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De Rimbaud à Marcos

Texte publié à l’origine (en espagnol) dans Caja de Arena, supplément culturel du quotidien mexicain Pagina24, le dimanche 9 mai 2010. Que je me suis enfin décidé à traduire…

Au-delà des apparences

En peu de temps deux visages ont été révélés au monde par les journaux… l’un, sans passe-montagnes, du Sous-Commandant Marcos, et l’autre du poète Arthur Rimbaud sans ses ailes d’albatros. Deux figures qui nous rappellent que, loin de leurs traits, ce sont leurs mots maniés tels des armes qui ont donné à ces étoiles leur brillant.

Rimbaud (2e à droite) devant l’hôtel de l’univers à Aden, dans les années 1880.

 

Il y a quelques jours, la presse française a révélé une photo inédite d’Arthur Rimbaud. Cette photo dévoile le visage adulte du poète, duquel nous ne connaissions jusqu’alors que les traits adolescents, figés pour la postérité par Étienne Carjat. Jacques Desse et Alban Caussé, deux libraires passionnés, ont trouvé cette photographie avec bien d’autres dans l’un de ces vide-greniers qui prolifèrent dans les villages de France. Ce qui attira l’attention des deux compères c’est la légende inscrite au dos de la vieille photo : « Hôtel de l’Univers »… Hôtel où vécu Rimbaud lorsqu’il décida de s’établir à Aden, au Yemen, dans les années 1880. « Il y avait ce gars aux yeux clairs, qui ressemble à un extraterrestre au milieu des autres, un peu comme s’il était là et, en même temps ailleurs. », raconte Jacques Desse aux reporters. Ils trouvèrent la photo il y a deux ans. Deux années durant lesquelles, avec des spécialistes du poètes et des techniciens, ils essayèrent d’authentifier l’image… avant de la présenter au public.

En 1880, Arthur Rimbaud avait délaissé la plume et ses « semelles de vent » l’avaient mené en Afrique. Né en 1854, le poète avait atteint sa plénitude poétique à 17 ans, c’est à dire en 1871, année de la Commune de Paris. Le jeune rebelle fugua à plusieurs reprises du domicile familiale, à Charleville… seul ou en compagnie de la « fée verte » (1). Il rêvait de rejoindre Paris. Il y parvint en février 1871, peu avant l’épisode révolutionnaire. La France était alors en guerre, et ses idéaux républicains le jeune poète les exprima dans le fameux Dormeur du Val. Pendant son séjour à Paris, Rimbaud essaya de rencontrer des écrivains aux engagements révolutionnaires, tel Jules Vallès. Personne ne peut dire si Rimbaud fut à Paris à un quelconque moment de la Commune, mais il est évident que pour certains de ses vers, il trempa sa plume dans le sang du peuple révolutionnaire de Paris. La semaine sanglante, durant laquelle le gouvernement français fusilla beaucoup de révolutionnaires, radicalisa plus encore la poésie de Rimbaud, qui n’eut de cesse de dénoncer les vainqueurs et l’Église.

Il commença ensuite à fréquenter Paul Verlaine et fut introduit dans le milieu artistique parisien. Mais au début de 1872, les provocations de Rimbaud exaspérèrent ses nouveaux amis. Il retourna à Charleville et fit des allers-retours entre la maison de famille et Paris… En juillet de la même année, Rimbaud et Verlaine partirent et commencèrent une relation amoureuse qui les mènera entre Londres et Bruxelles. Elle prit fin l’année suivante dans la capitale belge : Verlaine tira sur son amant et le blessa. Rimbaud rejoignit sa famille et, avant de délaisser définitivement la poésie en 1875, il offrit au monde Une saison en enfer et Illuminations. Il se taira donc, à 21 ans… car il avait accompli tout ce qu’il avait pu dans « le désert et la nuit » qui le cernaient. Il avait compris que la poésie ne pouvait changer le monde sans une révolution libératrice.

Il parcourut alors l’Europe et poussa jusqu’en Indonésie. A Partir de 1880, Rimbaud, dont les « ailes de géant », celle de L’Albatros de Baudelaire (2), ne servaient plus sur la terre des hommes, arriva en Afrique, dans des pays qui auraient fait rêver n’importe quel autre homme mais qui ne parvinrent jamais à chasser l’ennui qui hantait Rimbaud. Il arriva à Aden et travailla comme ouvrier puis comme employé de l’Agence Bardey. Plus tard il se rendit à Harar et devint marchand à son propre compte… et trafiquant d’armes.

