nos banderoles ont de la gueule et des dents !
Si c’est eux qui ont raison, je ne suis pas raisonnable.
Nique les porsches, on veut des faucons millenium !
Si on se jette dehors avec le diable au corps,
c’est qu’on refuse de vivre comme des morts!
Se salarier pour étudier ou étudier pour se salarier?
Je veux vivre de grève si vivre c’est travailler.
Travailleurs de tous pays qui repasse vos chemises?
Nous sommes de celles qui s’organisent :
on ne repassera plus jamais vos chemises !
Notre éducation nous prépare à la soumission.
Arrêtons d’être des copies qu’on forme !
Ne vivons plus comme des esclaves !
On a rien et on en veut encore.
Notre sport préféré: l’émeute!
Organizadons-nous !
Spinozad partout !
Grèce générale !
Occupons tout!
Bloquons tout!
À très vitre…

 

Les banks pillent les états,
l’état ruine le peuple.
caca pipi talisme
Paradis pour les uns,
pas un radis pour les autres…
Une chaîne de télé ça reste une chaîne,
Ouvre les yeux éteins la télé !
Retrait de la loi travail
ou on spoil
Game Of Thrones !
Leurs règles ont toutes une tombe.
Néolibéralisme mange tes morts !
Le travail est en crise, achevons-le!
Ni loi ni travail, de la révolte en pagaille !
La bourgeoisie au RMI, le patronat au RSA.
Le lacrymo gène, le fumi gène… on ne vous dérange pas trop?
Ils ont du sang sur les mains, on a que nos colères et nos poings!
Le travail est la pire des polices… détruisons les 2!
Que fait la police? Ça crève les yeux!
Qui sème le gaz récolte le pavé.
Arrêtez de nous arrêter!
Embrasons la police…
Tout le monde déteste la police.

 

1789 les casseurs prennent la Bastille !
Une pensée aux familles des vitrines…
Dites-le avec des pavés !
acabadabra nous revoilà!
Je pense donc je casse,
L’émeute reforme la meute,
Nous sommes un peuple de casseur-cueilleurs!
Agir en primitif, prévoir en stratège…
kass kass bank bank !
Blackbloquons tout !
Paris est une fête…
Paris soulève-toi avec rage et joie !
Sans pétrole la fête est plus folle.
Paris, on nasse très fort à vous,
Pour l’unité il faut des ennemis communs.
Il est grand temps de rallumer les molotov.
Si en mai il n’y avait pas eu de pluie, le feu aurait déjà pris.
Il pleut des perles d’espoir ! 50 nuances de bris.
La liberté se prend comme se donne la vie…
avec violence et dans le bruit !
L’action est la sœur du rêve.
Et si le casseur, c’était ta sœur ?
Mort au symbolique, vive le réel.
Rêve général!
Ceux qui rêvent sans agir, cultivent le cauchemar…
Si vous nous empêchez de rêver, nous vous empêcherons de dormir.
C’est pas la manif qui déborde, c’est le débordement qui manifeste!
Deux émeutes par semaines, oh mon dieu qu’elles sont belles!
On n’entre pas dans un monde meilleur sans effraction !
Valls prend ton temps on s’amuse énormément.
Quand le gouvernement ment, la rue, rue…
Le vrai désordre c’est l’injustice.
En cas de 49.3 brisez la vitre!
Ça passe et ça casse!
Jusqu’ici tout va bien,
c’qui compte c’est pas la loi travail,
c’est l’insurrection qui vient!
La barricade ferme la rue mais ouvre la voie !
Il est l’heure de destituer le gouvernement,
Dernière sommation avant l’insurrection.
En cendres tout devient possible!
Pour la suite du monde
Demain est annulé !
Le monde ou rien,
Demain c’est plus très loin !
L’avenir ne nous dit rien et c’est réciproque…
La fin d’un monde s’annonce par des signes contradictoires.
Renverser l’irréversible et rendre l’éphémère permanent.
Une autre fin du monde est possible ;
Quand tout s’arrête, tout commence.
Demain s’ouvre au pied de biche.
Dans saboter il y a beauté.
Sans vous la vie est belle.
Tout bloquer devient vital !
Soyons ingouvernable!
Continuons le début !
Vainqueurs par chaos !
À ceux qui se soulèvent tôt…
2017, les urnes en miettes !
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Le triomphe de l’anarchie

Par curiosité je me suis rendu à la première nuit debout de Limoges et malgré mes appréhensions et quelques dérapages « chemtrailiens » (assez vite évacués par l’AG), la soirée a été plutôt agréable et un souffle semblait prendre entre les enfants qui couraient, le brasero, nécessaire pour contrer la fraîcheur de la nuit, et les AG et travaux en petits groupes.

 

Rene Biname en concert pendant la grande manifestation #NDDL "pour l'abandon du projet d'aéroport et pour l'avenir de la #ZAD", là où les travaux ne commenceront pas, Notre-Dame-des-Landes, le 27 fevrier 2016.

Rene Biname à la manif contre l’aéroport NDDL et son monde le 27 fevrier 2016 (cc) ValK

J’y suis retourné le lendemain, à l’AG annoncée. De plusieurs centaines nous étions passés à quelques dizaines… ce qui, en militant non tombé de la dernière pluie, ne m’a pas étonné et même à l’inverse j’étais plutôt surpris que nous soyons encore si nombreux (le pessimisme des anciens ne trouve d’équivalent que dans l’optimisme de la jeunesse).
Les discussions ont malheureusement tournées autour du dépôt en préfecture de la déclaration pour faire nos AG tous les soirs sur la place. J’ai ressenti un certain malaise que je n’arrivais pas à m’expliquer. Ce n’est que plus tard, une fois posé chez moi que ça m’est venu. Il régnait une sorte de naïveté sur les débats. Comme si le fait que nous consentions, pour commencer, à rentrer dans les clous nous protégerait de toute évacuation policière. Comme si le fait d’être propre et lisse suffirait à faire venir à nous les masses qui subissent le système. Comme si le gouvernement, les patrons, l’armée, la police, voyant les masses se soulever feraient leur mea-culpa et rendraient armes, pouvoir et moyen de productions à la glorieuse révolution partie de quelques place de France.
Si il est évident que la masse joue, ce n’est pas dans la victoire mais dans l’établissement d’un rapport de force. Un mot d’ailleurs aussi tabou hier soir que les mots lutte ou classes sociales.
Et j’ai repensé à cette chanson « Le triomphe de l’anarchie »… parce que si nous voulons bâtir un monde nouveau, nous ne pourrons faire l’économie de détruire celui qui existe aujourd’hui. Nous ne pourrons, même en en faisant un constat amère, éviter toute confrontation avec le pouvoir. Le pouvoir ne tombera pas tout seul. C’est à nous de le faire tomber. Mais il ne suffira pas de faire tomber des têtes comme nos terribles ancêtres, car pour une qui tombe il en repousse plusieurs autres, non, il nous faudra le saper à la base, une destruction minutieuse de l’ordre existant, pour ne pas nous laisser reprendre par les vieux réflexes acquis par des générations de travailleurs exploités.

L’esclave ne se libère pas de ses chaînes en évinçant le patron. S’il continue à travailler dans les mêmes conditions de son propre fait il n’est pas plus libre qu’avant. Il lui faut repartir de zéro, rebâtir sur les ruines de la maison du maître. Sinon la révolution n’aura été qu’un petit tour de manège, certes agréable, mais qui le laissera sur sa faim, tel un enfant pleurant toutes les larmes de son corps à la fin du tour de carrousel. Alors, oui certainement que je m’escrimerai encore quelques temps à aller voir ce qui se dit, ce qui se passe autour de ces nuits debout… car c’est peut-être ce qui s’est passé de plus intéressant depuis longtemps. Mais je crains que ça ne finisse en pétard mouillé au lieu d’une jolie explosion générale.

« Tu veux bâtir des cités idéales,
Détruis d’abord les monstruosités.
Gouvernements, casernes, cathédrales,
Qui sont pour nous autant d’absurdités.
Sans plus attendre, gagnons le communisme
Ne nous groupons que par affinités
Notre bonheur naîtra de l’altruisme
Que nos désirs soient des réalités »

 

merci à ValK pour la photo :)

L’importance de la critique dans le développement du mouvement révolutionnaire

source.

 

Traduction du texte publié le 12 novembre 2007 sur El Foro Anarquista. Je le publie aujourd’hui car si la pensée critique doit permettre, comme le suggère le titre du séminaire zapatiste qui s’est ouvert aujourd’hui, de combattre « l’Hydre capitaliste », la pensée critique doit également pouvoir s’exprimer au sein du mouvement libertaire, et au-delà dans l’ensemble du mouvement d’émancipation sociale, afin de ne pas s’enfermer dans le sectarisme idéologique…

De fait, le texte – dont je ne partage pas forcément chaque virgule ou chaque mot – pointe une tendance lourde de notre mouvement: l’absence de culture du débat! Cette analyse, je la partage et pense également qu’elle nous empêche de jeter des ponts non seulement avec d’autres tendances du mouvement social, mais aussi avec une large part de la population, qui aurait tout à gagner d’un mouvement luttant pour l’émancipation.

Le sⒶp

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L’importance de la critique dans le développement du mouvement révolutionnaire

 

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I.

Il n’est pas peu fréquent d’entendre, lorsqu’on parle des différences entre l’anarchisme et les autres courants de la gauche, que l’anarchisme est un courant « libre de dogmes », « non fermé sur lui-même », et « ouvert à l’approfondissement au moyen de la libre critique ». Ça a été répété jusqu’à saturation, inlassablement, et de lieu-commun ça a été assumé comme quelque vertu suprême de l’anarchisme. Cependant, le plus petit contact avec la réalité des cercles anarchistes nous dévoile une réalité bien différente de ces auto-complaisantes déclarations. Malgré tout ce qui se dit sur le manque de « dogmatisme » de l’anarchisme, ce qu’on voit fréquemment est un manque de réflexion mêlée systématiquement au plus récalcitrant des dogmatismes, où l’analyse sereine de la réalité est remplacée par une série de catégories aprioriques et incomparables avec la réalité. Loin de trouver une ambiance favorable au développement de la critique, nous trouvons un mouvement paranoïaque qui tend à prendre la critique comme une attaque et qui est trop timide pour débattre en termes effectifs des différences réelles en son sein. Et nous trouvons un mouvement qui, loin d’accepter les différences, en débattant depuis un point de vue élevé, est toujours prêt à excommunier. Un état de fait qui n’est pas le défaut de telle ou telle publication ou de tel ou tel personnage du mouvement (même s’il est évident qu’il y en a certains qui portent cette tendance à des niveaux pathologiques), mais un défaut profondément enraciné dans le mouvement libertaire qui suinte dans presque tous les secteurs et tous les courants de celui-ci.

En vérité, l’anarchisme a même de nombreuses failles. Nous souffrons en tant que mouvement de bien des choses, nous sommes encore un mouvement en herbe, malgré notre longue histoire. Mais l’une des carences qui fait le plus mal est l’absence d’une tradition authentique du débat. Et bon, là où il n’y a pas de discussion, il y a dogmatisme, et là où il y a dogmatisme, il y a ignorance. Là où la discussion ne s’envole pas librement, ce qui domine est le manque de dynamisme dans les idées et le décalage avec la réalité. Une telle ambiance ne peut favoriser le développement d’un mouvement sain, avec des ambitions de transformation du monde actuel.

II.

Nous manquons d’une tradition de débat. Nous sommes beaucoup trop habitués à « nous dénoncer » au lieu de débattre. Il y a trop de personnes dans notre mouvement plus proche de l’esprit de Torquemada que de l’esprit de Bakounine. Nombreux sont ceux qui préfèrent perdre leur temps « en surveillant » les démarches d’autres anarchistes et en dénonçant tout ce que eux considèrent comme une déviance, plutôt que d’apporter à la construction concrète d’un mouvement. L’anarchisme apparaît ainsi, plus que comme un outil de transformation du monde, comme un ensemble de dogmes élémentaires, de rudiments politiques mal digérés, de consignes vagues et générales qui remplacent la réflexion politique sérieuse. Le simplisme prend l’espace de la pensée articulée. Nous avons trop d’autoproclamés défenseurs de la foi et trop peu d’anarchistes disposés à défier le présent pour explorer de nouveaux chemins pour l’anarchisme face à un monde qui ne cesse de tourner.

Au lieu d’accepter les différences d’opinion comme telles et de procéder à des échanges, respectueusement, énergiquement, mais toujours avec un esprit constructif, nous dénonçons et nous disqualifions. Nous ne savons pas débattre et fréquemment nos débats sont tombés dans le piège des principes et toutes les divergences tactiques sont élevées jusqu’à la catégorie des débats de principes éternels de l’anarchisme. Pierre Monatte, le vieil anarcho-syndicaliste français, se plaignait lors du Congrès d’Amsterdam (en 1907!) qu’« existent des camarades qui, pour tout, même pour les choses les plus futiles, ressentent le besoin de soulever des questions de principe » [1]. Avec ça, il semble qu’à chaque différence nous jugions la raison d’être anarchiste et les positions divergentes sont caricaturées comme « autoritaires », « totalitaires », « marxistes », « réformiste », etc. Des trompe-l’œil bien utiles pour éviter d’aborder les discussions de façon politiques et non hystérique. Dans notre mouvement, lamentablement, on tend à enjoliver, toute argumentation, d’innombrables adjectifs qualificatifs qui n’apportent rien, absolument rien, à l’éclaircissement du sujet débattu. Ainsi, chaque débat au sujet de l’anarchisme se termine en une lutte pour voir qui est le « plus » anarchiste, qui conserve la ligne sacrée… et non qui a raison à la lumière de la réalité.

Il semblerait que dans cette ambiance de « dénonciations » et d’absence de débat, la réalité elle-même ne serait qu’un aspect secondaire apportant peu ou rien à toute matière étant sur le tapis.

III.

Ce sectarisme et ce dogmatisme se voient également reflétés dans notre propagande. Nous sommes même arrivé à l’extrémité que certaines publications entières de l’anarchisme gâchent une énorme quantité de papier et d’encre à attaquer d’autres anarchistes, au lieu de débattre sereinement ou d’attaquer ceux qui réellement emmerdent la vie de millions de personnes dans ce monde [2]. Ceux qu agissent de cette manière portent un coup énorme au mouvement : non seulement ils alimentent les tendances centripètes dans l’anarchisme, mais en plus ils persuadent les lecteurs non familiarisés avec nos idées, que l’anarchisme est un mouvement à l’esprit mesquin, étroit et petit, ébloui par ses propres vanités et insensible aux véritables problèmes de notre temps. Pourquoi rejoindre un mouvement trop occupé à des tâches inquisitoriales pour se préoccuper de la problématique quotidienne de l’ensemble des opprimés, des pauvres, des exploités, des marginalisés ? [3]

Cette virulence dans les attaques contre ceux qui pensent ou agissent de façon différente et ce sectarisme, sont arrivés à leur paroxysme avec les possibilités ouvertes par internet et la communication virtuelle.

N’importe qui peut à l’heure actuelle insulter gratuitement et lâchement, depuis le confort de son foyer et avec la protection offerte par l’anonymat, des organisations ou des référents du mouvement libertaire qui mettent en lumière leur visage et leur lutte. N’importe qui peut laisser libre cours à ses envies destructrices et à son esprit misérable pour dévaloriser les efforts faits, bien souvent avec d’énormes sacrifices par des camarades qui mouillent le maillot pour construire dans les faits une alternative libertaire. Avec toutes les possibilités ouvertes par internet d’échanger des expériences et de débattre, il est parlant que la majorité des forums soient extrêmement pauvres et que lorsque les commentaires sont nombreux, ce soit seulement pour insulter ou pour disqualifier. Ceci est une réalité extrêmement triste et douloureuse pour qui souhaite être honnête dans la lutte.

Ceci est le propre des mouvements éloignés de la réalité, et en vérité, même dans les rangs anarchistes, nombreux sont ceux qui manquent de contact – dans un sens organique, évidemment – avec le monde populaire ou manquent d’efforts pour mener un travail constructif au milieu des exploités. Il ne suffit pas de connaître la lutte par les livres d’histoire, mais il faut savoir l’incarner au jour le jour. Avec des gens déracinés des luttes et des organisations populaires nous croyons qu’un débat effectivement constructif est difficile, et bon en manquant d’expérience pratique, ils sont incapables de maintenir la discussion sur le plan de la réalité et ils sont facilement portés vers l’Olympe des principes abstraits. Et de là aux dénonciations de « trahison de l’anarchisme ». Ceci est son véritable terrain, et c’est pour ça que face aux différences sa réaction naturelle est de se réfugier dans la sécurité de son propre groupuscule, une poignée de gardiens de la foi.

IV.

Ces problèmes auxquels nous nous référons n’est, en rien, un sujet nouveau. Il y a 85 ans ils étaient signalés de manière incisive par Camilo Berneri dans un article dont le ton, à qui a passé un bon bout de temps à militer dans le mouvement anarchiste, sonnera tristement actuel et familier :

(…) Nous sommes immatures. Le démontre ce qui a été débattu à propos de l’Union Anarchiste en faisant des subtilités sur les mots parti, mouvement, sans comprendre que la question n’est pas de forme mais de substance, et que ce qui nous manque n’est pas l’extériorité du parti mais la conscience de parti.

Qu’est-ce que j’entends par conscience de parti ?

