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Comment le crime organisé expulse les raramuris de leur territoire au Mexique

source.

Traduction du [email protected] d’un article de VICE News, paru le 16 mai 2016.

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Les communautés indigènes, victimes ancestrales d’abandon et de discrimination, affrontent aujourd’hui la menace du crime organisé.
Les sicaires envahissent ces territoires et acculent les habitants : fuir, s’adapter ou se défendre sont les seules options qu’ils ont pour survivre.
Voici la première des trois histoires de Indigènes face au narco, un projet de Dromomanos, VICE News et la Professeur en Journalisme sur les Politiques Publiques du CIDE, avec le soutien de la Fondation W.K. Kellogg.

Le 26 février 2015 un groupe de sicaires du Cartel du Sinaloa a tué Benjamin Sanchez, un adolescent de 18 ans, pour avoir refuser de travailler pour eux. Un mois plus tard, son père, Cruz Sanchez, revenait du Ministère Publique de la Ville de Cuauhtémoc sans réponse sur l’assassinat de son fils, lorsqu’il reçut l’appel d’un ami : les mêmes délinquants qui avaient tiré sur Benjamin l’attendaient sur le chemin. Cruz, un homme grand qui porte un chapeau même la nuit, descendit de sa camionnette et marcha durant huit heures dans les canyons de la Sierra Tarahumara, dans l’état du Chihuahua. Il parvint à contourner le barrage et à arriver dans sa communauté, El Manzano. Mais trois jours plus tard ceux-là mêmes qui l’avaient attendu, arrivèrent dans son village.
C’était vers midi. Deux autres enfants de Sanchez marchaient vers une boutique afin d’acheter des vivres lorsqu’ils entendirent « Finissez-les ! » : un groupe armé les entourait. Les deux jeunes se réfugièrent dans la maison d’une parente. Ils attrapèrent des fusils – dans la sierra il est de coutume de garder un calibre 22 pour repousser les coyotes – et se défendirent. « Si nous ne nous étions pas défendu, ils nous auraient tués », se souvient Cruz Sanchez, qui pendant l’affrontement était dans la maison de sa mère et avait prévenu divers contacts dans la capitale de l’état afin qu’ils demandent de l’aide aux autorités. La fusillade dura pendant sept heures. Un sicaire mourra et un de ses enfants reçu trois balles. À la tombée de la nuit arrivèrent les militaires. Toute la famille a abandonné la communauté.
Depuis ce 29 mars, Sanchez n’est revenu qu’une fois. Il avait demandé une escorte policière pour chercher quelques-uns de ses biens. Il n’y avait plus rien à récupérer.

« Je crois que le plus grave c’est ce qui est en train de se passer avec le vol des terres pour les semailles. »

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Les municipalités de Urique, Chinípas et Valle de Juárez les plus touchés par les déplacements forcés. (Imagen por Nadia del Pozo/VICE News).