Sur la photo inédite de Rimbaud, on aperçoit également Jules Suel (avec le costume à carreaux), propriétaire de L’Univers. C’est lui qui cofinança l’expédition de Rimbaud entre Tadjoura et le royaume de Menelik. En 1886 l’ex-poète et néo-trafiquant parvint à mener à bon port une caravane d’armes au futur roi d’Éthiopie. Le voyage, qui devait durer quelques semaines, dura plus de quatre mois. Peut-être apparut-il à Rimbaud comme « une saison en enfer », au milieu d’une terre parmi les plus inhospitalières du monde, peuplée de tribus hostiles qui avaient massacré la caravane précédente.

Rimbaud passa les cinq dernières années de sa vie à s’ennuyer entre petits trafiques plutôt que grands détournements de mots, comptes au lieu de contes, abrutissement plutôt qu’embellissement. Il mourut en 1891, le 10 novembre à Marseille, amputé de la jambe à cause d’une synovite du genoux. La mort de l’homme oublié permit la naissance du mythe de l’un des fameux poètes maudits.

La photographie inédite de Rimbaud fit couler beaucoup d’encre en France. Beaucoup de français coururent la voir à l’exposition littéraire qui l’accueilli à Paris. Comme si le visage adulte du poète pouvait expliquer quoi que ce soit… Comme si il importait, à ceux qui découvrent la rage qu’ils sentent courir dans leurs veines comme dans les vers de Rimbaud, de voir sous son passe-montagne tissé de mots.

Pur coïncidence, quelques jours auparavant, les journaux, ceux du Mexique comme ceux de France, exposèrent au grand jour le visage du sous-commandant Marcos sans son fameux passe-montagne. La supposée photo du leader de l’EZLN semblait bien plus intéresser les reporters du monde que les activités des zapatistes en cette année du centenaire de la révolution mexicaine. Comme si le visage dissimulé sous le passe-montagne du porte-voix des indigènes du Chiapas pouvait avoir d’autres traits que ceux de tous les insurgés du monde… d’aujourd’hui, d’hier et de demain.

Marcos, comme Rimbaud, trempe sa plume dans les fleuves de sang de son peuple. Pas la Seine rougie par la semaine sanglante mais les fleuves qui parcourent l’Amérique Latine tels les veines ouvertes d’un continent indigène harassé par 500 années d’obscurantisme. Tels les mots de Rimbaud, ceux de Marcos naissent dans le désert, celui des prêches de Lautréamont (3), afin d’allumer cette si longue nuit. Nuit qui encore nous étreint de ses étoiles que ceux d’en-haut espèrent faire pâlir en braquant sur ces visages les lumières du show-business… Mais que jamais ils ne pourront éteindre car, même mortes, les étoiles continuent d’éclairer le chemin jusqu’au petit jour.

1 : Surnom de l’absinthe

2 : Charles Baudelaire (1821 – 1867), auteur de L’Albatros

3 : Comte de Lautréamont (1846 – 1870), auteur de Les chants de Maldoror.

 

L’histoire de Camus vue par Pacheco

Source.

Traduction d’un article de l’auteur mexicain José Emilio Pacheco qui évoque Camus et Maria Casares, les tourments de l’histoire et les feuilles emportées par le vent de la vie.

L’article du maestro Pacheco a été publié sur le site de l’hebdomadaire d’investigation Proceso le 6 décembre 2013.

 

Albert Camus et les tourments de l’histoire

par José Emilio Pacheco

 

camus

 

Maria Casarès raconte dans ses mémoires, Résidente privilégiée, qu’elle s’unit à Albert Camus (1913-1960) la nuit du 6 juin 1944, autrement dit le Jour J, celui où les alliés débarquèrent en France et que débuta le dernier acte du fascisme nazi.