J’entends ici quelque chose de plus que le ferment passionnel d’une idée, que l’exaltation générique d’idéaux. J’entends le contenu spécifique d’un programme partidaire. Nous sommes dépourvus de conscience politique dans le sens où nous n’avons pas conscience des problèmes actuels et nous continuons de défendre des solutions acquises dans notre littérature de propagande. Nous sommes utopiques et voilà. Qu’il y aient de nos éditeurs qui continuent de rééditer les écrits des maîtres sans jamais ajouter de note critique démontre que notre culture et notre propagande sont aux mains de gens qui tentent de maintenir sur pieds le même pantin plutôt que de pousser le mouvement à sortir du prêt-à-penser afin de se forcer à la critique, à ce qui est fait pour penser. Qu’il y aient des polémistes qui essayent de coincer l’adversaire plutôt que de chercher la vérité, démontre que parmi nous il y a des franc-maçons, au sens intellectuel. Nous y ajoutons les pisse-copies pour qui l’article est un soulagement ou une vanité et nous avons un ensemble d’éléments qui entravent le travail de rénovation initié par une poignée d’indépendants prometteurs.

L’anarchisme doit être large dans ses conceptions, audacieux, insatiable. S’il veut vivre et accomplir sa mission d’avant-garde il doit se diversifier et conserver haut son étendard bien que cela puisse l’isoler dans le cercle restreint des siens. Mais la spécificité de son caractère et de sa mission n’exclut pas une plus grande inscription de son action dans les fractures de la société qui se meurt et non dans les constructions aprioriques des architectes du future. De même que dans les recherches scientifiques l’hypothèse peut illuminer le chemin de l’expérimentation mais que s’éteint cette lumière lorsqu’elle se révèle fausse, l’anarchisme doit conserver cet ensemble de principes généraux qui constituent la base de sa pensée et le moteur passionnel de son action, mais il doit savoir affronter le complexe mécanisme de la société actuelle sans œillères doctrinales et sans attachement excessif à l’intégrité de sa foi (…)

L’heure est venue d’en finir avec les apothicaires des formules compliquées qui ne voient pas plus loin que leurs récipients pleins de fumée ; l’heure est venue d’en finir avec les charlatans qui enivrent le public avec de belles phrases pompeuses ; l’heure est venue d’en finir avec les simplets qui ont trois ou quatre idées clouées dans la tête et qui exercent en tant que vestale du feu sacré de l’Idéal distribuant les excommunications (…)

Celui qui a un gramme d’intelligence et de bonne volonté, qui fait l’effort de sa propre pensée, qui essaye de lire dans la réalité quelque chose de plus que ce qu’il lit dans les livres et les journaux. Étudier les problèmes d’aujourd’hui signifie éradiquer les idées non pensées, ça signifie amplifier la sphère de son influence en tant que propagandiste, ça signifie faire faire un pas en avant, et même un bon saut en longueur, à notre mouvement.

C’est précisément chercher les solutions en se confrontant aux problèmes. C’est précisément pour nous d’adopter de nouvelles habitudes mentales. De même que le naturalisme surpassa la scolastique médiévale en lisant le grand livre de la nature plutôt que les textes aristotéliciens, l’anarchisme surpassera le pédant socialisme scientifique, le communisme doctrinal enfermé dans ses boîtes aprioriques et toutes les autres idéologies cristallisées.

J’entends par anarchisme critique un anarchisme qui, sans être sceptique, ne se satisfait pas des vérités acquises, des formules simplistes ; un anarchisme idéaliste et en même temps réaliste ; un anarchisme, en définitive, qui greffe de nouvelles vérités sur le tronc de ses vérités fondamentales, qui sache tailler les vieilles branches.

Pas un travail de facile démolition, de nihilisme hypercritique, mais de rénovation qui enrichisse le patrimoine original et lui ajoute des forces et des beautés nouvelles. Ce travail nous avons à le faire maintenant, parce que demain nous devrons reprendre la lutte, qui ne s’ajuste pas bien à la pensée, spécialement pour nous qui ne pouvons jamais nous retirer dans les pavillons lorsque la bataille redouble.

Camillo Berneri

(Pagine Libertarie, Milán, 20 novembre 1922)[4]

Les mots de Berneri nous blessent par leur acuité, mais avant tout, par leur douloureuse actualité. Prime encore, dans la discussion, l’envie de défaire l’adversaire plus que celle d’avancer et d’apprendre. Priment encore l’esprit de secte au-dessus de l’esprit de parti. Ceci fait que, à la moindre différence, les groupes se divisent. Ce n’est pas que nous soyons partisans de l’unité à tout prix ; l’unité n’a de sens que lorsqu’il y a des pratiques et des idées fondamentales convergentes (pas identiques, puisque les différences sont fondamentales pour le développement d’une ligne politique). Mais nous sommes de farouches adversaires du sectarisme et de la division pour des mesquineries.

V.

L’article de Berneri cité n’est pas seulement très important pour la critique qu’il fait du mouvement, mais en plus, parce qu’il remet à sa place l’importance du développement de la pensée critique dans notre mouvement. Je crois que notre mouvement ne sait toujours pas prendre le pouls de l’importance du développement de la critique et du débat en son sein.

Il existe une relation directe entre le niveau de discussion dans un mouvement politique et son dynamisme. Et seul un mouvement dynamique prend l’initiative politique et sait influer sur la réalité. Ce facteur, le dynamisme, laisse à désirer dans les médias anarchistes. Nous sommes trop habitués à traiter la divergence d’opinion de deux manières apparemment opposées : ou nous nous insultons, insinuant que ceux qui pensent différemment ne sont pas de vrais anarchistes, ou nous ignorons les différences en disant qu’au final dans l’anarchisme tout a cours (même les idées les plus extravagantes). Le résultat de ces deux mécanismes d’affrontement du dissentiment est identique, cependant, et c’est qu’en fin de compte il n’y a pas de discussion. Ou nous nous enfermons dans des chapelles différentes, ou nous montons une unique grande arène où tous coexistent mais où personne ne touche aux thématiques brûlantes pour ne pas heurter les « susceptibilités ».

Bien que superficiellement ils semblent être des extrêmes diamétralement opposés, le « tout a cours » dans l’anarchisme et le sectarisme dogmatique sont identiques dans le fait que les deux font échouer la discussion et l’avancée des idées.

VI.

Je crois, que si nous ne savons débattre entre nous, nous saurons alors encore moins débattre avec d’autres secteurs du monde populaire et il en résultera que nous échangerons la lutte politique (l’échange et le questionnement des idées et pratiques) pour un infatigable et insupportable prêche entre convaincus. Un résultat suffisamment parlant est qu’une grande majorité de publications de « divulgation » anarchiste semblent être adressées à d’autres anarchistes bien plus qu’à ceux à qui nous devrions divulguer nos idées : à cette large masse de personnes qui ne pensent ni n’agissent de manière anarchiste [5].

De la même manière qu’entre nous la différence d’opinion ou de pratique est synonyme d’anathème, à l’encontre du reste du mouvement révolutionnaire ou de la gauche, ou même du peuple, nous montrons le même entêtement. « Réformistes », « Fascistes rouges », « Autoritaires » sont des termes abusifs qui n’ont que peu de sens, voir aucun à ce niveau, précisément, pour avoir été tant pervertis. Des termes qui, au lieu de nous aider à éclaircir les divergences et jeter des ponts dans les discussions, nous isolent, sans nous aider ni à persuader ni à éclaircir les véritables points du débat. Tous les problèmes de méthodes et de conceptions avec le reste de la gauche sont réduits à une simple formule « vous voulez prendre le pouvoir et nous non ». J’ai toujours pensé au côté absurde de cette énoncé : n’importe qui réellement aveuglé par l’obsession de détenir le pouvoir ferait mieux de s’allier aux partis de gouvernement ou de la bourgeoisie, plutôt que de militer dans un parti communiste ou d’inspiration socialiste, ce qui indubitablement peut lui attirer plus de problèmes que de bénéfices matériels dans l’immédiat. C’est autre chose ce qui arrive lorsque ces partis arrivent à avoir quelque pouvoir entre leurs mains, ou lorsqu’ils parviennent à développer une bureaucratie ayant une quelconque parcelle de pouvoir au sein d’un quelconque mouvement influent. Mais j’insiste, ceci est un problème de méthodes plus que des sinistres intentions originelles.

Ceci n’exclut pas qu’au sein de la gauche, comme n’importe où, il y ait des gens malhonnêtes, des gens opportunistes, des gens avec un esprit étriqué et incapables de comprendre la réalité au-delà de leurs étroites œillères partisanes, ou encore pire, des gens qui fassent passer les intérêts de leur secte avant ceux de l’ensemble du peuple. Mais entre accepter ceci et supposer que nous sommes le seul secteur révolutionnaire bien intentionné, pur et dévoué, il y a une énorme différence.

VII.

Luigi Fabbri, dans son document fondamentale « Les influences bourgeoises dans l’Anarchisme » se plaignait alors en 1918 du problème du langage utilisé entre anarchiste pour débattre, mais également envers d’autres secteurs populaires ou de gauche. Sa plainte est particulièrement révélatrice pour tout ce que j’ai essayé d’exposer. Fabbri nous dit :

« Le but de la propagande et de la polémique est de convaincre et persuader. Donc bon : on ne convainc pas et on ne persuade pas par la violence du langage, avec des insultes et des invectives, mais avec la courtoisie et l’éducation des manières. [6]. »

Et il continue :

« (…) Mais la violence du langage dans la polémique et dans la propagande, la violence verbale et écrite, qui s’est parfois résolu douloureusement par des actes de violence matérielle contre des personnes, la violence qui, surtout, je le déplore, est celle utilisée contre d’autres partis progressistes, plus ou moins révolutionnaires, ce qui importe peu, qui sont composés d’opprimés et d’exploités comme nous, des gens qui comme nous sont animés par le désir de changer pour le meilleur la situation politique et sociale actuelle. De tels partis, qui aspirent au pouvoir, lorsqu’ils y parviennent, seront indubitablement des ennemis des anarchistes, mais comme ceci est encore loin d’arriver, comme leurs intentions peuvent être bonnes et que beaucoup des maux qu’ils veulent éliminer nous voulons également les voir disparaître, et comme nous avons beaucoup d’ennemis communs et qu’en commun nous auront, sans doute, à livrer plus d’une bataille, il est inutile, quand ce n’est pas préjudiciable, de les traiter avec violence, étant donné que pour l’instant ce qui nous divise est une différence d’opinion, et traiter violemment quelqu’un parce qu’il ne pense pas ou n’agit pas comme nous est une prépotence, un acte antisocial.

La propagande et la polémique que nous menons envers les éléments des autres partis, tend à les persuader de la bonté de nos raisons, à les attirer dans notre sphère. Ce que nous avons dit précédemment dans les grandes lignes, c’est-à-dire, qu’on persuade mal celui qu’on traite mal, s’applique plus particulièrement lorsqu’il s’agit d’éléments assimilables : des ouvriers, des jeunes, des intelligences déjà éveillées, des hommes qui sont sur le chemin de la vérité. Le choc de la violence, au contraire, loin de les pousser, les arrête en chemin, par réaction. Certains de leurs chefs peuvent agir de mauvaise foi, mais dites-moi : sommes-nous sûrs que parmi nous il n’y a pas aussi des personnes qui agissent de la même manière ? Nous devons tâcher de les attaquer en les attrapant, comme on a l’habitude de dire, la main dans les sac, lorsqu’il est évident qu’ils agissent de mauvaise foi, et ne pas se mettre à attaquer tout le parti. Il est certain que beaucoup de leurs doctrines sont erronées, mais pour démontrer leur erreur les insultes ne sont pas nécessaires ; certaines de leurs méthodes sont nocives pour la cause révolutionnaire, mais en agissant, nous, de manière différente et en faisant de la propagande par l’exemple et la démonstration raisonnée, nous leur montrerons que nos méthodes sont meilleures.

Toutes les considérations de ce travail m’ont été suggérées par la constatation d’un phénomène que j’ai observé dans notre camp. Nous nous sommes tant habitués à donner de la voix toujours et à tout propos, que nous avons perdu graduellement la valeur des mots et de leur relativité. Les mêmes adjectifs méprisants nous servent de la même manière à attaquer de front le curé, le monarque, le républicain, le socialiste, et même l’anarchiste qui ne pense pas comme nous. Et ceci est un défaut primordial. Si une quelconque différence se fait jour, c’est plutôt au bénéfice de nos pires ennemis. On peut dire que les anarchistes et les socialistes nous n’avons jamais usé de tant d’insolence envers le curé et le monarque qu’envers les républicains, et que les anarchistes n’en ont jamais autant dit aux bourgeois qu’ils n’en ont dit aux socialistes. Et je dirais plus encore : spécialement ces derniers temps, il y a eu des anarchistes qui ont ont traité d’autres anarchistes, qui ne pensaient pas exactement comme eux, comme jamais ils n’ont traité les clercs, les exploiteurs et les policiers réunis.

(…) je crois qu’il vaudrait mieux que nous nous attachions à nous connaître, et, surtout, à travailler sans jamais perdre de vue qu’en face nous avons l’ennemi, le véritable ennemi qui guette le moment de notre faiblesse pour nous assener ses coups. Parce que nulle part comme au milieu des partis où l’action est l’unique raison de vivre, on ne peut dire avec de meilleurs raisons que l’oisiveté est le pire des vices et le premier d’entre eux est celui de la discorde. » [7]

On ne peut être plus lapidaire et précis que dans cet jugement. Et une nouvelle fois nous voyons que, en 90 ans nous avons appris extrêmement peu et qu’il nous manque encore beaucoup pour avancer dans la construction d’un espace sain de débat, où nous pouvons apprendre et avancer.

VIII.

Pour nous, la critique et le débat doivent être des outils pour la construction, avant tout. Ne nous intéresse pas le débat pour démontrer « qui a raison », ni le débat à des fins purement sportives, mais celui servant à chercher le chemin le plus judicieux pour affronter les problèmes auxquels notre mouvement est confronté et dans un esprit véritablement constructif. Il est certain qu’une telle forme de débat doit avoir pour point de départ la pratique, car nous croyons que le débat doit être fermement ancré dans la réalité pour ainsi éviter les distorsions propres à la méconnaissance pratique ou de l’idéalisme en résultant. De plus, seule la discussion fondée sur des expériences équivalentes peut générer un langage commun et productif. Si donc on critique une organisation pour sa manière de faire les choses, certainement, nous devons être capables de montrer qu’existe une autre manière de les faire ou, qu’au moins nous puissions suggérer des alternatives. Bien qu’il soit nécessaire d’avoir présent à l’esprit à chaque moment qu’il est rare qu’une position soit entièrement bonne et que, en fin de comptes, c’est la même pratique, le développement de la réalité, laquelle se voue à trancher les positions les plus judicieuses des moins judicieuses.

Bien, un autre point important est que si la critique révolutionnaire ne s’accompagne pas d’une pratique, elle est alors insignifiante. Bon, quel sens peut avoir une critique se vantant d’être révolutionnaire si elle n’est pas disposée à se convertir en verbe, dans l’action indispensable pour qu’il y ait un vrai mouvement révolutionnaire et non en pure dilettantisme intellectuel ? Le révolutionnaire, à la différence du politicard, ne parle pas depuis le parterre, depuis la place de spectateur : le révolutionnaire doit parler depuis l’action et depuis l’effort, aussi humble qu’il puisse paraître, de se convertir en alternative au présent. Je tends à être aussi sceptique envers les hypercritiques que des ultra-révolutionnaire qu’on ne voit jamais dans aucune expérience concrète et qui jamais ne se sont sali les mains. Ceci est une vision constructive de la critique : une qui se forge à la chaleur de la construction concrète et non du seul esprit de destruction de l’effort de l’autrui.

Le débat doit, de plus, être mis au service de la pratique, bref, la dynamique qu’il génère doit servir à enrichir nos expériences. Et vice versa, la pratique amène ensuite de nouveaux éléments pour avancer dans la théorie, et comme disait Berneri, vers un anarchisme qui sache tailler les anciennes branches, qui sache insérer des vérités nouvelles à ses vérités fondamentales et qui sache se rénover, parce que bon c’est l’immobilisme intellectuel le principal facteur de notre incapacité à comprendre complètement les phénomènes d’un monde qui est en perpétuel transformation.

Mais la critique n’a pas seulement pour rôle de nous aider à mieux comprendre notre réalité et à développer des concepts, des préceptes et des propositions plus judicieuses face aux nécessités de notre époque. Le débat est aussi important pour avancer et se défaire d’idées erronées, mal formulées ou insuffisantes. Comme me disait un jour un camarade : « tu n’es pas parvenu à me convaincre par notre débat, mais au moins, il m’a servi à découvrir mes propres faiblesses et donc à renforcer mes idées ». Ce n’est pas tomber dans un dialogue de sourds, à condition de nous répondre et d’écouter les arguments de l’autre. Plus encore, c’est une aide cruciale pour avancer, puisqu’elle donne de la force aux idées et elles apparaissent alors mieux argumentées, plus convaincantes et plus judicieuses. Tout en nous défaisant des idées fausses ou disparates.

Enfin, la critique et le débat sont extrêmement importants pour jeter des ponts vers d’autres courants. En développant ça nous pouvons approcher ceux qui ont été attirés par d’autres courants, nous pouvons gagner d’autres organisations à nos positions ou nous pouvons apprendre d’elles et nous rendre compte que, dans certains aspects précis de notre politique, nous faisions erreur. Seul là où a été jeté le pont d’une saine discussion, il peut y avoir une pratique libre de tout sectarisme qui, respectant les différences, soit capable de conjuguer les efforts là où il y a unité de points de vue.

IX.