El Manzano, un petit village où vivaient quelques 34 familles, à 90 % de l’ethnie raramuri, est situé au sud de la sierra de Chihuahua, l’une des principales région de production de marijuana et de pavot à opium du Mexique. Dans cet état, frontalier des États-Unis, les cultures illicites se cultivent depuis des décennies, mais selon ce que disent anonymement deux hommes récemment déplacés de El Manzano, les affaires du narcotrafic n’interféraient pas avec la vie de la communauté. Les indigènes pouvaient se consacrer sans peur à l’agriculture et à l’élevage. Lors des fêtes comme la Semaine Sainte, ils se réunissaient au centre commercial. Ils commémoraient la passion du Christ tout en maintenant vivace leur tradition : selon la cosmovision tarahumara les fêtes servent à soigner, rétablir l’ordre et éloigner le chaos.
Cette routine changea il y a deux ans. Certains leaders communautaires furent recruter par les criminels et la vie de la communauté fut brisée. Les champs de maïs firent place à ceux de pavot. Les habitants cessèrent de se réunir et se réfugièrent dans leurs fermes. La présence des sicaires devint quotidienne.
« Ils voulaient qu’on travaillent pour eux dans leurs champs et que nous intégrions leur groupe afin de contrôler la région. Ils mirent au travail de leurs propres terres presque tout le monde. Cette bande contrôlait plusieurs municipalités. Ce sont des gens d’en-dessous du Sinaloa », affirme Sanchez, qui pour sa sécurité vit depuis un an dans la ville de Chihuahua, la capitale de l’état du même nom.
Depuis que Sanchez a fui, El Manzano s’est dépeuplé. Au mois de mars dernier, un groupe de sicaires entra par la force une fois de plus dans le village pour prendre leurs terres aux rares qui étaient restés malgré la peur. La dernière famille se cacha trois jours entre les pins des canyons avec les animaux sauvages. À distance ils ont vu disparaître leur commune. Ils leur volèrent le bétail, puis les vêtements, la nourriture, ils brûlèrent leur ranch. Ils ne leur restaient que trois options : cultiver le pavot, mourir ou s’échapper. Avec leur fuite, il ne reste plus personne à menacer.
Ils les capturent, les emmènent de force et ne les payent jamais
Dans la sierra Tarahumara vit 90 % de la population indigène de Chihuahua [104 014, la grande majorité raramuris]. C’est un territoire immense, avec plusieurs canyons plus profonds que le Grand Canyon du Colorado, mais depuis huit ans, après que le gouvernement de Felipe Calderón déclara la guerre contre le narcotrafic, les indigènes sont toujours plus traqués.
Les barrages du narcotrafic sont visibles aux carrefours, là où finissent les routes goudronnées et où commence les routes de terre. En bien des lieux, les habitants se sont imposés d’eux-mêmes un couvre-feu à six heures du soir. Sur la piste qui mène à la commune de Samachique des traces de voitures brûlées sont visibles. Certains locaux disent qu’il y a eu une bataille rangée l’an dernier, que s’affrontèrent une cinquantaine de personnes et qu’aucune investigation ne fut ouverte. Mais, généralement, ils ne parlent pas beaucoup. La peur les maintient paralysés.
L’un des rares raramuris qui se risque à parler, bien que sous l’inévitable anonymat, raconte que le jour précédent notre conversation une de ses connaissances est arrivé chez lui, à moitié mort de faim. Il s’était enfui de nuit d’une plantation de pavot. « En ce moment ils sont en train de planter de ces choses qu’ils sèment et pour ça ils ont besoin de beaucoup de gens. Ils vont dans le village, les emmènent de force. Ils ne les payent jamais », dénonce-t-il. L’an passé ils ont essayé de le recruter, mais il parvint à s’échapper. Avant de retourner dans son village, Munerachi, à l’intérieur de la sierra, il a travaillé pendant des mois à la récolte des pommes dans d’autres zones de l’état.
« Ce qui se passe c’est que les cartels se multiplient. Il y en a deux [Sinaloa et Juarez] mais ils s’atomisent et sont partout. Il commence à y avoir plus d’armes, plus de drogue et les semailles de stupéfiants n’arrêtent pas. Quel combat contre le narcotrafic ? Tout cela se fait en plein jour, en présence de la police et de l’Armée. Tu ne peux pas, toi, imaginer qu’il n’y ait pas collusion avec une telle impunité », soutient Isela Gonzalez, directrice de Alliance Sierra Madre, une ONG qui défend le droit à la terre des indigènes.

« Quel combat contre le narcotrafic ? Tout cela se fait en plein jour, en présence de la police et de l’Armée ».

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Javier Ávila ‘Père Canard’, prêtre et activiste, a vécu dans la Sierra Tarahumara pendant 41 ans. (Imagen por Felipe Luna/VICE News).