Maria Casarès, qui parvint à être une grande actrice de théâtre et de ciné français, était une exilée espagnole, fille de Santiago Casarès Quirogas, chef du Gouvernement sous la présidence de Manuel Azaña. De son côté, Camus était un pied-noir, en termes mexicains (mais pas hispano-américains) un créole. À 30 ans il était devenu l’auteur de L’étranger, Noces, Le mythe de Sisyphe, L’envers et l’endroit, Caligula et Le malentendu. Il aurait été le conteur, l’essayiste et le dramaturge le plus jeune à recevoir à 44 ans le Prix Nobel 1957, si Rudyard Kipling (1865-1936), ne l’avait obtenu à 42 ans en 1907.

 

L’exception et la règle

 

La relation entre l’actrice et l’écrivain se prolongea jusqu’à la mort, absurde en vérité, de Camus le 4 janvier 1960, à la fin d’une époque et au début d’une autre, les années soixante. Ce fut un accident sans raison d’être qui se produisit sur une ligne droite de Bourgogne. Dans les restes de la catastrophe on retrouva le billet de train retour vers Paris et le manuscrit d’un roman inconnu, en réalité une autobiographie d’enfance et d’adolescence, que sa fille Catherine Camus ne publia pas avant 1994. La grande traductrice Aurora Bernárdez a rendu possible sa sortie en espagnol en décembre de cette même année, aux Éditions Tusquets.

En général la publication de ce qu’il ne termina pas ne fait aucun bien à un écrivain. Si on se souvient de la bêtise de quelques ennemis objectant à Camus le fait d’écrire trop bien, nous verrons Le premier homme comme un brouillon, une première version qui se transformerait plusieurs fois avant que son auteur ne le donne pour achevé. Il y a toujours des exceptions et ce livre est l’une d’entre-elles. Il fonctionne comme des mémoires d’outre-tombes, indispensables pour comprendre Camus et son attitude face à la guerre d’Algérie qui souleva tant de reproches à l’époque.

 

Enseignements de la misère

 

En tant que roman, il répond à l’exigence de Soljenitsyne : être notre unique moyen de vivre des expériences que nous n’avons jamais vécues. Pour nous rendre compte de ce qu’on ressent en naissant pied-noir et plus que pauvre dans l’Algérie du siècle passé, Le premier homme est irremplaçable. Aucune œuvre historique, ni sociologique ne peut nous donner cette vision de l’intérieur qu’apporte Camus. Ce sont des pages encourageantes dans le sens où elles nous montrent que personne ne naît condamné et qu’il est presque toujours possible de saisir une opportunité. Un enfant orphelin, fils d’une servante et élevé dans la misère, est parvenu a devenir l’un des grands auteurs français.

Les éléments d’une explication se trouvent dans le fait que, ainsi que la Nouvelle Espagne était théoriquement un royaume et en réalité une colonie, l’Algérie était sur le papier un département, au sens que nous donnons aux états d’une république, et avait pour cette raison le même système scolaire que celui appliqué à Paris ou à Marseille. Ce fut peut-être la chance de Camus qui y croisa deux excellents professeurs : Louis Germain en primaire et Jean Grenier au lycée. Sa reconnaissance était telle qu’il dédiera à Grenier son discours du Nobel.

Évidemment aucune étude psychanalytique ni la meilleur critique littéraire ne peuvent élucider le mystère du talent : pourquoi Camus atteindra-t-il une hauteur que jamais n’atteindront tant d’enfants de la grande bourgeoisie, éduqués dans les meilleurs universités et avec des professeurs particuliers, des bibliothèques privées, des voyages et du temps libre pour lire et écrire ?

 

À toi, qui ne liras pas ce livre

 

Camus était l’enfant de Lucien Camus, alsacien français qui travaillait dans un vignoble algérien. Pauvre, il fut mobilisé en qualité de zouave pour combattre les marocains. En 1914, lorsque éclate la Première Guerre Mondiale, on l’envoya en France, un pays, son pays, qu’il connut peu avant de mourir à 29 ans, lors de la bataille de la Marne.

Sa mère, Catalina Sintes, venait de Port Mahon, sur l’île de Minorque. Bien des personnes affirment que c’est dans cette ville des Baléares que fut inventé la mayonnaise (à l’origine « mahonesa »), propagée dans toute l’Europe par le cardinal Richelieu, et le Denim. (À Puerto Rico les jeans s’appellent « mahones »). Veuve avec deux enfants en bas-âge, Catalina dut se réfugier chez sa mère et travailler comme servante. La dédicace de Le premier homme est émouvante : « À toi, qui jamais ne pourras lire ce livre ».