Ces paroles ne sont pas écrites avec l’intention de dénoncer ou désigner tel ou tel camarade comme sectaire. Je ne crois pas non plus qu’il existe aucun courant libre de ce vice qui s’est converti en coutume dans nos cercles. Bien souvent est aussi coupable celui qui provoque que celui qui se laisse provoquer et suit le courant. Nous savons tous qu’il y a « des francs-maçons au sens intellectuel » dans le mouvement ; nous savons tous qu’il y a des dévots du « Saint Office » ; eux n’ont pour nous la moindre bienveillance. On en a rien à secouer, comme on dit, car nous savons que rien de ce qui est fondamentale pour parvenir à une société libre ne se tranche de ce côté-là. Mais ce qui est préoccupant, c’est qu’eux parviennent à rallier d’autres camarades ou organisations qui se révèlent précieux pour cet obstacle. Et pire encore, que la culture du débat ait comme référent commun tracé par cet esprit insignifiant. Et pire encore : que les camarades qui, depuis certains aspects ou perspectives, qui seraient présent dans la lutte et la construction n’aient pas encore appris à générer ces dynamiques d’échange salutaire. C’est ce qui est vraiment préoccupant.

La gauche traditionnelle a été sectaire, a été dogmatique et a fréquemment ignoré la réalité qui l’entoure. Je ne crois pas que les anarchistes, en général, aient été meilleurs. Il est temps de donner l’exemple. Ce que nous devons viser c’est construire des espaces de discussion et changer les habitudes malsaines au sein de notre mouvement, qui n’apportent rien au débat et entravent le développement du nécessaire esprit critique dont a tant besoin le mouvement révolutionnaire pour faire face aux difficiles tâches de régénération sociale que nous avons devant nous.

[1] Dans “‘Anarchisme & Syndicalisme’ Le Congrès Anarchiste International d’Amsterdam (1907)” Ed. Nautilus-Monde Libertaire, 1997, p.161.

[2] Cet attrait pour la dénonciation est arrivé, lamentablement, à des extrémités morbides dans les médias argentins et espagnols.

[3] Luigi Fabbri, le fameux anarchiste italien, dit que la première fois qu’il a vu des journaux anarchistes ceux-là ne l’ont pas convaincu et que si ça avait du être par la propagande écrite des anarchistes, il ne se serait jamais rapproché du mouvement. Lamentablement, beaucoup de notre presse aujourd’hui, par sa virulence contre le reste de l’anarchisme et de la gauche tient plus un rôle de contre-propagande que de propagande proprement dit.
[4] Dans “Camillo Berneri: Humanisme et Anarchisme” Ed. de Ernest Cañada, ed. Los libros de la Catarata, 1998, pp.43-46.

[5] Il y a évidemment des articles (comme celui-là même que j’écris) ou des publications qui sont dirigées principalement au public libertaire, qui est son véritable auditoire. Jene me réfère certainement pas dans cet article à ce type de publications, mais à celles qui explicitement se disent de « propagande », de « diffusion », de « divulgation », etc…

[6] Luigi Fabbri, “Influences Bourgeoises de l’Anarchisme”, éd. Solidarité Ouvrière (Paris), 1959, p.53.

[7] Ibid. pp.56-59.

Auteur(s): José Antonio Gutiérrez
Notas: Publicado el 12 de noviembre de 2007.
Source: anarkismo.net
http://es.theanarchistlibrary.org/librar…evoluciona

Programme du Séminaire zapatiste « La pensée critique face à l’hydre capitaliste »

source.

 

Traduction du communiqué de l’EZLN, diffusé le 30 avril sur le site de Liaison Zapatiste. Cette traduction a été faite par @EspoirChiapas. Vous pouvez retrouver cette traduction sur le site d’Espoir Chiapas et sur le site de Liaison Zapatiste.

Le sⒶp

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ARMÉE ZAPATISTE DE LIBÉRATION NATIONALE.

MEXIQUE.

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PROGRAMME ET AUTRES INFORMATION SUR L’HOMMAGE ET LE SÉMINAIRE.
29 avril 2015.
Compas:
Je vous donne les dernières informations sur la célébration en hommage aux Compas Luis Villoro Toranzo et le Maître Zapatiste Galeano, la journée du 2 mai 2015 et du séminaire qui se célébrera du 3 au 9 mai 2015.
Premièrement.- Un groupe d’artiste graphiques participera aussi au Séminaire « La Pensée Critique face à l’hydre Capitaliste » avec une exposition intitulée « Signes et Signaux » avec une œuvre artistique propre et spécialement créée pour cette exposition participent:
Antonio Gritón
Antonio Ramírez
Beatriz Canfield
Carolina Kerlow
César Martínez
Cisco Jiménez
Demián Flores
Domi
Eduardo Abaroa
Efraín Herrera
Emiliano Ortega Rousset
Felipe Eherenberg
Gabriel Macotela
Gabriela Gutiérrez Ovalle
Gustavo Monroy
Héctor Quiñones
Jacobo Ramírez
Johannes Lara
Joselyn Nieto
Julián Madero
Marisa Cornejo
Mauricio Gómez Morín
Néstor Quiñones
Oscar Ratto
Vicente Rojo
Vicente Rojo Cama
La présentation de l’exposition sera le matin du 4 mai 2015 au CIDECI.
Deuxièmement:
– Nous vous donnons le programme des activités et participations pour le séminaire. Il pourra y avoir quelques changements (attention: tous les horaires sont à l’heure nationale).
HOMMAGE:
Samedi 2 mai. Caracol de Oventik. 12:30 hrs.
Hommage aux compañeros Luis Villoro Toranzo et Maestro Zapatiste Galeano.
Participent:
Pablo González Casanova (un écrit).
Adolfo Gilly.
Fernanda Navarro.
Juan Villoro.
Mère, Père épouse et fil-le-s du compañero maestro Galeano.
Compañeros et compañeras de lutte du compañero maestro Galeano.
Comandancia General – Comisión Sexta del EZLN.
Note: La journée du 2 mai on autorisera l’accès au caracol avant 12:30. Quand arrivera l’heure, nous vous demanderons de vous installer à l’extérieur, pour la cérémonie de réception des familles des « hommagés et invité-e-s d’honneur, et que tou-t-e-s entrés derrière eux au lieu précis de l’hommage. En terminant l’acte, vous devrez vous retirer tou-t-e-s parceque le caracol sera occupé dans sa totalité par les compañeras et compañeros bases d’appui zapatiste. Vous ne pourrez pas rester passer la nuit dans le caracol. On calcule que l’hommage se terminera au plus tard entre 16:00hrs et 17:00hrs de façon à ce que vous puissiez rentrer en sécurité et confort à San Cristobal de Las Casas.
SÉMINAIRE « LA PENSÉE CRITIQUE FACE A L’HYDRE CAPITALISTE »
Dimanche 3 mai. Caracol de Oventikl 10:00-14:00. On vous demande d’arriver un peu avant cette heure.
Inauguration à la charge de la Comandancia Générale de l’EZLN.
Don Mario González et Doña Hilda Hernández (video).
Doña Bertha Nava et Don Tomás Ramírez.
Participation de la Commission Sexta de l’EZLN.
Juan Villoro.
Adolfo Gilly.
Participation de la Commission Sexta de l’EZLN.
Transfert aux installations du CIDECI à  San Cristóbal de Las Casas, Chiapas, à partir de 14:00 hrs.
Dimanche 3 mai. CIDECI. 18:00-21:00.
Sergio Rodríguez Lazcano.
Luis Lozano Arredondo.
Rosa Albina Garavito.
Participation de la Comissión Sexta de l’EZLN.
Lundi 4 mai. CIDECI. 10:00 a 14:00.
María O’Higgins.
Oscar Chávez (enregistrement).
Guillermo Velázquez (enregistrement).
Antonio Gritón. Présentation de l’Exposition Graphique “L’Hydre Capitaliste ».
Efraín Herrera.
Participation de la Commission Sexta de l’EZLN.
Lundi 4 mai. CIDECI. 17:00 a 21:00.
Eduardo Almeida.
Vilma Almendra.
María Eugenia Sánchez.
Alicia Castellanos.
Greg Ruggiero (écrit).
Participation de la Commission Sexta de l’EZLN.
Mardi 5 mai, CIDECI. 10:00 a 14:00.
Jerónimo Díaz.
Rubén Trejo.
Cati Marielle.
Álvaro Salgado.
Elena Álvarez-Buylla.
Participation de la Commission Sexta de l’EZLN.
Mardi 5 mai. CIDECI. 17:00 a 21:00.
Pablo Reyna.
Malú Huacuja del Toro (écrit).
Javier Hernández Alpízar.
Tamerantong (video).
Ana Lidya Flores.
Participation de la Commission Sexta de l’EZLN.
Mercredi 6 mai. CIDECI. 10:00 a 14:00.
Gilberto López y Rivas.
Immanuel Wallerstein (écrit).
Michael Lowy (écrit).
Salvador Castañeda O´Connor.
Pablo González Casanova (écrit).
Participation de la Commission Sexta de l’EZLN.
Mercredi 6 mai. CIDECI. 17:00 a 21:00.
Karla Quiñonez (écrit).
Mariana Favela.
Silvia Federici (écrit).
Márgara Millán.
Sylvia Marcos.
Havin Güneser, du Kurdish Freedom Movement.
Participation de la Commission Sexta de l’EZLN.
Jeudi 7 mai, CIDECI. 10:00 a 14:00.
Juan Wahren.
Arturo Anguiano.
Paulina Fernández.
Marcos Roitman (écrit).
Participation de la Commission Sexta del EZLN.
Jeudi 7 mai, CIDECI. 17:00 a 21:00.
Daniel Inclán.
Manuel Rozental.
Abdullah Öcalan, du Kurdish Freedom Movement (participation écrite).
John Holloway.
Gustavo Esteva.
Sergio Tischler.
Participation de la Commission Sexta de l’EZLN.
Vendredi 8 mai. CIDECI. 10:00 a 14:00.
Philippe Corcuff (video).
Donovan Hernández.
Jorge Alonso.
Raúl Zibechi.
Carlos Aguirre Rojas.
Participation de la Commission Sexta de l’EZLN.
Vendredi 8 mai. CIDECI. 17:00 a 21:00.
Carlos González.
Hugo Blanco (video).
Xuno López.
Juan Carlos Mijangos.
Óscar Olivera (video).
Participation de la Commission Sexta del EZLN.
Samedi 9 mai. CIDECI. 10:00 a 14:00.
Jean Robert.
Jérôme Baschet.
John Berger (escrito).
Fernanda Navarro.
Participation de la Commission Sexta de l’EZLN.
Clôture…
Troisièmement.
– Jusqu’au 29 avril 2015 nous avons confirmé l’inscription de 1 528 personnes. Parmi elles: 764 disent être adhérentes à la Sexta, 693 disent ne pas être adhérentes, 117 disent être des médias libres autonomes alternatifs ou comme ils s’appellent, et 8 collaborent avec les médias commerciaux.
Quatrièmement.
– Ceux qui n’arrivent pas à s’enregistrer pour la journée du 2 mai 2015, pourront le faire directement au CIDECI à San Cristobal de Las Casas, Chiapas.
C’est tout pour l’instant.
Bon voyage.
Depuis la conciergerie.
SupGaleano.
Avril 2015.
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LE CONCEPT DE LIBERTÉ DANS LES IDÉES ANARCHISTES

source.

 

Traduction d’un article paru le 3 mars sur le site Proyecto Ambulante, sur la conception anarchiste de la « liberté ». Si l’égalité ou la solidarité sont très souvent mis en avant, la liberté est bien trop souvent recouverte, voir étouffée, par une sécurité pour laquelle trop de gens sont prêts à la sacrifier. Pour les anarchistes, contrairement à la conception généralement admise d’une liberté s’arrêtant là où commence celle des autres, la liberté s’étend avec celle des autres…

Le sⒶp

 

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« La volupté de la destruction est une volupté créatrice. » Bakounine

 

LA LIBERTÉ EST, POUR LA PHILOSOPHIE ANARCHISTE, SON THÈME CENTRAL ; D’OÙ LE FAIT QU’ILS SE FONT APPELER LIBERTAIRES. POUR L’ANARCHISME, LA LIBERTÉ CONSTITUE UNE CONQUÊTE VITALE ET SOCIALE ; LA QUESTION N’EST PAS TANT QUE L’ÊTRE HUMAIN SOIT LIBRE DE FAÇON INNÉE, MAIS QU’IL TROUVE PRÉCISÉMENT LES CHEMINS POUR EXERCER SA LIBERTÉ CAR ELLE EST LA CARACTÉRISTIQUE PRIMORDIALE DE SON EXISTENCE.

À la marge de ce que purent penser les anarchistes du XIXe siècle, l’évolution des idées libertaires montre une philosophie plus vitaliste qu’idéaliste, sa conception de la liberté n’est pas abstraite mais marquée par une série de valeurs concrètes situées dans un monde en constant devenir. Dans la ligne de la pensée d’Albert Camus, c’est l’être humain, également dans la vie sociale, celui qui se montre capable (ou pas) de donner un sens à son existence ; la vie reste marquée pour l’anarchisme, en somme, par un effort constant de libération. Insistons sur le fait que cet effort se voit alors conditionné par une multitude de forces externes, d’où le fait que la lutte pour la liberté passe par l’instauration d’une société non répressive qui permette son développement. Il y en a qui ont défini, et nous ne pouvons être plus en accord, l’anarchisme comme une pratique de la libération (Formes et tendances de l’anarchisme, Rene Furth). Ne tomber dans aucune forme de naïveté, c’est être conscient que l’individu peut tomber, et il le fait trop souvent, dans une inertie contraire à tout compromis libérateur ; un motif supplémentaire pour insister sur un concept positif de la liberté, dans la construction d’une société aux conditions adéquates pour son exercice.

Comme il a été dit à de nombreuses reprises, la liberté anarchiste n’a rien à voir avec celle préconisée par le libéralisme, plus propre à un individu isolé et nécessaire à son exercice de l’exploitation de ses semblables et du privilège économique. Rappelons, une fois de plus, les mots de Bakounine : « La liberté sans le socialisme c’est le privilège, l’injustice. Le socialisme sans la liberté c’est l’esclavage et la brutalité ». Avant cela, Proudhon lui-même dit que la liberté isolée, sans vie sociale, produira « toujours moins de société que sous n’importe quel autre système ». La liberté de l’anarchisme est étroitement liée à la solidarité, au soutien mutuel ; la liberté personnelle, l’autonomie individuelle, n’est jamais reléguée, toute coercition est évitée, mais la nécessité de la vie communautaire doit être rappelé constamment. D’autre part, seule la pratique de la liberté génère une liberté plus grande, ce qui rend de fait tout système autoritaire incompatible avec l’anarchisme. C’est pourquoi, sont rejetés dans la philosophie anarchiste, aussi bien l’individu isolé, que le totalitarisme et toute forme autoritaire. Rappelons une fois encore les propos de Bakounine : « Rien n’est aussi dangereux pour la morale privée d’un homme que l’habitude du commandement. Le meilleur homme, le plus intelligent, le plus désintéressé, le plus généreux, le plus pur, se gâtera infailliblement et toujours à ce métier. Deux sentiments inhérents au pouvoir ne manquent jamais de produire cette démoralisation : le mépris des masses populaires et l’exagération de son propre mérite. Le pouvoir et l’habitude du commandement se convertissent pour les hommes, même pour les plus intelligents et virtuoses, en source de méchanceté intellectuelle et morale ».

La liberté pour l’anarchisme, en définitive, se réalise dans la vie sociale. Les autres concepts nécessaires à son plein exercice sont la solidarité, le soutien mutuel et le contrat libre.

Encore Bakounine :

« je ne suis véritablement libre qu’autant que tous les êtres humains qui m’entourent, hommes et femmes, sont également libres. La liberté est, au contraire, sa condition nécessaire et sa confirmation. Je ne saurais être plus véritablement libre qu’à travers la liberté des autres, de façon à ce que plus nombreux sont les hommes libres qui m’entourent et plus profonde et plus grande sa liberté, plus la mienne l’est. C’est, au contraire, l’esclavage des hommes qui pose une limite à ma liberté ; ou, ce qui revient au même, son animalité est une négation de mon humanité. La liberté, donc, est une chose extrêmement complexe, et avant tout éminemment sociale, puisque seulement en société, et au sein de la plus étroite égalité solidaire de chacun avec tous, elle peut se réaliser ».

Devançant ce qui sera étudié plus tard par la psychologie sociale, Bakounine nous rappelle que

« chaque homme que vous connaissez et avec lequel vous vous liez, directement ou indirectement, détermine votre être le plus intime, contribue à faire de vous ce que vous êtes, à constituer votre propre personnalité ».

La liberté implique, de manière évidente dans l’anarchisme, l’égalité. Cette égalité n’est pas, évidemment, l’uniformité : elle est plus, elle est l’acceptation de la diversité et de la complexité qui conduit à la négation de tout État. Face aux propositions libérales, formelles et finalement vides, la liberté anarchiste est réalisée en fonction des autres et de manière effective ; notre autonomie implique les autres, de même que dans un concert où les musiciens essayent de s’harmoniser entre eux sans qu’aucun des membres ne perde sa liberté individuelle. La philosophie anarchiste, comme nous le rappelle Herbert Read (Anarchie et ordre), n’est pas essentialiste, elle ne part d’aucun point de départ ; comme il a été dit antérieurement, la liberté chez l’être humain est une condition possible de son existence, sur l’individu retombe la responsabilité de la mener à terme. Insistons sur le caractère pragmatique de la philosophie anarchiste. Le choix de la liberté comme partie fondamentale de ses propositions situe l’anarchisme, certainement, comme la plus profonde et solide des théories politiques modernes. L’idée de liberté pour l’anarchisme ne peut se comprendre qu’en tenant compte de nombreux autres concepts : l’égalité, la pluralité, l’autonomie, l’éducation, la solidarité comme facteur de la cohésion sociale ou l’espace public comme dialogue et confrontation.