Après presque deux décennies à travailler avec les communautés, Gonzalez a été menacée de mort et depuis deux ans elle n’a pas pu retourner à la sierra. Lorsqu’en 2013 ils ont commencé à la harceler à Guadalupe y Calvo, la municipalité où elle travaillait, le taux d’homicides pour 100 000 habitants était de 164, selon l’Observatoire Citoyen de la Violence, plus du double du taux combiné de Juarez et Chihuahua, les deux principales villes de l’état.
Même les organismes officiels, comme la Commission Nationale pour le Développement des Peuples Indigènes (CDI), doivent demander la permission pour visiter les communautés. « D’habitude tous veulent du combustible. Si ils t’en demandent un bidon, donne-leur-en deux. S’ils ne me cherchent pas moi non plus je ne m’intéresse pas à eux. Eux savent tout », dit un travailleur du CDI qui demande l’anonymat par peur des représailles.
L’homme raconte avoir vu ces derniers temps des jeunes, presque des enfants, avec des cornes de bouc (surnom donné à l’AK-47, ndt) plus grandes qu’eux ou d’autres qui portaient trois armes. Beaucoup de ceux qui vont en ville, reviennent dans leur communauté sans plus vouloir parler leur langue et avec un portable sur lequel ils écoutent des narcorridos (chansons populaires à la gloire des narcos, ndt). La consommation de drogue, quelque chose d’impensable il y a quelques années, s’est aussi étendue, surtout la marijuana, la cocaïne et le crack. Avec l’accès bloqué pour les ONG, et les difficultés qu’affrontent les organismes officiels, la présence la plus quotidienne dans les communautés est celle du crime.
En février dernier, Amnesty International a dénoncé la disparition de quelques 1689 personnes dans l’état. Pour la seule municipalité de Cuauhtémoc, le gouvernement reporte 351 cas, symptôme d’une épidémie de disparition dans la région. La Commission Inter-américaine des Droits de l’Homme a dénoncé en octobre de l’an passé, pour la période entre 2009 et 2015, au moins 1908 cas de déplacements forcés, produit de la violence, les municipalités de Urique, Chinípas et Valle de Juárez étant les plus touchés. Malgré les dénonciations, le gouverneur du Chihuahua, César Duarte, nie qu’il y ait des signaux inquiétants concernant la violence. La vie dans la sierra, pourtant, s’est dégradée.
« Moi je crois que le plus grave c’est ce qui se passe avec le vol des terres pour les semailles. Incluant le recrutement forcé de jeunes. De deux choses l’une : ou ils les tuent ou ils doivent disparaître », dit Javier Avila, plus connu comme le père « Canard », un prêtre et activiste social qui vit depuis 41 ans dans la sierra Tarahumara.

« Imagine les proches de 13 morts. Il y avait de la cervelle sur le sol, l’un avait le ventre ouvert »

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Il est de plus en plus commun d’entendre des histoires de rarámuris qui,en sortant de chez eux ont été séquestrés et forcés de travailler de longues journées dans les champs de culture de la sierra. (Imagen por Felipe Luna/VICE News).

Dans on bureau, dans le centre de Creel, la ville qui sert de porte d’entrée de la sierra, il raconte qu’en 2008 les habitants de Creel commencèrent à faire des arrêts obligatoires à San Juanito, un petit village voisin de 32 kilomètres. Un groupe de jeunes avaient imposé un barrage. Ils faisaient descendre les gens de leurs camionnettes et leur demandaient jusqu’où ils allaient, et ce qu’ils faisaient. Dans les conversations de comptoirs a commencé à se faire plus présent un nom : La Línea (La Ligne, ndt). Peu après ils surent que La Línea faisait partie du Cartel de Juarez.
Le 16 août de cette année un commando armé est arrivé à Creel et a assassiné 13 personnes, dont un bébé d’un an. « Durant le massacre, quand je suis arrivé, il y avait une patrouille de la circulation et qui ensuite est parti. Imagine les proches de 13 morts. Il y avait de la cervelle sur le sol, l’un avait le ventre ouvert. Après plusieurs heures arrivèrent les policiers de Cuauhtémoc. Ils disaient qu’il pleuvait et qu’ils ne pouvaient pas passer. », dit le père « Canard », devant un mur plein de croix qu’on lui a offert au long fil des ans.
Sur le lieu du massacre, connu aujourd’hui comme la Place de la Paix, a été érigé un monument à la mémoire des morts. Sur la plaque on peut lire : « Parce que l’homme est capable des pires atrocités et que nous ne pouvons permettre que soit effacée l’histoire ni que la mémoire se perde ». La place est aussi un symbole de ce que Creel, centre touristique pour les visiteurs des Canyons du Cuivre, est la frontière entre les domaines du Cartel de Juarez et celui du Sinaloa.