La veuve Camus n’eut pas la chance d’aller à l’école. Bien qu’un accident l’eut rendu presque sourde, elle put enseigner le castillan et le catalan à son petit dernier, qui réussit à les parler parfaitement. C’était une femme d’une grande intelligence qui adorait Albert, qui la vénérait en retour, et lui inspira sans ostentation la plus grande confiance en soi et en ses capacités.

 

Enfants de l’histoire

 

Ceux qui lisent ces mémoires à peine romancées et l’une ou l’autre des biographies existantes sur Camus pensent peut-être, dans un mélange de Job et de Walter Benjamin, que nous, êtres humains, ne sommes tous que de simples feuilles emportées par le vent de la tempête que nous appelons Histoire.

En si peu de lignes il est impossible de parler des étapes grecque, carthaginoise et romaine de l’Algérie. Par contre il est impossible de taire que les maures expulsés de leur Espagne natale par le triomphe des Rois Catholiques se réfugièrent à Alger et menèrent de là une guerre de guérilla maritime.

De grands pirates, comme Barbe Rouge, empêchèrent que la Méditerranée ne se convertisse en Mare Nostrum espagnol. Charles Quint, vainqueur sur les champs de batailles d’Europe, échoua devant les murs d’Alger. Hernán Cortés, autre puissant conquistador du Mexique, était de l’expédition.

La France s’empara en 1830 de l’Algérie et décida de l’exploiter grâce aux colons, des européens pauvres à qui on offrait la possibilité de s’enrichir plus facilement qu’en Amérique. Il y eut une résistance inébranlable des arabes et contre eux débutèrent leurs carrières les maréchaux du Mexique, Bazaine et Forey. Peut-être que sans Juárez et les chinacos* le Mexique eut été l’Algérie américaine.

L’armée française s’usa ici et perdit la guerre franco-prussienne. L’Alsace et la Lorraine passèrent sous le contrôle de l’Allemagne. De ces alsaciens désirant rester français vient la famille Camus. On leur donna les terres qui étaient celles de communards assassinés en 1871.

Catalina Sintes est la fille de l’une de ces famille catalanes qui trouva son dernier espoir en terre algérienne. Finalement, mais pas en conclusion, la guerre d’Espagne et la Deuxième Guerre Mondiale permirent la rencontre à Paris d’Albert Camus et Maria Casarès.

 

Êtres sans traces,

tombes sans nom

 

Albert, enfant, grandit dans un quartier miséreux et dans un appartement très pauvre, sous la tutelle de la grand-mère, où s’entassent cinq membres de la famille. L’immeuble sent très mauvais car les seuls toilettes se trouvent sur le palier et ne sont rien d’autre qu’un trou dans le plancher.

Tout est écrasé par la très grande et omniprésente chaleur. Il n’y a pas de lampes électriques mais des lampes à pétrole. Catalina nettoie à genoux les sols d’autrui et aide les siens en lavant le linge. En contrepartie de la nécessiteuse et cruelle indigence dans laquelle ils vivent, le petit Albert possède deux trésors, la mer et le soleil, et l’école l’enchante. Il est rapidement remarqué pour son intelligence, son aptitude à la rédaction et son habileté en sport, surtout au football, qui le fascine.

Pendant un siècle des foules entières étaient arrivées en Algérie pour labourer la terre dans laquelle ils creuseraient finalement leurs tombes. Toutes ces générations avaient disparues sans laisser de traces, ainsi que leurs enfants et petits-enfants. Pour Albert le grand mystère est la misère qui forge des êtres sans nom et sans passé et les rend à l’immense foule des morts anonymes qui ont construit le monde.

Sur cette terre chacun était le premier homme. Lui-même s’était élevé seul, avait grandit seul, au milieu de la pauvreté, sans aide ni secours, sur un trottoir joyeux et sous la lumière des premiers matins du monde pour aborder ensuite, seul, sans mémoire ni foi, la sphère des hommes de son temps et leur épouvantable et exaltante histoire.

 

 

* guérilleros mexicains qui s’opposèrent à l’invasion française entre 1861-1867