Dans ce coup d’œil sommaire sur le concept de liberté dans l’anarchisme, mentionnons Stirner, tout en rappelant sa difficile adaptation à la philosophie anarchiste. Son individualisme extrême, son exaltation de la liberté en tant que force vitale absolue, le fait sûrement tombé dans un certain irrationalisme et l’oppose à une grande majorité des penseurs anarchistes ; cependant, sa revendication de la souveraineté individuelle et sa lutte contre toute abstraction et toute transcendance, exprimées dans sa spectaculaire œuvre L’unique et sa propriété, méritent d’être rappelées. Pour les idées anarchistes, au mois pour la majorité, pour être prudent, l’être humain est éminemment social et seul en société il peut être libre ou esclave, de même qu’heureux ou malheureux. Le toujours pragmatique Malatesta assure : « Par conséquent, au lieu d’aspirer à une autonomie nominale et impossible, (l’être doit) chercher les conditions de sa liberté et de sa félicité dans l’accord avec les autres hommes, modifiant en accord avec eux telles institutions qui ne leur conviendrait pas ». La société libertaire, inutile de le dire, est contingente et non le résultat d’une quelconque loi naturelle, devenant possible ou non selon que le décident les êtres humains ; Malatesta, aussi éloigné de tout idéalisme et paraphrasant Bakounine, « la liberté d’un individu trouve, non pas sa limite, mais son complément dans la liberté des autres », considère cette assertion comme une belle aspiration ; cependant, il se souvient de la complexité et de la pluralité de la vie sociale, ce qui fait que les goûtes et besoins des autres supposent bien souvent une entrave à nos propres désirs. Il s’agit, cependant, d’une revendication de la nécessité d’accords mutuels et de la compréhension des conflits possibles et des désillusions qui, sans doute, existeront également dans une société libertaire.

 

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Rojava: Fantasmes et réalités

Le texte « Du Chiapas au Rojava: plus que de simples coïncidences » m’a semblé intéressant mais malheureusement dénué de toute critique. Il est vrai qu’il est parfois bon de se laisser aller à un certain enthousiasme quant à des expériences révolutionnaires allant dans le bon sens, dans un monde dominé par les ravages d’un capitalisme et un retour à diverses formes d’obscurantismes. Pour autant, ce qui se passe au Rojava pose un certain nombre de questions. En effet, le rôle du leader kurde Öcalan, aussi bien dans le processus de « transformation » du mouvement marxiste-léniniste vers le confédéralisme démocratique, que dans l’unification de la luttes des kurdes (dont la libération de Öcalan est un vecteur), que dans l’imagerie et l’imaginaire des mouvements ne peut que poser problème pour celles et ceux qui pensent qu’il ne peut et ne doit exister ni César, ni tribun.

Passer d’un centralisme autoritaire à une décentralisation libertaire ou à l’autogestion semble un cheminement intéressant, mais lorsque ce changement de voie est impulsé (pour ne pas dire imposé) par le haut cela paraît paradoxale. Évidemment ce processus peut aussi être le fait d’un changement en-bas, après tout l’incarcération d’Öcalan depuis près de 15 ans, et donc son absence a pu également laissé se développer une nouvelle génération de militants ne l’ayant pas connu. N’ayant pas été sur place, je me contente donc de présenter des textes. Après l’enthousiasme d’un premier texte, en voici un plus critique. Quoi qu’il en soit, on ne peut que suivre et soutenir les révolutionnaire du Rojava, car le chemin suivi semble aller dans le bon sens, car ce point est plus important que le point d’où part chacun de nous sur le long chemin de l’émancipation.

Bonne lecture

Le sⒶp

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Ce texte critique en anglais est tiré du site « SERVET DÜŞMANI » (http://www.servetdusmani.org/rojava-fantasies-and-realities/) où il a été mis en ligne le 1er novembre 2014. Il a été traduit en français en décembre 2014 par une personne du Collectif Anarchiste de Traduction et de Scannérisation de Caen (et d’ailleurs) : http://ablogm.com/cats/

Le texte a été féminisé et il est librement utilisable par tous et toutes.

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Rojava: Fantasmes et réalités

Par Zafer Onat

La résistance de Kobanê qui a passé ses 45 jours a maintenant causé le fait que l’attention des révolutionnaires du monde entier s’est tournée vers le Rojava. Comme résultat du travail mené par l’Action Révolutionnaire Anarchiste1 des camarades anarchistes de nombreuses parties du monde ont envoyé des messages de solidarité à la résistance de Kobanê2. Cette position internationaliste a sans doute une grande importance pour les gens qui résistent à Kobanê. Toutefois, si nous n’analysons pas ce qui est en train d’arriver dans toute sa vérité et si, au lieu de cela, nous romançons, nos rêves se transformeront rapidement en déception.

En outre, afin de créer l’alternative révolutionnaire mondiale qui est urgemment nécessitée, nous devons avoir la tête froide et être réaliste, et nous devons faire des évaluations correctes. Sur ce point laissez nous mentionner en passant que ces messages de solidarité qui ont été envoyés à l’occasion de la résistance de Kobanê démontrent l’urgence de la tâche de créer une association internationale où les anarchistes révolutionnaires et les communistes libertaires peuvent discuter les questions locales et globales et être en lien solidaire durant les luttes. Nous avons ressenti le manque d’une telle internationale durant les quatre dernières années lorsque de nombreux soulèvements sociaux eurent lieu dans de nombreuses parties du monde – nous avons au moins ressenti ce besoin durant le soulèvement qui eut lieu en juin 2013 en Turquie.

Aujourd’hui, cependant, nous devons discuter du Rojava sans illusions et baser nos analyses sur le bon axe. Il n’est pas très facile pour des personnes d’évaluer les développements qui se produisent au sein du cadre temporel dans lequel elles vivent à partir de ce qu’elles voient en ce moment. Évidemment, des évaluations faites avec l’esprit obscurci par le sentiment d’être acculéEs et désespéréEs rendent encore plus dur pour nous le fait de produire des réponses solides.

Nulle part dans le monde d’aujourd’hui n’existe un mouvement révolutionnaire efficace dans notre sens du terme ou un fort mouvement de classe qui peut être un précurseur d’un tel mouvement. Les luttes qui émergent s’amenuisent soit en étant violemment réprimées ou soit en étant entraînées dans le système. Il semble qu’à cause de cela, juste comme dans le cas d’une importante partie des marxistes et des anarchistes en Turquie, des organisations révolutionnaires et des individus dans diverses parties du monde, sont en train d’attribuer à la structure qui a émergé au Rojava un sens qui est au delà de sa réalité. Avant tout autre chose, il est injuste pour nous de charger le fardeau de notre échec à créer une alternative révolutionnaire dans les endroits où nous vivons et le fait que l’opposition sociale est largement cooptée au sein du système sur les épaules des personnes qui luttent au Rojava. Ce Rojava, où l’économie est dans une large mesure agricole et qui est encerclé par des blocs impérialistes menés d’un coté par la Russie et de l’autre coté par les USA, par des régimes répressifs, réactionnaires et collaborateurs dans la région et par des organisations djihadistes brutales comme l’État Islamique qui ont prospéré dans cet environnement. En ce sens, il est également problématique d’attribuer une mission au Rojava qui est au delà de ce qu’il est ou de ce qu’il peut être ou de blâmer ces gens engagés dans une lutte à la vie à la mort parce qu’ils et elles escomptent du soutien de la part des forces de la Coalition ou qu’ils et elles ne mènent pas « une révolution à notre goût ».

Tout d’abord nous devons identifier le fait que le processus du Rojava a des caractéristiques progressistes telles qu’un important bond en avant dans la direction de la libération des femmes, la tentative de construire une structure laïque, en faveur de la justice sociale, démocratique et pluraliste et le fait que les autres groupes ethniques et religieux aient une part dans l’administration. Toutefois, le fait que la nouvelle structure émergente ne vise pas l’élimination de la propriété privée, c’est à dire l’abolition des classes, que le système tribal demeure et que les leaders tribaux prennent part à l’administration montre que le but n’est pas la suppression des relations de production féodales ou capitalistes mais, au contraire, dans leurs propres mots « la construction d’une nation démocratique ».

Nous devons également nous souvenir que le PYD est une partie de la structure politique dirigée par Abdullah Öcalan depuis 35 ans qui vise à la libération nationale et que toutes les limitations politiques que les mouvements nationalement orientés possèdent s’appliquent aussi au PYD. De plus, l’influence des éléments qui appartiennent à la classe dirigeante à l’intérieur du mouvement kurde est en augmentation constante avec le « processus de solution », spécialement en Turquie.

Sur ce point, il est utile d’examiner le Contrat de la KCK3 qui définit le confédéralisme démocratique qui forme la base du système politique au Rojava4. Quelques points dans l’introduction écrite par Öcalan méritent notre attention :

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Tandis que les photos des deux femmes portant des fusils correspondent à une similarité dans le sens de femmes combattant pour leurs libertés, il est clair que les personnes combattant l’État Islamique au Rojava n’ont pas, en ce moment précis, les mêmes buts et idéaux que les travailleurs-euses et paysanNEs pauvres qui luttaient au sein de la CNT-FAI afin de renverser à la fois l’État et la propriété privée.


« Ce système prend en compte les différences éthniques, religieuses et de classe sur une base sociale. » (..)

« Trois systèmes de lois s’appliqueront au Kurdistan : la loi de l’UE (Union Européenne), la loi de l’État unitaire, la loi confédérale démocratique. »

En résumé, il est déclaré que la société de classe demeurera et qu’il y aura un système politique fédéral compatible avec le système global et l’État-nation. De concert avec cela, l’article 8 du Contrat, intitulé  » Droits personnels, politiques et libertés » défend la propriété privée et la section C de l’article 10 intitulée « Responsabilités basiques » définit la base constitutionnelle du service militaire obligatoire et déclare « En cas de guerre de légitime défense, en tant qu’exigence de patriotisme, il y a la responsabilité de rejoindre activement la défense du pays natal et des droits et libertés basiques ». Tandis que le Contrat déclare que le but n’est pas le pouvoir politique, nous comprenons également que la destruction de l’appareil d’État n’est pas visée, ce qui signifie que le but est l’autonomie au sein des États-nations existants. Quand le Contrat est vu dans son ensemble, l’objectif qui est présenté n’est pas vu comme allant au delà d’un système démocratique bourgeois qui est appelé confédéralisme démocratique. Pour résumer, tandis que les photos des deux femmes portant un fusil, qui sont souvent répandues dans les réseaux sociaux, l’une prise durant la Guerre Civile Espagnole, l’autre prise au Rojava, correspondent à une similarité dans le sens de femmes combattant pour leurs libertés, il est clair que les personnes combattant l’État Islamique au Rojava n’ont pas, en ce moment précis, les mêmes buts et idéaux que les travailleurs-euses et paysanNEs pauvres qui luttaient au sein de la CNT-FAI afin de renverser à la fois l’État et la propriété privée.

En outre, il y a de sérieuses différences entre les deux processus en terme de conditions d’émergence, de positions de classe de leurs sujets, de lignes politiques de celles et ceux qui conduisent le processus et de force du mouvement révolutionnaire mondial.

Dans cette situation, nous ne devons ni être surpris ou blâmer le PYD s’ils et elles sont même forcés d’abandonner leur position actuelle, de manière à trouver une alliance avec les pouvoirs régionaux et globaux afin de briser le siège de l’État Islamique. Nous ne pouvons attendre des personnes qui luttent à Kobanê qu’elles abolissent l’hégémonie du capitalisme à l’échelle mondiale ou qu’elles résistent longtemps à cette hégémonie. Cette tâche peut seulement être réalisée par un fort mouvement de classe mondial et une alternative révolutionnaire.

Le capitalisme est en crise à un niveau global et les impérialistes, qui sont en train d’essayer de transcender cette crise en exportant la guerre à chaque coin du monde, ont transformé, avec l’aide des politiques des régimes répressifs de la région, la Syrie et l’Irak en un enfer. Du fait des conditions où n’existe pas une alternative révolutionnaire, le soulèvement social qui a émergé en Ukraine contre le gouvernement pro-russe et corrompu a eu pour résultat l’arrivée au pouvoir des forces pro-Union Européenne soutenues par les fascistes et la guerre entre deux camps impérialistes continue. Le racisme et le fascisme se développent rapidement dans les pays européens. En Turquie, les crises politiques se succèdent les unes aux autres et la division ethnique et sectaire de la société s’approfondit. Tandis que dans ces circonstances, le Rojava peut apparaître comme une planche de salut sur laquelle s’appuyer, nous devons considérer qu’au delà du siège militaire de l’État Islamique, le Rojava est également sous le siège politique de forces comme la Turquie, Barzani et l’Armée Syrienne Libre. Aussi longtemps que le Rojava n’est pas soutenu par une alternative révolutionnaire mondiale sur laquelle se reposer, il semble qu’il ne sera pas facile pour le Rojava ne serait-ce que de maintenir sa position actuelle sur le long terme.

Le sentier, pas seulement pour défendre le Rojava physiquement et politiquement mais aussi pour l’emmener plus loin, réside dans la création de terrains basés sur la classe pour l’organisation et la lutte, et reliés à une forte alternative révolutionnaire organisée globalement. La même chose s’applique pour prévenir l’atmosphère de conflit ethnique, religieux et sectaire qui saisit un peu plus chaque jour les peuples de la région et pour empêcher les travailleurs-euses de glisser dans un radicalisme de droite face à la crise du capitalisme à un niveau mondial. La solidarité avec Kobanê, bien qu’importante est insuffisante. Au delà de celle-ci, nous avons besoin de voir qu’il est impératif de discuter de ce qu’il faut faire pour créer un processus révolutionnaire et s’organiser pour cela à un niveau international, partout où nous sommes, pas seulement pour celles et ceux qui résistent à Kobanê mais aussi pour des millions de travailleurs-euses à travers le monde entier.

1 DAF en turc, pour Devrimci Anarşist Faaliyet. C’est une des principales organisations anarchiste en Turquie.

2 http://meydangazetesi.org/gundem/2014/10/dunya-anarsistlerinden-kobane-dayanismasi/

3 Le Contrat est lisible en français ici : http://blogs.mediapart.fr/blog/maxime-azadi/091114/le-contrat-social-de-rojava. Le sigle KCK désigne le « Groupe des Communautés du Kurdistan », un structure politique émanant du PKK, et qui regroupe le PKK de Turquie, le PYD de Syrie, le PJAK d’Iran et le PÇDK d’Irak ainsi qu’un certain nombre d’organisations sociales qui sont plus ou moins liées à ces partis frères. Le KCK est dirigé par une sorte de parlement appelé « Kongra Gelê » ou Congrès du Peuple du Kurdistan.

4 http://tr.wikisource.org/wiki/KCK_S%C3%B6zle%C5%9Fmesi

Du Chiapas au Rojava : plus que de simples coïncidences

source.

 

Traduction de l’article de Peter Stanchev, publié le 6 février 2015 dans Kurdish Question, à partir de la traduction espagnole de Joan Enciam publiée notamment sur le site Portal Libertario Oaca.

Les points communs entre la révolte des zapatistes et celle des kurdes du Rojava avaient attiré mon attention, suite à une implication dans l’organisation d’une tournée de militants de la cause kurde en France en ce début d’année. La tournée a finalement été annulée – ou repoussée? – bien que deux rencontres avec des militants de l’Action Révolutionnaire Anarchiste de Turquie, à l’initiative du Collectif Anarchistes Solidaires du Rojava, soient tout de même prévues sur Paris: le 13 février à la CNT, 33 rue des Vignoles (Métro Avron ou Buzenval) et le 14 février au centre social l’Attiéké, 31 bd Marcel Sembat, Saint-Denis (métro Porte de Paris ou Gare de Saint Denis).

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C’est avec un plaisir non feint que j’ai donc traduit ce texte qui mettait en mots les simples intuitions qui tournaient dans ma tête. Toute fois, gardant un certains esprit critique derrière ce bel enthousiasme, je publierai dans quelques jours un texte plus nuancé sur le mouvement kurde…

En attendant, je vous recommande également l’article de Bruno Deniel-Laurent (écrivain et réalisateur) et Yvan Tellier (des Amitiés kurdes de Bretagne), « À Kobané, l’essor de l’utopie Rojava » publié dans Le Monde le 28 janvier dernier.

Le sⒶp

 

Du Chiapas au Rojava :

plus que de simples coïncidences

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L’autonomie réunie deux révolutions depuis en-bas à gauche

« « Le pouvoir pour le peuple » ne peut être mis en pratique que lorsque le pouvoir exercé par les élites sociales se dissout dans le peuple »

(Murray Bookchin, Post-Scarcity Anarchism)

 

La jusqu’il y a peu grande et méconnue ville kurde de Kobané est parvenue à attirer l’attention du monde par sa résistance féroce (1) face à l’invasion de l’État Islamique (EI) et s’est convertie en symbole international, comparé à la défense de Madrid et de Stalingrad. Le courage et l’héroïsme des Unités de Défense du Peuple et les Unités de Défense des Femmes (YPG et YPJ) ont été vantées par un large éventail de collectifs et d’individus : anarchistes, gauchistes, libéraux et même des personnes de droite ont exprimé de la sympathie et de l’admiration pour les hommes et les femmes de Kobané dans leur bataille historique contre ce qui en général est perçu comme le « fascisme » de l’État Islamique. Les médias mainstream ont été obligés de rompre le silence sur l’autonomie kurde aussi vite que les nombreux articles et nouvelles ont été retransmises et publiés, décrivant à minima la « dureté » et la détermination des combattants kurdes avec une certaine dose d’exotisme, évidemment. Néanmoins, cette attention à minima a été sélective et partiale : l’essence du projet politique au Rojava (Kurdistan ouest) a été laissé de côté et les médias ont préféré présenté la résistance à Kobané comme une étrange exception du supposé barbare Moyen-Orient. Il n’est pas surprenant que l’étoile rouge, brillant sur les drapeaux victorieux des YPG/YPJ, ne soit pas un symbole agréable aux yeux des pouvoirs occidentaux et de leurs médias. Les cantons autonomes du Rojava représentent une solution autochtone aux conflits du Moyen-Orient, comprenant la démocratie de base et les droits ethniques, sociaux et de genre, et tout cela en rejetant tout à la fois la terreur de l’EI et la démocratie libérale et l’économie capitaliste. Bien que l’Occident ait voulu maintenir le silence sur la question, ces fondements idéologiques sont la clé pour comprendre l’esprit qui a écrit l’épopée de Kobané et a fasciné le monde, comme l’a expliqué récemment l’activiste et universitaire kurde Dilar Dirik (2).

Pendant que s’intensifiaient les combats dans chaque rue, dans tous les coins de la ville, Kobané a réussi à captiver l’imagination de la gauche, et spécialement la gauche libertaire, en tant que symbole de la résistance et de la lutte, et n’a pas tardé à entrer au Panthéon des batailles pour l’humanité les plus emblématiques, telle la défense de Madrid contre les fascistes durant la décennie des années 1930. Ce n’est pas un hasard si le groupe marxiste-léniniste turc MLKP, qui a rejoint les YPG/YPJ sur le champ de bataille, a brandi le drapeau de la république espagnole sur les ruines de la ville le jour de sa libération et a lancé un appel à former des brigades internationales (3), suivant l’exemple de la révolution espagnole. Ce qui a donné lieu aux comparaisons avec la révolution espagnoles n’est pas tant la lutte pour Kobané elle-même, mais l’essence libertaire des cantons de Rojava, l’implémentation de la démocratie directe de la base et la participation des femmes et de différents groupes ethniques au gouvernement autonome. Dans beaucoup d’articles est brièvement mentionné une autre ressemblance : la révolution au Rojava et son gouvernement autonome a été comparé avec les zapatistes et leur autonomie dans le sud du Mexique. L’importance de cette comparaison pourrait être cruciale pour pouvoir comprendre le paradigme de la lutte révolutionnaire au Kurdistan et ce que cela signifie pour ceux qui croient qu’un autre monde est possible.

Le mouvement zapatiste est probablement l’un des éléments les plus symboliques et influents de l’imaginaire révolutionnaire dans le monde d’après la chute des régimes socialistes étatistes à la fin des années 80 et début des années 90. Au matin du 1er janvier 1994 une force guerrière inconnue, composée d’indigènes mayas, prit les principales villes de l’État mexicain le plus méridional, le Chiapas. L’opération militaire fut menée à bien avec une grande lucidité stratégique combinée à l’utilisation d’internet, alors innovant, pour diffuser le message des révolutionnaires ; ce qui eut un écho dans le monde entier inspirant la solidarité internationale et l’émergence du mouvement anti-globalisation. Les zapatistes s’étaient révoltés contre le capitalisme néo-libéral et le génocide social et culturel des peuples indigènes au Mexique. «¡Ya basta!» (« Ça suffit ! Ndt) fut son cri, né de la nuit de « 500 ans d’oppression », comme le disait la Première Déclaration de la Forêt Lacandone. Les zapatistes se sont soulevés en armes alors que le capital global célébrait la « fin de l’histoire » et que l’idée d’une révolution sociale paraissait être un anachronisme romantique appartenant au passé. L’Armée Zapatiste de Libération Nationale (EZLN) fut expulsée des villes après douze jours d’intenses combats avec l’armée fédérale, mais en fin de compte la profonde organisation horizontale dans les communautés indigènes ne put être éliminée par aucune intervention militaire ni par la terreur. Le porte-parole masqué de l’armée rebelle, le Sous-Commandant Marcos, questionnait la notion d’avant-garde historique comme opposée à une révolution depuis en-bas, n’aspirant pas à prendre le pouvoir mais à l’abolir, et ce concept est devenu central pour la majorité des mouvements anticapitalistes de masse, de Seattle à Gênes, jusqu’aux occupations de Syntagma et de la Puerta del Sol, et même le mouvement Occupy.

Qu’y a-t-il de commun avec la révolution au Rojava ?

Du marxisme-léninisme à l’autonomie : une trajectoire historique partagée

Les racines de l’autonomie démocratique au Rojava ne peuvent se comprendre qu’à travers l’histoire du Parti des Travailleurs du Kurdistan (PKK), l’organisation qui depuis sa création en 1978 fut centrale dans le mouvement de libération kurde. Le PKK a été créé comme une organisation de guérilla marxiste-léniniste dans le nord du Kurdistan, partie de l’État turc, combinant les idéologies de libération nationale et sociale. Il a grandi jusqu’à être une force de guérilla substantielle sous le leadership d’Abdullah Öcalan et parvint à affronter la deuxième plus grande armée de l’OTAN dans un conflit qui coûta la vie à 40 000 personnes. L’État turc déplaça des centaines de milliers de personnes, et il est reconnu qu’ils recoururent à la torture, aux assassinats et aux viols contre la population civile, mais ne parvint pas à détruire la colonne vertébrale de la résistance kurde. Depuis ses débuts, le PKK a étendu son influence aussi bien en Turquie que dans d’autres parties du Kurdistan. La force politique leader dans la révolution du Rojava, le Parti de l’Union Démocratique (PYD) lui est affilié à travers l’Union des Communautés du Kurdistan (KCK), l’organisation parapluie qui englobe différents groupes révolutionnaires et politiques qui partagent les idées du PKK. L’idéologie qui unit les différents groupes civiles et révolutionnaires au sein du KCK s’appelle le confédéralisme démocratique et se base sur les idées de l’anarchiste étasuniens Murray Bookchin, qui défendait une société non hiérarchique basée sur l’écologie sociale, le municipalisme libertaire et la démocratie directe.

Bien que les zapatistes soient célèbres pour leur gouvernement autonome et le rejet de la notion d’avant-garde historique, les racines de leur organisation sont également liées au marxisme-léninisme et, de même que dans le cas du PKK, l’idée d’auto-gouvernement et de révolution depuis en-bas fut un produit d’une longue évolution historique. L’EZLN fut fondée en 1983 par un groupe de guérillas urbaines, majoritairement marxistes-léninistes, qui décidèrent de créer une cellule révolutionnaire au sein de la population indigène du Chiapas, d’organiser une force guerrière et de prendre le pouvoir par la guerre de guérilla. Ils comprirent vite que leurs dogmes idéologiques ne pouvaient s’appliquer aux réalités indigènes et ils commencèrent à apprendre les traditions communales de gouvernement des peuples indigènes. Ainsi naquit le zapatisme, tel une fusion entre le marxisme et l’expérience et le savoir de la population native qui avait résisté à l’État espagnol puis mexicain.

Cette trajectoire idéologique partagée est la manifestation d’un retournement historique de la compréhension du processus révolutionnaire. Le soulèvement zapatiste et l’établissement de l’autonomie au Chiapas supposait une rupture avec la stratégie de guérilla traditionnelle, inspirée majoritairement par la révolution cubaine. Ceci est rendu d’autant plus clair par la lettre que le porte-parole de l’EZLN, le Sous-Commandant Marcos, écrivit à l’organisation de libération basque ETA :

« Je chie sur toutes les avant-gardes révolutionnaires de la planète » (4).

Il ne fallait plus être l’avant-garde qui dirige le peuple, c’était le peuple lui-même qui construisait la révolution depuis en-bas et la soutenait comme telle. C’est vers cette logique que le PKK s’est tourné pendant la dernière décennie sous l’influence de Murray Bookchin et ce changement est le signe d’une évolution de l’organisation, d’un mouvement pour le peuple à un mouvement du peuple.

Cantons et Caracoles : la liberté ici et maintenant

Probablement que la ressemblance la plus importante entre la révolution au Rojava et celle du Chiapas est la réorganisation sociale et politique qui existe en ces deux lieux et qui se base sur l’idéologie libertaire des deux organisations.

L’autonomie zapatiste dans sa forme actuelle trouve ses origines dans la suite de l’échec des négociations de paix avec le gouvernement mexicain après le soulèvement de 1994. Pendant ces négociations les rebelles demandèrent au gouvernement qu’il adhère aux accords de San Andrés, qui donnaient aux peuples indigènes le droit à l’autonomie, à l’autodétermination, à l’éducation, la justice et l’organisation politique, basée sur leur traditions ainsi que sur le contrôle communal de la terre et des ressources des zones leur appartenant. Le gouvernement n’a jamais appliqué ces accords et en 2001 le président Fox proposa une version éditée qui fut votée au congrès mais qui ne satisfaisait pas les revendications des zapatistes et des autres groupes en résistance. Ceci fut qualifié de « trahison » et provoqua l’annonce par l’EZLN, deux années plus tard, de la création de cinq zones rebelles, autour de cinq Caracoles (notons que les caracoles nés en 2003 ont remplacé et transformé les Aguascalientes créés peu après le soulèvement de 1994, ndt) servant de centres administratifs. Le nom de Caracoles (escargots en français, ndt) montrait le concept de la révolution des zapatistes : « nous le faisons nous-mêmes, nous apprenons dans le processus et nous avançons, petit à petit, mais nous avançons ». Les Caracoles (5) incluent trois niveaux de gouvernement autonome : communauté, municipalité et Conseils de Bon Gouvernement. Les deux premiers se basent sur des assemblées de base alors que le Conseil de Bon Gouvernement est choisi, mais avec l’intention de parvenir à ce que le maximum de personnes participe au gouvernement tout au long des années à travers le principe de rotation. L’autonomie possède son propre système d’éducation, de santé et de justice, ainsi que des coopératives de production de café, d’élevage et d’artisanat, etc.

« Nous apprenons au moyen des erreurs que nous commettons, nous ne connaissions pas l’autonomie ni ne savions que nous allions construire quelque chose de semblable. Mais nous avons appris et amélioré les choses dans la lutte », m’a expliqué le gardien zapatiste Armando lorsque j’ai visité le territoire autonome à la fin de 2013. La liberté ne peut être pratiquée qu’ici et maintenant, la révolution était un processus de questionnement continu du statu quo et de construction d’alternative à ce dernier.

Effectivement, les cantons du Rojava ressemblent à l’autonomie du Chiapas. Ils ont été proclamés par le puissant PYD en 2013 et fonctionnent à travers des assemblées populaires et des conseils démocratiques. Les femmes participent à égalité dans les prises de décisions et sont représentées à tous les postes électifs, qui sont toujours partagés entre un homme et une femme. Tous les groupes ethniques sont représentés au sein du gouvernement et de ses institutions. La santé et l’éducation sont également garanties par le système du confédéralisme démocratique et récemment la première université a ouvert ses portes, l’Académie de Mésopotamie, proposant de questionner la structure hiérarchique de l’éducation et apportant une perspective différente sur l’apprentissage.

Comme dans le cas des zapatistes, la révolution au Rojava se projette elle-même comme une solution aux problèmes de tout le pays, non comme l’expression de tendances séparatistes. Ce système authentiquement démocratique, comme il fut appelé par la délégation d’universitaires d’Europe et Nord-Américain (6) qui a récemment visité le Rojava, pointe dans la direction d’un future distinct pour le Moyen-Orient, basé sur la participation directe, l’émancipation des femmes et la paix entre les ethnies.

Révolution des femmes

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Femmes zapatiste à San Cristobal de las Casas le 1er janvier 2006 lors de la lancée de l’Autre Campagne – photo @SerpentàPlumes

Le genre a toujours été central pour la révolution zapatiste. La situation des femmes avant le développement de l’organisation et l’adoption de la libération des femmes en tant que question centrale pour la lutte était marquée par l’exploitation, la marginalisation, les mariages forcés, la violence physique et la discrimination. C’est pour cela que Marcos dit que le premier soulèvement ne fut pas celui de 1994 mais l’adoption de la Loi Révolutionnaire des Femmes en 1993, établissant la base pour l’égalité et la justice de genre et garantissant les droits à l’autonomie personnelle, l’émancipation et la dignité des femmes du territoire rebelle. Aujourd’hui les femmes participent à tous les niveaux du gouvernement et ont leurs propres coopératives et structures économiques afin de garantir leur indépendance économique. Les femmes formaient et forment encore une large part des rangs de la force de guérilla zapatiste et ont des positions élevés dans son commandement. La victoire de San Cristobal de las Casas, la ville la plus importante prise par les troupes zapatistes durant le soulèvement de 1994, fut également mené par des femmes, la Commandante Ramona à leur tête, qui fut aussi la première femme zapatiste envoyée dans la ville de Mexico pour représenter la mouvement.

Il n’est pas difficile de comparer l’implication massive des femmes indigènes dans les rangs zapatistes au Chiapas avec la participation des femmes à la défense de Kobané et dans les YPJ (les Unités de Défense des Femmes), les deux décrites sur un mode sensationnaliste (7) par les médias occidentaux durant ces derniers mois. Cependant, leur courage et leur détermination dans la guerre contre l’État Islamique est le produit d’une longue tradition de participation des femmes à la lutte armée pour la libération sociale au Kurdistan. Les femmes ont joué un rôle central dans le PKK et ceci est indubitablement lié à l’importance du genre dans la lutte kurde. La révolution au Rojava pose une emphase forte sur la libération des femmes comme indispensable pour la véritable libération de la société. La base théorique démontant le patriarcat au cœur de la lutte est appelé « féminologie » (le mot original forgé par Öcalan – jineology – est dérivé du mot kurde pour femme « jin »), un concept développé par Abdullah Öcalan. L’application de ce concept a eu pour résultat un empowerment des femmes jamais vu en d’autres lieux, non seulement dans le contexte du Moyen-Orient mais aussi dans le contexte du féminisme occidental libéral. Les assemblées, les structures coopératives et les milices de femmes sont le cœur de la révolution, qui est considérée comme incomplète si elle ne détruit pas la structure patriarcale de la société, qui est l’un des fondements du capitalisme. Janet Biehl, une auteure et artiste indépendante, a écrit après sa récente visite au Rojava que les femmes dans la révolution kurde avaient le rôle idéologique du prolétariat dans les révolutions du siècle dernier.

L’écologie de la liberté

The Ecology of Freedom est probablement l’œuvre la plus importante de Bookchin, et son concept d’écologie sociale a été adopté par les révolutionnaires du Rojava. Son idée selon laquelle « la notion même de domination de la nature par l’être humain est causée par la domination réelle de l’être humain par l’être humain » relie le patriarcat, la destruction environnementale et le capitalisme et désigne son abolition comme l’unique chemin vers une société juste.

Une approche holistique comme celle-ci a également été implémenté par les zapatistes. La durabilité a également été un point important a souligner, spécialement depuis la création des Caracoles en 2003. Le gouvernement autonome a essayé de récupérer les savoirs ancestraux liés à l’usage durable de la terre et de les combiner avec d’autres pratiques agro-écologiques. Cette logique n’est pas seulement une question d’amélioration des conditions de vie dans les communautés et d’utilisation de produits agrochimiques, c’est un rejet de la notion entière qui prétend que l’agriculture industrielle à grande échelle est supérieure aux formes « primitives » avec lesquelles les peuples indigènes travaillent la terre et, en tant que tel, est un puissant défi à la logique du néolibéralisme.

Le chemin vers l’autonomie : le nouveau paradigme révolutionnaire

Les ressemblances entre le système du confédéralisme démocratique qui se développe dans l’ouest du Kurdistan et l’autonomie au Chiapas vont bien au-delà des quelques points que j’ai développé dans cet article. Des slogans comme «¡Ya Basta!», adapté en kurde en «êdî bes e», jusqu’à la démocratie de base, les structures économiques communales et la participations des femmes, le chemin semblable emprunté par le mouvement kurde et les zapatistes pointe une rupture décisive avec la notion d’avant-garde du marxisme-léninisme et une nouvelle approche de la révolution, venant d’en-bas et cherchant la création d’une société libre et non hiérarchique.

Bien que les deux mouvements aient reçu des critiques amères (8) d’éléments sectaires de la gauche, le fait que les seules expériences de changement radicaux importants et connaissant un succès, aient leurs origines dans des groupes non occidentaux, marginalisés et colonisés est une claque dans la gueule des « révolutionnaires » dogmatiques blancs et privilégiés du nord global qui bien qu’ils parviennent à peine à questionner l’oppression dans leurs propres pays tendent à croire qu’ils peuvent juger ce qu’est une révolution réelle et ce qui ne l’est pas.

Les révolutions au Rojava et au Chiapas sont un exemple puissant pour le monde, posant en actes l’énorme capacité d’organisation de la base et l’importance des liens communaux en tant qu’opposition à l’atomisation sociale capitaliste. Enfin, et non moins important, le Chiapas et le Rojava devraient faire que beaucoup à gauche, et même certains anarchistes, se défassent de leur mentalité coloniale et du dogmatisme idéologique.

Un monde sans hiérarchie, domination, capitalisme ni destruction de l’environnement ou, comme disent les zapatistes, un monde où tiennent beaucoup de mondes, qui a au minimum été décrit comme « utopique » et « pas réaliste » par les médias et les structures éducatives et politiques mainstream. Pourtant, ce monde n’est pas un mirage du future qui arrive dans les livres, ça se passe ici et maintenant et les exemples zapatistes et kurdes sont une arme puissante pour ré-enflammer notre capacité à imaginer un changement radical dans la société, ainsi qu’un modèle duquel apprendre dans nos luttes. Les étoiles rouges qui brillent sur le Chiapas et le Rojava illuminent le chemin vers la libération, et si nous devions résumer ce qu’apportent ces deux luttes en un mot, ce serait évidemment l’autonomie.

Notes :

(1) Dicle, Amed (2015) Kobane Victory, How it Unfolded
http://kurdishquestion.com/index.php/insight-research/analysis/kobane-victory-how-it-unfolded.html

(2) Dirik, Dilar (2015) Whi Kobane Did Not Fall
http://kurdishquestion.com/index.php/kurdistan/west-kurdistan/why-kobani-did-not-fall.html

(3) International Brigades Form in Rojava (2014)
http://beforeitsnews.com/alternative/2015/01/international-brigades-form-in-rojava-no-pasaran-video-3100250.html

(4) Marcos (2003) I Shit on All Revolutionary Vanguards on This Planet
http://roarmag.org/2011/02/i-shit-on-all-the-revolutionary-vanguards-of-this-planet/

(5) Oikonomakis, Leonidas (2013) Zapatistas Celebrate 10 Years of Autonomy With Escuelita
http://roarmag.org/2013/08/escuelita-zapatista-10-year-autonomy/

(6) Joint Statement of the Academic Delagation to Rojava
https://zcomm.org/znetarticle/joint-statement-of-the-academic-delegation-to-rojava/

(7) Dirik, Dilar (2014) Western Fascination With “Badass” Kurdish Women
http://www.aljazeera.com/indepth/opinion/2014/10/western-fascination-with-badas-2014102112410527736.html

(8) Anarchist Federation Statement on Rojava (2014)
http://www.afed.org.uk/blog/international/435-anarchist-federation-statement-on-rojava-december-2014.html

 

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D’Ayotzinapa, du Festival et de l’hystérie comme méthode d’analyse et guide pour l’action

source.

 

Traduction du communiqué de l’EZLN daté du 14 décembre 2014, publié sur le site de liaison zapatiste.

Le sⒶp

 

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D’Ayotzinapa, du Festival et de l’hystérie comme méthode d’analyse et guide pour l’action.

Sous-Commandant Insurgé Moisés

 

ARMÉE ZAPATISTE DE LIBÉRATION NATIONALE.
MEXIQUE.

 

Décembre 2014.
Aux compas de la Sexta nationale et internationale :
Au Congrès National Indigène :
Aux familles et camarades des assassinés et disparus d’Ayotzinapa :
Frères et sœurs :
Compañeros et compañeras :

Il y a beaucoup de choses que nous voulons vous dire. Nous ne les dirons pas toutes car nous savons qu’en ce moment il y a d’autres affaires plus urgentes et importantes pour toutes, tous et tout.e.s. Mais bon il y a beaucoup de choses et notre parole sera longue. C’est pourquoi nous vous demandons d’être patient et une lecture attentive.
Nous, hommes et femmes zapatistes, nous sommes ici. Et d’ici nous regardons, nous écoutons, nous lisons que la parole des familles et camarades des assassinés et disparus d’Ayotzinapa commence à rester en retrait et que maintenant, pour une partie de ceux de là-bas, est plus important…
la parole des autres aux tribunes ;
le débat qui se demande si les marches et manifestations appartiennent à ceux qui se portent bien ou aux mal-élevés ;
le débat pour savoir quel thème est le plus mentionné et le plus rapidement sur les réseaux sociaux ;
le débat sur la tactique et la stratégie à suivre pour « transcender » le mouvement.
Et nous pensons que manquent toujours les 43 d’Ayotzinapa, les 49 de la garderie ABC, les dizaines de milliers d’assassiné.e.s et de disparu.e.s nationaux et migrants, les prisonnier.e.s et disparu.e.s politiques.
Et nous pensons que la vérité est toujours séquestrée, que la justice est toujours portée disparue.
Et nous pensons aussi qu’il faut respecter la légitimité et l’autonomie de votre mouvement.
Vos voix, nous, hommes et femmes zapatistes, les écoutons de face. Des milliers de bases de soutien zapatistes l’ont fait et vos voix sont parvenues ensuite à des dizaines de milliers d’indigènes. Vos voix ont alors parlé le tzeltal, le chol, le tzotzil, le zoque, le castillan à notre cœur collectif.
Ces voix sont pleines de raison, elles savent de quoi elles parlent, et c’est votre cœur comme le nôtre quand il se fait douleur et rage. Vous connaissez votre chemin et vous le suivez.
Vous vous connaissez, vous. Vous nous connaissez, nous, par nos rages et nos douleurs. Nous, nous n’avons rien à vous apprendre.
C’est pourquoi maintenant, alors que vos voix sont censées être couvertes, passées sous silence, oubliées ou dénaturées, nous vous envoyons notre parole pour vous donner l’accolade.
C’est pourquoi nous disons d’abord, le plus important et le plus urgent c’est d’écouter les familles et les camarades des disparus et assassinés d’Ayotzinapa. Ce sont ces voix qui ont touché le cœur de millions de personnes au Mexique et dans le monde.
Ce sont ces voix qui ont pointé la douleur et la rage, elles qui ont signalé le crime et ont pointé le criminel.
L’importance de ces voix est reconnue, aussi bien par le gouvernement, qui essaye de les délégitimer ; que par les vautours, qui essayent de les dénaturer.
Nous cherchons à rendre à ces voix leur place et leur cours.
Ces voix ont résisté à la calomnie, elles ont résisté au chantage, elles ont résisté au soudoiement. Ces voix ne se sont pas vendues, elles ne se sont pas rendues, elles n’ont pas renoncé.
Ces voix sont solidaires. Nous avons su, par exemple, que lorsque s’entassaient des jeunes dans les prisons, et que les « bien mis » conseillaient à ces voix de ne pas s’arrêter sur les prisonnier.e.s, que leur libération n’était pas importante parce que bien sûr que le gouvernement « infiltrait » les mobilisations, les voix dignes et fermes des familles et camarades des 43 ont dit, plus ou moins en ces mots, que pour eux la liberté des détenus faisait partie de la lutte pour la réapparition des disparus. C’est à dire, comme on dit, ces voix ne ce sont pas laissé acheter ni n’ont acheté la camelote bon marché des « infiltrés ».
Bien sûr, ces voix ont eu la chance de rencontrer une population réceptive dans sa partie basique : le dégoût et l’empathie. Le dégoût face aux formes « classiques » du Pouvoir, et l’empathie entre ceux qui soufrent de ses abus et de ses manières.
Mais cela était dans des calendriers et des géographies diverses. Ce qui met Ayotzinapa sur la carte du monde c’est la dignité des familles et camarades des jeunes assassinés et disparus. Votre tenace et intransigeante insistance dans la recherche de la justice et de la vérité.
Et dans vos voix beaucoup ce sont reconnu.e.s sur toute la planète. Dans vos paroles se sont exprimées d’autres douleurs et d’autres rages.
Et vos paroles sont venues nous rappeler bien des choses. Par exemple :
Que la police n’enquête pas sur des vols ; la police séquestre, torture, fait disparaître et assassine des personnes avec ou sans affiliation politique.
Que les institutions actuelles ne sont pas le lieu pour mettre en accusation l’indignation, les institutions sont celles qui provoquent l’indignation.
Que le système n’a pas de solutions au problème car il est le problème.
Que, depuis longtemps et en bien des lieux :
les gouvernements ne gouvernent pas, ils simulent ;
les représentants ne représentent pas ; ils supplantent ;
les juges ne rendent pas la justice, ils la vendent ;
les politiques ne font pas de politique ; ils font des affaires ;
les forces de l’ordre public ne sont pas publiques et imposent bien moins que l’ordre la terreur au service de celui qui paye le mieux ;
la légalité est le déguisement de l’illégitimité ;
les analystes n’analysent pas, ils transposent leurs phobies et leurs goûts de la réalité ;
les critiques ne critiquent pas, ils assument et défendent des dogmes ;
les informateurs n’informent pas, ils produisent et répartissent des consignes ;
les penseurs ne pensent pas, ils communient avec les roues du moulin à la mode ;
le crime ne se châtie pas, il s’exalte ;
la pauvreté est le prix à payer pour qui produit les richesses.
Parce qu’en fin de compte, amis et ennemis, le capitalisme se nourrit de la guerre et de la destruction.
Parce que s’achève l’époque où les capitalistes avaient besoin de paix et de stabilité sociale.
Parce que dans la nouvelle hiérarchie interne au capital, le spéculatif règne et ordonne, et son monde est celui de la corruption, de l’impunité et du crime.
Parce qu’en fin de compte le cauchemar d’Ayotzinapa n’est ni local, ni propres aux états (le Mexique est une fédération d’états, ndt), ni nationale. Il est mondial.
Parce qu’en fin de compte ce n’est pas seulement contre les jeunes, ni seulement contre les mecs. C’est une guerre pleine de guerres : la guerre contre le différent, la guerre contre les peuples originaires, la guerre contre la jeunesse, la guerre contre qui, par son travail, fait avancer le monde, la guerre contre les femmes.
Parce qu’en fin de compte le féminicide est si ancien, quotidien et présent en toute idéologie, qu’il n’est que « mort naturelle » dans les dossiers.
Parce qu’en fin de compte c’est une guerre qui de temps à autres prend nom dans un calendrier et une géographie quelconque : Erika Kassandra Bravo Caro : femme, travailleuse, mexicaine, 19 ans, torturée, assassinée et écorchée dans le « pacifié » (selon les autorités civiles, militaires et médiatiques) état mexicain du Michoacan. « Un crime passionnel », diront-ils, comme on dit « victime collatérale », comme on dit « un problème local dans une municipalité du provincial état mexicain de… (Mettez le nom de n’importe quelle entité fédérative) », comme on dit « c’est un fait isolé, il faut le surmonter ».
Parce qu’en fin de compte Ayotzinapa et Erika ne sont pas l’exception, mais la réaffirmation de la règle dans la guerre capitaliste : détruire l’ennemi.
Parce qu’en fin de compte dans cette guerre nous sommes tous, toutes, tout est ennemi.
Parce qu’en fin de compte c’est la guerre contre tout, dans toutes ses formes et de toute part.
Parce qu’en fin de compte c’est de ça dont il s’agit, il n’a toujours été question que de ça : d’une guerre, désormais contre l’humanité.
Dans cette guerre, celles et ceux d’en-bas ont rencontré chez les familles et camarades des absents d’Ayotzinapa un écho amplifié de leur histoire.
Non seulement dans votre douleur et votre rage, mais surtout dans votre acharnement entêté à trouver la justice.
Et avec vos voix ont pris fin les mensonges du conformisme, du « supportons tout », du « il ne s’est rien passé », du « le changement est en chacun, chacune ».
Mais, au milieu de la douleur et de la rage, en haut à nouveau les vautours voltigent au-dessus de la tâche qui s’étend des morts et des disparitions connues.
Parce que là où les un.e.s comptent des absences injustes, d’autres comptent les votes, les vitres, les postes, les en-têtes, les leaderships, les marches, les signatures, les likes, les follows.
Mais il ne faut pas laisser les comptes qui comptent et importent rester derrière.
Nous, hommes et femmes zapatistes de l’EZLN, nous pensons qu’il est tellement important de parvenir à ce que reprennent leur place les voix des familles et camarades des assassinés et disparus d’Ayotzinapa, que nous avons décidé :
1.- Laisser notre place dans le Premier Festival Mondial des Résistances et Révoltes contre le Capitalisme, aux familles et camarades des Normaliens d’Ayotzinapa assassinés et disparus. Nous pensons que dans leurs voix et leurs oreilles il y aura des échos généreux dans et pour tous ceux et toutes celles qui, présent ou non, participeront au Festival.
2.- C’est pourquoi nous nous adressons aux compañeras et compañeros du Congrès National Indigène dans ses différentes instances, à la Commission Conjointe du CNI-Sexta pour le Festival Culturel, et à ceux qui soutiendraient notre délégation concernant le transport, l’hébergement, l’alimentation, la sécurité et la santé, pour leur demander qu’ils dédient et appliquent leurs efforts aux familles et camarades des Normaliens d’Ayotzinapa qui aujourd’hui nous manquent à toutes et tous. C’est pourquoi nous demandons que vous les receviez, que vous les écoutiez et leur parliez comme s’ils étaient n’importe lequel ou laquelle des 20 zapatistes, 10 femmes et 10 hommes, qui formaient notre délégation.
3.- C’est pourquoi nous demandons, respectueusement, aux familles et camarades des absents d’Ayotzinapa qu’ils acceptent notre invitation et nomment, parmi elles et eux, une délégation de 20 personnes, 10 femmes et 10 hommes, et participent en tant qu’invités d’honneur au Festival des Résistances et Révoltes contre le Capitalisme qui se déroulera du 21 décembre 2014 au 3 janvier 2015. Pour nous, hommes et femmes, les zapatistes ce fut très important de vous écouter directement. Nous croyons que ce serait bien que toutes les personnes qui assistent au festival aient le même honneur que celui que vous nous avez fait. Et nous croyons aussi que ça vous apportera beaucoup à vous de connaître d’autres résistances et révoltes sœurs au Mexique et dans le monde. Vous pourrez alors voir à quel point est grand et étendu le « vous n’êtes pas seuls ».
4.- L’EZLN participera au Festival. Notre oreille attentive et respectueuse sera présente ici comme une de plus de celles de nos compas de la Sexta. Ni aux tribunes ni en aucun lieu en particulier. Nous serons telles des ombres, avec vous toutes et tous, entre vous toutes et tous, derrière vous toutes et tous.
5.- Notre parole pour l’échange est désormais sur une vidéo. Nous l’avons fait savoir aux « Tiers Compas » qui la feront arriver opportunément aux distinctes instances du Festival et aux Médias Libres, Alternatifs, Indépendants, Autonomes ou quelque soit leur appellation, qui sont de la Sexta, pour qu’ils la diffusent, si ils la trouvent pertinente, en leurs temps et à leur manière.
6.- Le 31 décembre 2014 et le premier jour de l’année 2015 ce serait un honneur pour nous de recevoir, au Caracol d’Oventik, en tant qu’invités spéciaux, les femmes et les hommes qui, avec leur douleur et leur rage, ont levé sur toute la planète le drapeau de la dignité que nous sommes en-bas et à gauche.
7.- Et encore, nous en profitons aussi pour inviter tous ceux, toutes celles, tou.te.s celleux de la Sexta nationale et internationale, cagoulé.e.s ou non, à participer à ce grand échange, à parler de leurs histoires et à écouter tou.te.s les autres.

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De l’histoire comme méthode d’analyse et guide pour l’action.
Nous, hommes et femmes zapatistes, nous sommes ici. Depuis ici nous vous regardons, nous vous écoutons, nous vous lisons.
Dans les récentes mobilisations pour la vérité et la justice pour les normaliens d’Ayotzinapa, s’est répété le débat pour imposer le caractère des mobilisations, arrivant maintenant à la criminalisation de ceux qui correspondent à un stéréotype travaillé : jeunes, avec le visage couvert, vêtus de noir, et qui sont ou paraissent être anarchistes. En résumé, ceux qui se portent mal. Et en tant que tels ils doivent être expulsés, signalés, détenus, ligotés, remis à la police ou à la juste colère des secteurs progressistes.
On en est arrivé là avec des réactions concomitantes ou proches de l’hystérie dans certains cas, et de la schizophrénie dans d’autres, empêchant toute argumentation raisonnée ou un débat nécessaire.
Bien que nous ayons été témoins de cela avant (lors de la grève de la UNAM 1999-2000, en 2005-2006, en 2010-2012), la relance de cette méthode d’analyse et de guide pour l’action de la gauche qui se porte bien, permet quelques réflexions :
Les familles et camarades des assassinés et disparus d’Ayotzinapa, comme ceux des dizaines de milliers de disparu.e.s et assassiné.e.s, ne demandent pas la charité ou la pitié, ils demandent la vérité et la justice.
Qui sont-ils pour dire que ces revendications, qui sont celles de n’importe quel être humain dans n’importe quelle partie du monde, doivent être exprimées de telle ou telle manière ? Qui a écrit le « manuel des bonnes et mauvaises manières » pour exprimer la douleur, la rage, le désaccord ?
Mais bon, on peut et on doit débattre de comment se définit plus et mieux le mot « camarade ». Si c’est avec une voix guindée depuis le haut d’un tribune ou avec une vitrine brisée. Si c’est avec un « Trending Topic » ou avec une voiture de patrouille en feu. Si c’est avec un blog ou un graffiti. Ou peut-être avec tout ceci ou rien de tout ça, et chacun avec ce que crée, construit, érige sa manière de soutenir.
Mais même ceux qui auraient l’autorité morale et la stature humaine pour dire « comme ça oui », « comme ça non », c’est à dire les familles et camarades de ceux d’Ayotzinapa qui nous manquent, ne l’ont pas fait.
Alors, qui a autorisé les postes de commissaires du bon comportement pour le soutien et la solidarité ? D’où vient cette joie à dénoncer les uns et les autres comme « agents gouvernementaux », « inflitré.e.s » et, horreur de l’horreur !, « anarchistes » ?

/ Il est ridicule d’argumenter d’un « ceux-là ne sont pas étudiants, ils sont anarchistes ». N’importe quel anarchiste a plus de bagage culturel et de connaissances scientifiques et techniques que la moyenne de ceux qui, tel des flics de la pensée, les signalent et réclament le bûcher pour elles et eux. Sans parler de ceux qui se drapent et s’enorgueillissent de la stupidité et de l’illégalité comme méthode policière (« que ça plaise ou non ») au sein du gouvernement de la Ville de Mexico. /

Mais, bien sûr, on peut inventer un pantin à la mode (une espèce d’anarchiste insurrectionnel région 4) et le ridiculiser en lui confectionnant un corpus théorique caricatural, pour qu’il puisse être expédié sans contretemps à n’importe quel ministère public médiatique ou judiciaire (bien sûr, si sa détention a été filmée, sinon, eh bien à qui va-t-il manquer ?). Après tout, l’information « journalistique » a des sources fiables : les délations et la police politique.
Ce n’est pas la même chose de dénoncer (ceux qui dénoncent accusent, jugent et condamnent, et demandent que la police exécute la sentence), que de débattre. Car pour dénoncer il faut seulement être à la mode (ce qui est commode, facile et, bon, oui, augmente les « likes » et les « follows »). Pour dénoncer il n’y a pas besoin d’une enquête argumentée, il suffit de « poster » quelques photos.
C’est ainsi que naissent les grandes romances entre les « leaders d’opinion » et les masses de « suiveurs » : la foi aveugle synthétisée en 140 caractères.
Du « je te suis et toi, tu me suis » au « et ils vécurent heureux », de là au « Tu ne m’aimes pas parce que tu ne me RT pas, tu ne me Fav pas ni ne me like. Je vais changer de Geai Moqueur ».
Pour débattre il faut enquêter (allons bon : v’là qu’il y a différents anarchistes : allons bon réitérés : v’là que « l’action directe » n’est pas nécessairement violente), penser, argumenter et, arghhh !, le plus dangereux et difficile : raisonner.
Débattre est difficile et inconfortable. Et il y a des conséquences pour ceux qui débattent (je veux dire, en plus des des pouces en bas, des majeurs en-haut et des « je ne te suis plus » en cascade).
Et puis, ensuite, il y a les gens qui ne marchent pas dans la vie en essayent de plaire, de conformer, d’étiqueter, d’appâter.
Derrière chaque être critique il y a une longue liste de « suiveurs » désertant, se retirant là où il n’y a pas à penser et où le RT ne serait pas un but contre son camp.
Et quand le journalisme de gôche supplée aux fonctions du ministère public et accuse, interroge, conclue et condamne, il dénonce ou il débat ?
Est-ce ainsi qu’on débat ? Les anarchistes en prisons ou poursuivi.e.s ou exilé.e.s, et aux bonnes consciences les éditos, les micros et le bleu trillé?
Ok, ok, ok. Mais nous sommes d’accord pour soutenir les familles et camarades des assassinés et disparus d’Ayotzinapa, ou ça ne compte pas ?
Pas plus que les enfants de la garderie ABC, les disparus de Coahuila, les migrants ignorés, les « dommages collatéraux » de la guerre, les femmes violentées et assassinées chaque jour à toutes heures et en tous lieux de toutes les idéologies ?
Ou seul compte le changement de nom de celui qui s’assoit sur le siège ou la promotion de l’emploi dans les entreprises de vitres, de verres et d’étagères ?
Ceux qui persistent sur la voie électorale comme unique et exclusive option, n’ont pas été traités « d’infiltrés », de « policiers », de « provocateurs » ou de « soldats de la sedena (Ministère de la Défense Nationale, ndt) en civil ». Ils sont traités de naïfs, ingénus, niais, idiots, chercheurs-de-merde, opportunistes, intolérants, ambitieux, vautours, tyrans et despotes. Bon, aussi de fascistes. Mais pas « d’infiltrés », bien que plus d’un.e correspondent trait pour trait au portrait réel d’un agent gouvernemental et de la police politique.
Nous savons que les uns et les autres sont de grands stratèges (il suffit de voir les résultats qu’ils ont obtenus), ils pensent, proposent et imposent « de transcender la mobilisation ». Les uns par des marches bien habillées et bien éduquées cherchant à contenir et à canaliser ; les autres par l’action directe, violente et exclusive de la rage.
Les uns et les autres avec la véhémence avant-gardiste, d’élite exclusivement, de diriger, d’être hégémonique et d’homogénéiser la diversité des façons, des temps et des lieux.
Du « si tu casses une vitrine tu es un.e infiltré.e » au « si tu ne la casse pas… aussi ».
Pour les uns et les autres ce qui vaut et compte c’est le centre géographique et ce qui converge en lui : le pouvoir politique, économique et médiatique.
Si ça ne se passe pas dans la ville de Mexico, ça n’arrive pas, ça n’est pas valide, ça ne compte pas. « L’historique » est leur patrimoine exclusif.
Pour eux les mobilisations au Guerrero, Oaxaca, Jalisco, Veracruz, Sonora, et autres recoins du Mexique et du monde, n’existent pas.
Mais comme chez les uns et les autres règne la paresse de l’analyse critique, ils ne se rendent pas compte que ce n’est pas là qu’est le centre du Pouvoir.
Là-haut les choses ont changé et beaucoup.
Tant qu’on continue à délaisser l’analyse sérieuse et profonde du nouveau caractère du Pouvoir, suivant les terribles calendriers d’en-haut (électoraux et institutionnels) d’une date à l’autre, ou l’urgence du « il faut faire quelque chose, peu importe quoi » même si c’est inutile et stérile, on continuera à reprendre les mêmes méthodes de lutte, les mêmes reflux, les mêmes défaites.

Vers un débat sérieux :
Au sujet des actions directes pendant les marches dans la ville de Mexico, les 8 et 20 novembre et le 1er décembre 2014, peut-être convient-il de rappeler les phrases suivantes de Miguel Amorós :
« Lors de tels événements la seule présence des citoyennistes et de leurs alliés suffit pour semer la confusion et convertir les meilleurs intentions radicales en activisme pur, intégré sans difficulté au spectacle et de ce fait manipulable, comme argument des gouvernants pour justifier les excès de la force publique ou comme alibi des citoyennistes pour justifier l’échec de leurs perspectives. L’activisme – violent ou seulement idéologique – est le meilleur révélateur de l’obsolescence de la révolte en reflétant la pauvreté théorique et la faiblesse stratégique des ennemis du capital et de l’État. Les activistes pressés par la nécessité de faire « quelque chose », se joignent à tous les bombardements, tombant de ce fait dans le piège médiatique et spectaculaire, qui les accuse d’être des voyous ou des provocateurs. Le résultat n’est utile qu’aux gouvernements, les partis ou les pseudo-mouvements, ordures qui n’existent que pour empêcher la plus minime possibilité d’une lutte autonome ou d’une pensée révolutionnaire ». Amorós, Miguel. « Le Crépuscule de la Révolte » Octobre 2001. Dans « Coups et Contrecoups » Pepitas de calabaza ed. & Oxígeno dis. Espagne. 2005.

Ce qui suit : formalités pour manifester :
Eux : carte d’électeur de l’INE (Institut National Électoral, ndt) ou carte d’identité, justificatif de domicile (si vous n’avez pas votre propre maison, copie du contrat de location ; si elle est hypothéquée, qu’est-ce que vous faites là?), veste et cravate (non, pas de smoking, il ne faut tout de même pas exagérer, ça c’est pour quand nous croisons triomphants, sur les épaules de la multitude, la porte sacrée que les inconscients prétendaient détruire), mains et visage propres, sans tatouages visibles, sans piercings, et sans coiffures saugrenues (saugrenues : tout ce qui ne se voit pas dans les magazines de mode), chaussures de ville (pas de tennis ou de bottes), signer une lettre-engagement qui oblige à respecter tout signe d’autorité et/ou de pouvoir dans toutes leurs acceptations, ainsi qu’à signaler tout types d’attitudes ou d’intentions d’enfreindre ces règles.
Elles : la même chose mais avec une robe sur mesure. Oh, j’en suis désolé, oui, il faut se peigner.
Eulles : pas de qualification pour manifester. S’il vous plaît entrer dans le prochain placard.

De l’avant-garde du prolétariat et ceux qui se portent bien ou mal :
Nous vous informons, car nous croyons que vous ne le savez pas, que le Syndicat Mexicain des Électriciens (SME) nous refuse, au CNI et à l’EZLN, le prêt de l’une de ses installations afin d’y célébrer les manifestations culturelles, dans le DF (District Fédéral, c’est à dire la ville de Mexico, ndt), du Premier Festival Mondial des Résistances et des Révoltes contre le Capitalisme : « Là où ceux d’en-haut détruisent, ceux d’en-bas reconstruisent ».
Avant la campagne « Comportez-vous bien et dites NON aux cagoules », le SME avait attribué, généreusement, un de ses locaux pour la fête culturelle. Conformément à l’avancée de la campagne « ne crains pas l’État, craint le différent », sont apparus les prétextes qui balisaient la route : « c’est que c’est les vacances, il n’y a personne pour surveiller, on ne va pas passer Noël comme ça ».
Puis ils sont devenus plus clairs et nous ont dit : « qu’une partie du SME était contre ce qui se faisait en solidarité avec d’autres luttes, qu’en assemblée était apparu le besoin de cesser d’être engagés aux côtés de ceux d’Ayotzinapa, qu’il n’était pas possible d’être, d’un côté en négociation avec le gouvernement et, d’un autre côté, engagés avec un mouvement de jeunes enragés, cagoulés, qui font des actions comme celle du Palais ; et qu’ils avaient été obligés d’arrêter tout ça, l’arrivée des jeunes qui voulaient faire un arrêt devant le complexe sportif (il est ici fait référence au lieu, propriété du SME, qu’ils allaient prêter), lorsque arriveraient les caravanes, et qu’en suite vous (la Sexta et le CNI) et vos cagoulés (dans le rôle des cagoulés : l’EZLN) voulant faire votre festival, que c’est pas possible, cherchez un autre lieu, attendez que nous vous comprenions ».
Ils ont dit d’autres choses, mais ils parlaient de questions internes au SME qu’il ne convient pas que nous répétions ou diffusions.
Alors ? Les compas du Congrès National Indigène avaient proposé que ça se fasse dans un local du SME en forme de reconnaissance et salutation de leur lutte et résistance, et nous avons appuyé leur proposition. Et il y en a toujours ici pour penser que les purges existeront jusqu’à l’improbable moment où l’avant-garde du prolétariat prendra le pouvoir.
Et bon, nous, femmes et hommes zapatistes, nous concevons ça. Mais nous ne comprenons pas. Nous ne comprenons pas comment il est possible qu’un mouvement qui a souffert d’une campagne de toutes sortes de calomnies, de mensonges et de harcèlements (bien plus importants que ce que subissent aujourd’hui les jeunes, anarchistes ou non, cagoulés ou non, étudiants et studieux) comme le SME, a suivi la mode et décidé d’entrer dans le « cercle » des bonnes consciences et s’est désolidarisé de ceux qui non seulement les respect(ai)ent, et les admir(ai)ent aussi. Cette désolidarisation fait partie des principes du nouveau parti politique qu’ils construisent ? Ça fait partie des célébrations de leur 100e anniversaire ?
Il aurait été plus facile de faire comme ils font maintenant dans la Ville de Mexico, et mettre une affiche à l’entrée qui prie « Entrée interdite aux cagoulés » et voilà. Nous ne serions pas entrés, nous, c’est sûr, mais votre lutte à vous aurait été vivifiée par toutes les couleurs que sont la couleur de la terre au sein du Congrès National Indigène, tout comme avec la diversité des résistances et révoltes qui, bien qu’elles n’aient pas de locaux pour des manifestations culturelles, fleurissent en divers recoins du Mexique et du monde.
Enfin bref, avec nos moyens limités, nous continuerons à soutenir votre juste lutte. Et, évidemment, nous vous envoyons une invitation pour le Festival.

Choisis la réponse correcte :
« Vils cagoulés » (ou équivalents avec les nouveaux synonymes : « anarchistes », « infiltrés », « provocateurs », « étudiants », « jeunes »). Qui l’a dit, twitté, déclaré, signé, chanté, peint, dessiné, pensé…

a).- un ou une rédacteur, intellectuel, caricaturiste, journaliste, présentateur des médias à gages conservateurs.
b).- une ou un rédacteur, intellectuel, caricaturiste, journaliste, présentateur des médias à gages progressistes.
c).- une ou un artiste conservateur.
d).- un ou une artiste progressiste.
e).- une général de l’armée fédérale.
f).- un leader patronal.
g).- un leader syndical ouvrier de l’avant-garde du prolétariat révolutionnaire.
h).- un leader de parti politique aligné à droite.
i).- un leader de parti politique aligné plus à droite.
j).- un leader de parti politique aligné… Bon, en résumé : un leader de parti politique quelconque.
k).- Epi. (Ecology Project International, ndt)
l).- Enrique Krauze. (Histoiren et essayiste mexicain, ndt)
m).- toutes les réponses antérieures.

Résultat : Quelque soit la lettre que vous ayez sélectionnée c’est correcte. Si vous avez choisi la dernière option, vous n’avez pas seulement mis dans le mille, vous avez aussi fait un check-up complet des réseaux sociaux et des médias à gages et libres. Nous ne savons pas si nous devons vous féliciter ou vous présenter nos condoléances. Moral de l’histoire : à notre époque, si tu n’es pas perdu c’est que tu n’es pas bien informé.

Au balcon des réseaux sociaux :
Un twitt modèle des gens biens après la marche du 20 novembre 2014 dans la ville de Mexico : « pourquoi la police a arrêté arbitrairement des civils au lieu d’arrêter les anarchistes ? » Attention : veuillez noter qu’il est bien d’arrêter arbitrairement des anarchistes, et également que ce ne sont pas des « civils ».
Un commentaire de gens biens devant une photo de la police du DF en mode « queçaplaiseounon »frappant une famille dans les alentours du Zocalo du DF le 20 novembre 2014 : « Je les connais et ce ne sont pas des anarchistes ». Attention : si personne ne le connais ou s’il est anarchiste, les coups sont mérités.
Un argument des gens biens au début du mouvement, ou après, ça n’a pas d’importance : « C’est clair, ces ayotzinacos l’ont bien cherché, qui leur a demandé de devenir anarchistes ». Attention : sans commentaires.

Le Dialogue Impossible :
« Comment ça tu ne comprends pas le truc du cagoulé égal anarchiste égal infiltré ? Écoute, ces gens ne veulent pas faire de politique, tout ce qu’ils veulent c’est le désordre. C’est ce que veux dire anarchisme : désordre. Le truc de se couvrir le visage c’est pour les lâches. Et le truc d’infiltrés c’est parce qu’ils servent le gouvernement. Quoi ? Oui les zapatistes aussi sont cagoulés comme étaient cagoulés ceux qui ont affronté Ulises Ruiz à Oaxaca, et certains de ceux qui se mobilisent dans le Guerrero et Oaxaca. Ah, mais eux ils ne sont pas ici, dans notre ville (le « notre » a été appuyé par un regard de mise en garde). Les zapatistes, les oaxaquitas et ceux du Guerrero, bon, enfin ce sont des petits indiens au bon cœur. C’est clair, sans ligne politique claire. Et ils sont loin, on peut leur envoyer de l’aide humanitaire, ce qui revient, comme nous disons, à nous défaire de ce qui ne sert plus ou est devenu inutile, ou encore pire, passé de mode. Mais ces satanés anarchistes sont ici, ils prennent nos rues (le regard menaçant sur le « notre » se répète) et, comment je peux dire ? eh bien ils gâchent le paysage. Quelqu’un.e ici se donne du mal pour faire un bon happening bien dans le mouv’ rétro, les sixties, tu comprends ?, très paix et amour, de l’époque aquarium, fleurs, chansons, drogues douces, smartdrinks, bonnes vibrations quoi. Écoute, j’ai une application sur mon tel qui éteint des lumières avec des tonalités en accord avec ce dans quoi je m’engage. Hein ? Non, moi je ne marche pas dans un cortège, je marche sur le terre-plein central, je monte sur… Non, non ce n’est pas pour mieux voir la manifestation, c’est pour que les masses me voient mieux. Écoute petit, petite ou quoi que tu sois, les manifestations ici c’est comme sortir en boîte, tu comprends ? Il ne s’agit pas de protester mais de nous voir entre nous, de nous saluer, et le lendemain de confirmer que nous sommes ce que nous sommes, pas dans la rubrique people, mais dans la nationale. En plus, je suis d’Ayotzi… Non, maintenant on ne dit plus Ayotzinapa, c’est plus cool de dire « Ayotzi ». Bon, bref, je te disais qu’Ayotzi a des répercussions internationales c’est à dire que ça nous donne l’air très cosmopolite. Pas de mondanités ou rien d’autres, ça c’est pour les droites. Nous, la gauche moderne, nous nous faisons connaître lors de ces événements. Pour la prochaine fois, si ces ploucs ne reviennent pas, on est en train de voir pour faire venir Mijares. Oui, pour qu’il nous chante celle du « Soldat de l’amour ». Et pour rester dans le ton ce serait bien que vienne Arjona se la donner avec celle du « simple soldat ». Oui, ça va être super, tout le monde marchant en rythme, donnant la main aux gardes présidentiels et aux policiers. Ce serait peut-être mieux de nuit et on sortirait les briquets et on bougerait les bras avec le compas du « soldat de l’amour, dans cette guerre entre toi et moi… » et avec Arjona « je marque le pas, tandis que je survis. Je n’ai pas de courage, il m’a gagné, l’oubli ». Oui, on est en train de voir pour que, la prochaine fois, Eugenio Derbez soit l’orateur principal. Ce serait génial ! On infiltrera Televisa et on la mettra de notre côté ! Hein ? Non, on ne va plus demander la démission de Peña… Eh bien parce que la date est passée, maintenant on doit se préparer pour 2018. Hein ? Quelle importance les revendications originales de ceux de là-bas. C’est sûr, les pauvres, mais c’est bien pour ça qu’ils doivent accepter la ligne de ceux qui savent, c’est à dire nous. Écoute, ce dont ce pays a besoin ce n’est pas d’une révolution, mais plutôt d’un bon « feat » massif c’est à dire nous dans le rôle principal et unique, et la plèbe dans les chœurs ou comme machinistes, oui, l’histoire qui vaut la peine est un « selfie » avec nous au premier plan et les masses derrière et en-bas, charmées, nous acclamant, et… oui, je sais déjà ce que je dirai quand ils me supplieront de monter sur l’estrade… Hé ! Attends ! Pourquoi tu refuses le dialogue ? Satané anar ! Et porte plutôt une capuche parce que même de loin on voit que t’es un gros plouc ! Ah, c’est pour ça que ce pays n’avance pas ! Mais je t’ai pris en photo, je vais la mettre sur mon FB pour qu’on épingle d’autres infiltrés, ou t’es une infiltrée ? Bon, j’ai pas bien vu, et puis c’est que t’es vraiment fringué n’importe comment, très cliché. Tu me fais mal au Mexique… »

Autres lignes d’investigation :
1.- Les trois mots qui leur ont valu, à Abarca d’être sous protection dans la prison de l’Altiplano, et l’installation de sa dame de fer région 4, les deux hors de portée des médias : « C’étaient les fédéraux ». Après ça, ils ne leur ont rien demandé d’autre. Non pas qu’ils ne voulaient pas savoir, mais parce qu’ils savaient déjà.
2.- Maintenant que là-haut ils examinent sérieusement la possibilité d’une « relève » aux Pinos (le palais présidentiel, ndt) (de là l’éloquence soudaine des titulaires de la marine et du sedena, et les chaotiques délimitations du pouvoir médiatique), ceux qui demandaient avant même le 1er décembre le renoncement de Peña Nieto, vont-ils nous sortir un document intitulé « La Défense des Institutions et le Refus du Renoncement Présidentiel. Version juin 1996, actualisée 2014-2015 » ?

Signaler et dénoncer sérieusement :
1.- L’analyse qui attribue la responsabilité de la répression aux actions directes violentes de groupes « anarchistes », devrait être conséquente et, dans le cas du Mexique, rendre également responsable de la répression celui qui a dévoilé le scandale de ce qu’on appelle la « maison blanche » provoquant la colère du couple présidentiel (bien qu’ensuite il ait compensé en assumant les fonctions du Ministère Public). Mais non, la répartition des fautes est aussi fonction des classes. Et il revient aux bien portants d’arborer la campagne de criminalisation des jeunes pauvres (selon la séquence d’équivalences : infiltré = cagoulé = anarchiste = jeune = pauvre), ce qui revient au même que ce qui, en son temps, a fait marcher le grand cauchemar maintenant appelé « Ayotzinapa ».
2.- Selon ce que dernièrement nous avons vu, lu et écouté, les infiltrés achetés ne se couvrent pas le visage. Des infiltrés par le gouvernement de la Ville de Mexico (« la gauche institutionnelle comme alternative ») et ses employés, ont été filmés agressant des manifestants, effectuant des détentions arbitraires et « semant » des cagoules sur les agressés.
Bon maintenant, suivant la méthode d’analyse conseillée par l’hystérie et la logique des flics de la pensée et du bien vêtir, il faut espérer que toutes les personnes qui ne manifestent pas cagoulées sont de potentiels « infiltrés » et doivent être signalées, arrêtées et mis à la disposition des autorités « pour qu’ils laissent les cagoulés manifester pour leurs revendications ». Donc maintenant, quand dans les manifestations vous voyez quelqu’un pas cagoulé, vous devrez le signaler et l’expulser au son du refrain « non à la violence, non à la violence ».
3.- Un peu de mémoire : Ce ne sont pas les mêmes qui critiquent aujourd’hui les actions « violentes » contre le patrimoine « historique », commercial et financier lors des manifestations pour Ayotzinapa dans le DF, qui ont bloqué les banques, les centres commerciaux, qui ont « historiquement » occupé la Reforma en 2006, et ont harcelé les employées de l’uniforme orange accusées d’être « complices » de la fraude électorale de 2012 ? Ah si, c’est que c’est plus grave un fraude électorale que 43 indigènes disparus et des dizaines de milliers de personnes dans la même situation.
4.- La clameur de la campagne hystérique a eu un écho et récolté ses premières victoires : quelques bougres sont détenus dans une baraque, loin de la manifestation, alors qu’ils récoltaient du soutien pour leur bénéfice propre ; ils sont attachés et exhibés triomphalement lors de la « prise de la ville de Mexico le 6 décembre 2014 ». Ensuite, par la magie des médias, ils deviennent des « infiltrés » de la manifestation, et on signale qu’il y a parmi eux au moins un policier et un militaire. Sur le prétendu policier, rien. Le prétendu militaire : il a 17 ans et il a « avoué » qu’il entrerait dans l’armée dans un mois. Personne n’a pris la peine de se souvenir que tous les jeunes mexicains, à leur 18 ans, doivent faire leur Service Militaire National. Peu importe, l’action fut applaudie. On attend que l’hystérie comme méthode d’analyse et guide pour l’action arrivera à son zénith quand il y aura un lynchage. Alors toutes et tous se tourneront de l’autre côté.

Le dénouement redouté d’une démission en 6 temps (complétez les noms) :
1.- Un parti en crise terminal. Car_ démissionne du parti : « je continuerai comme un citoyen de plus », a-t-il déclaré.
2.- Avant la crise de la politique partidaire, « l’option citoyenne » commence à être encouragée. Dans la presse et les cercles de gôche on commence à parler de l’apparition du « Car_isme social ».
3.- Le mouvement grandit et tout le monde est convoqué à l’unité inconditionnelle autour du « citoyen » Car_.
4.- Lop_ s’y refuse.
5.- Nouvelle fraude électorale. Un grand rassemblement sur le zocalo de la capitale. Parmi les manifestants on a pu observé quelques pancartes qui reproduisaient les dernières caricatures des moneros (dessinateurs de presse,ndt) de gôche : « Ceux d’Ayotzinapa sont une invention de Salinas » est le dénominateur commun. À son tour à la tribune, Ele_ a mencionné Lop_. Grande huée et sifflés des masses. L’autre jour Ele_ a expliqué qu’il avait mentionné Lop_ sans malice aucune et que, personnellement, il l’appréciait grandement.
6.- Après le piquet de rigueur, Car_ a annoncé qu’il fallait continuer la lutte… en créant un nouveau parti pour affronter les prochaines élections. Non, s’il gagne, Epi ne seront pas nommés à la communication sociale, ni l’idiot du défilé comme porte-parole présidentiel. Oui si ? Gloups.

(Afin de comprendre au mieux le passage ci-dessus, sur la crise du Parti de la Révolution Démocratique (gauche) vous pouvez lire l’interview de Cuauhtemoc Cardenas, parue sur Le Monde le 24 décembre 2014. ndt)

 

L’histoire qui ne compte pas pour les happenings progressistes :
Oui, il y a ceux qui se sont souvenus que le 6 décembre de cette année on fêtait les 100 ans de l’entrée des armées villistes et zapatistes dans la Ville de Mexico. Nous, à la place, nous nous sommes souvenus le geste zapatiste négatif et de mépris face au siège présidentiel : « Quand quelqu’un de bon s’assoit ici, il devient mauvais ; quand il est mauvais, il devient pire », aurait dit le chef de l’Armée de Libération du Sud. Et s’il ne l’a pas dit, il l’a sûrement pensé.

Conseils non sollicités et que, évidemment, personne ne suivra :
1.- Assez de chercher son Geai Moqueur. Laissez le train de la désillusion, ici la prochaine station est « apathie et cynisme ». Son terminus : « la défaite ».
2.- Ne vous fiez pas aux trending topic ou comme on les appelle. Pareil pour les twitts des gens « célèbres », « leader d’opinion » ou de gens prétendument « intelligent ». Cherchez les twitts des gens communs. Vous trouverez ici de véritables joyaux littéraires en miniature et des pensées de celles qui valent la peine, c’est à dire, celles qui obligent à penser. Ici il n’y a pas de petits twitts.
Les trending topic (les « sujets du moment ») servent seulement de miroir déformant et sont aussi ridicules qu’un salon de masturbation de masse : à la fin tout le monde finit insatisfaits et battus. Et arrive un moment où les twitts sont comme un dialogue de film porno : « Oh ! Oui ; oui, oui, ne t’arrête pas ! ». Ou y a-t-il un grand mérite à battre le hashtag #WeLoveYourNewHairJustin ou celui de #Sammy ?
3.- Valoriser une personne pour le nombre de ses suiveurs et non pour ses pensées et actions est oisif et inutile.
Si la merde avait facebook, elle aurait des « likes » (et « licks ») de centaines de milliers de millions de mouches.
4.- Pour la défense des réseaux sociaux, ou plutôt en défense de l’usage des réseaux sociaux, nous pensons qu’ils sont aussi une forme d’échange si on choisit où porter le regard et l’oreille.
Il y a de grands écrivains, hommes et femmes, penseurs et penseuses, analystes et critiques, lutteurs et lutteuses sociaux qui n’apparaissent pas ni n’apparaîtront dans les grands médias de communication à gages. Et beaucoup d’entre elles et eux, non pas parce qu’on ne les « découvre » pas, mais parce que ils ont choisi d’autres canaux pour s’exprimer. Et ça il faut non seulement le saluer, mais aussi l’alimenter.
5.- Mais, aussi grandes que soient les possibilités des réseaux sociaux, leurs limites le sont aussi. En plus de l’évidence, c’est à dire, qu’on ne peut twitter les silences et les regards, bien que l’univers de son quefaire soit gigantesque, plus grand est l’univers qui en demeure exclu.
Les réseaux sociaux ne servent pas à remplacer la communication basique (regarder, parler, écouter, toucher, sentir, goûter), mais à la favoriser.
« Si tu n’es pas sur twitter tu n’existes pas », singe la phrase caduque « si tu n’es pas dans les médias tu n’existes pas ».
Même si vous ne le croyez pas, il y a beaucoup de mondes hors de l’espace cybernétique. Et ça vaut la peine de se pencher sur eux.

Ici nous nous voyons nous voir :
Oui, nous savons que nous sommes gênant.e.s pour certains et certaines. Pour les uns nous sommes radicaux, pour les autres nous sommes réformistes.
Toutes et tous, en-haut et en-bas, devraient avaler ceci :

Ici, en-bas, nous sommes toujours plus nombreux
à nous engager à lutter
sans demander pardon d’être ce que nous sommes
et sans demander d’autorisation pour l’être.

 

Allez.
Depuis les montagnes du Sud-Est Mexicain.
Sous-Commandant Insurgé Moisés.
Mexique, 12 décembre 2014. 20e année du début de la guerre contre l’oubli.
 
Note : Surveillance des médias à gages, des médias libres, autonomes, indépendants, alternatifs ou comme ils se font appelés, et des réseaux sociaux, ainsi que l’apport désintéressé de sarcasmes, divan psychanalytique gratuit, tips d’enquête, conseils inutiles, camisole de force de 140 caractères de certaines parties et autres effets spéciaux : contribution des « Tiers Compas » qui, comme leur nom l’indique, ne sont ni médias, ni libres, ni autonomes, ni alternatifs mai qui sont compas.
Copyrights annulés pour usage de capuche. Autorisation de citer, réciter et recycler en signalant la source comme « infiltrée ». Est autorisée la reproduction totale ou partielle face à la bande avec uniforme et sans uniforme, et cela que vous soyez derrière une arme, un bouclier, une caméra, un microphone, un smartphone, une tablette, ou dans l’espace cybernétique.
Nous rendons compte : « Winter is coming, donc n’oubliez pas vos couvertures » (un des Stark dans la prochaine saison de Game of Thrones. Spoiler offert par les « Tiers comaps ». Non,il n’y a pas de quoi).

 

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Lucio Cabañas

source.

 

Traduction d’un billet de l’universitaire Octavio Rodríguez Araujo, paru sur le site de La Jornada le 4 décembre dernier, évoquant le gueririllero Lucio Cabañas Barrientos, mort il y a 40 ans et qui fut étudiant de l’école normale d’Ayotzinapa. Cette même école d’où venaient les 43 étudiants dont la disparition a soulevé l’indignation et une vague de manifestations qui ne cessent de provoquer des remous au Mexique.

C’est l’occasion de présenter cette figure de la lutte sociale au Mexique, moins connu ici que Ricrado Flores Magon, Emiliano Zapata ou Pancho Villa…

La première fois que j’ai entendu parler de Lucio c’était à Aguascalientes puisque l’un des groupes libertaires de la ville portait son nom.

 

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Lucio Cabañas, il y a 40 ans

 

Le 2 décembre 1974, Lucio Cabañas Barrientos mourait au cours d’un affrontement avec l’Armée Mexicaine dans le Otatal, Guerrero (au sud-est d’Iguala). Il allait fêter ses 36 ans le 15 décembre.
Lucio fut étudiant de la Normale Rurale de Ayotzinapa et également dirigeant de la Fédération des Étudiants et Paysans Socialistes du Mexique (FECSM, pour l’acronyme mexicain), créée en 1935, sous le gouvernement de Lázaro Cárdenas. Genaro Vázquez Rojas, autre guérillero de sept ans plus âgé que Lucio, fut lui aussi étudiant de la même école normale rurale.
Le 18 mai 1967 il y eut une réunion à l’école de Atoyac de Álvarez contre la directrice. Au cours de ce meeting des policiers ouvrirent le feu contre ceux qui étaient réunis là, tuant plusieurs d’entre-eux et en blessant beaucoup d’autres. Lucio Cabañas réussit à s’échapper de là et gagna la montagne, où il fonda le Parti des Pauvres (PDLP) et la Brigade Paysanne d’Exécution (BCA), son bras armé contre les ennemis du peuple. La brigade était le groupe guérillero et le PDLP une organisation plus large de nature politique (non électorale). On parlait alors d’une révolution des pauvres. On dit que lorsque Cabañas gagna la montagne il déclara : Camarades : ceci est une preuve supplémentaire que de bon grès il n’y aura jamais de justice pour les pauvres ; c’est pourquoi nous avions toujours dit que nous nous préparions à prendre les armes à n’importe quel moment, et ce moment est venu ; ici commence la révolution, nous allons prendre les armes pour venger les camarades tombés et en finir avec la classe exploiteuse. L’idéologie était l’union des pauvres, pas le socialisme proprement dit, celui dont parlait Genaro Vázquez Rojas.
« Pour les habitants de la montagne du Guerrero – a écrit Carlos Montemayor – les concepts les plus communs du marxisme-léninisme ne signifiaient rien, ni les leçons de Mao, Staline, Ho Chi Minh ou le Che Guevara. Dans l’esprit de ce peuple merveilleux, héritiers par de nombreuses générations de coutumes et d’enseignements rebelles, il n’y avait de place que pour comprendre les différences entre classe riche et classe pauvre, les injustices qui dérivaient d’une telle division sociale et le rôle rédempteur qu’assumait Lucio Cabañas. »
En 1973 la BCA et le PDLP mentionnaient le socialisme, la révolution socialiste et la destruction du système capitaliste. « Mais on sait – signale Lucio Rangel Hernández dans sa thèse de doctorat – que [cette nouvelle idéologie] avait été rédigée par Carmelo Cortés Castro, en l’absence de Lucio Cabañas, qui durant quelques mois avait délaissé le camp de la BCA pour soigner des problèmes de santé et faire une tournée politique clandestine dans diverses parties du pays. À son retour – dit-on –, il s’opposa à son lieutenant et aux émissaires de la Ligue Communiste du 23 septembre qui tentaient de s’allier à lui et son groupe, finissant par exclure ces derniers et par suspendre temporairement Camelo, lequel décida de sa propre initiative de partir et créer les Forces Armées Révolutionnaires (FAR) ».
La guérilla de Cabañas fut l’une des plus importantes de la fin des années 60 et du début de la décennie suivante et, à la différence d’autres surgies après le mouvement étudiant de 1968, fut rurale et non urbaine, comme celle de Genaro Vázquez également dans le Guerrero (mort en 1972) et celle du Groupe Populaire Guérillero dans le Chihuahua, commandée par Arturo Gámiz et Pablo Gómez Ramírez (morts le 23 septembre 1965).
José de Jesús Morales Hernández a écrit dans son livre Mémoires d’un guérillero que Lorsque s’effacent toutes les options pour ceux ayant un projet de transformation sociale et de justice, pour les groupes délaissés du pays tel que celui qu’il y avait, le futur est alors violent. Mais ce n’est pas nous qui avons imposer la violence dans ce pays. Et en 2005 Rosa Albina Garavito, qui fut elle aussi guerrillera et gravement blessée, écrivit dans un article intitulé Premiers vents que les canaux pour la participation politique ouverte et pacifique étaient fermés, et qu’il n’y avait donc d’autre voie que la lutte armée.
Lucio Cabañas et sa guérilla furent pourchassés, détenus, torturés, enlevés et assassinés par les militaires, les polices secrètes de la Direction Fédérale de Sécurité et par les polices commandées par Arturo Acosta Chaparro sous le gouvernement de Luis Echeverría. Acosta Chaparro, bien sûr, devint chef de la sécurité du gouverneur du Guerrero Rubén Figueroa, celui-là même qui, durant sa campagne électorale en 1974, avait été enlevé par le Parti des Pauvres et la Brigade Paysanne d’Exécution, action à laquelle participa Francisco Fierro Loza. Fierro fut l’un des quatre fondateurs du PDLP et parmi les 13 premiers membres de la BCA. Dans sa biographie il est dit qu’après la mort de Lucio Cabañas il resta dans la clandestinité jusqu’au 27 mars 1982, jour où il fut amnistié par le gouvernement. Intégré au travail légal, il résida à Chilpancingo en tant que fonctionnaire d’extension universitaire à l’Université Autonome du Guerrero. Il mourut en 1984.
La justice pour laquelle luttaient ces guérilleros, que nous soyons ou non d’accord avec leurs méthodes, continue d’être refusée à la majorité du peuple mexicain et des entités les plus pauvres du pays, dont le Guerrero. Après des décennies de persécution de ceux qui eurent le courage d’affronter les forces militaires et policières, les choses ne se sont pas beaucoup améliorées au Mexique et dans certains cas ont même empirées. Mais les gouvernements n’entendent pas, et encore moins ne répondent et ne résolvent les problèmes des mexicains. Il serait bon que nous revisitions notre histoire.

SM-O25.0

José de Molina chante Lucio:

Pour les hispanophones, un documentaire relate la vie et la lutte de Lucio. Cliquez ici.