« Tire-toi que je m’y mette, ou sinon, je te tue »

Le 29 mars de l’an passé, alors qu’il descendait escorté par les militaires les 15 heures qui séparent El Manzano de la ville de Chihuahua, ils avaient tué un enfant de Cruz Sanchez, blessé un autre et brûlé son ranch et ses biens. Il ne lui restait rien là-bas, pas même des papiers d’identité. Mais depuis ce moment-là il ne pensait qu’à revenir.
Sanchez a essayé de reformer le réseau de coopération qu’ils avaient dans la sierra et il a constitué des bourses du travail, bien que jamais il ne pourra s’adapter totalement au style de vie urbaine. « C’est que tout me manque. Nous sommes nés là-bas, de là-bas sont nos pères, nos grand-pères. Aujourd’hui nous n’avons plus rien », commente-t-il. Lorsqu’une communauté indigène est déplacée, elle ne perd pas seulement la terre et ses lieux sacrés, mais une façon d’être au monde.
La réalité dans la sierra est si exceptionnelle que la Commission Inter-américaine des Droits de l’Homme a changé son habitude de demander des aides préventives pour un individu, dans le cas de El Manzano, et l’a étendu à toute la communauté. « Ce qui se vit dans la sierra c’est une invasion et un déplacement massif. C’est un tire-toi que je m’y mette, et si tu ne te tires pas, je te tue. Il y a une cohabitation de tous avec tous (criminels et autorités) et ce qui compte le moins ce sont les citoyens », dit Alma Chacon, membre de Contec, une association née comme un cabinet de conseils techniques pour l’agriculture et qui s’est convertie en défenseur des droits de l’homme suite aux constantes violations que subissent les habitants de la sierra.
Les déplacés continuent d’arriver. En mars dernier, quelques 26 familles de la municipalité de Bocoyna ont fui à Chihuahua. En septembre de l’année antérieure, plus de 300 familles ont abandonné leur village à Chinipas suite aux menaces des narcos. Le Centre des Droits de l’Homme des Femmes, qui a soutenu les déplacés dans la région, rapporte qu’au moins près de 200 familles dans la capitale de l’état ont demandé une aide pour retourner dans leurs communautés.
La Commission des Droits de l’Homme de Chihuahua, sous la responsabilité de José Luis Amendariz, toute fois, soutenait en mars dernier ne pas avoir connaissance de la moindre plainte concernant les déplacés. « Ils nous ont dit que si nous étions partis ils voulaient nous enlever nos droits ejidales (champ commun à un village pour l’élevage ou pour les gens, ndt). C’est petit. On perd tout toujours un peu plus. Toute la question forestière est gérée par ce groupe [le Cartel du Sinaloa]. Les gens ont peur de parler. Maintenant ils [le crime organisé] ont le contrôle sur tout », dit Sanchez. El Manzano, désormais aux mains de la mafia, est l’une des principales zones de production de bois de la sierra.
La famille de Sanchez et celle des deux autres déplacés, plus de 50 personnes, vivent des aides préventives du Secrétariat de l’Intérieur, qui leur donne droit à un toit, à la scolarité et des produits alimentaires. La partie humanitaire est celle qui fonctionne le mieux dans ces cas, explique Chacon, mais il dénonce la paralysie des autorités à l’heure d’enquêter ou d’agir contre le crime. Ça fait un an depuis l’effraction qui l’a expulsé de sa terre et Sanchez ne sait plus combien de fois il a demandé aux autorités qu’ils arrêtent les trafiquants et éradiquent le pavot pour retourner planter du maïs. Il n’a obtenu que des promesses vides. Le dossier d’enquête de l’assassinat de Benjamin a toujours la même épaisseur. Depuis le jour où un appel sauva la vie de Sanchez, il n’y a rien de neuf.
Malgré tout, il continue à planifier un improbable retour : « Il n’y a plus de confiance envers les policiers de l’état. Pas plus qu’en l’Armée, mais on peut toujours avoir un peu plus confiance du fait que les effectifs tournent. Nous savons que nous, les déplacés, sommes toujours plus nombreux. Si le gouvernement ne peut rien, de qui attendre quelque chose. La communauté c’est autre chose, faire quelque chose… Ça fait longtemps qu’on insiste ».

Crédits:

Alejandra S. Inzunza et José Luis Pardo ont fait les reportages et écrit cette série. Carlos Bravo Regidor et Homero Campa ont coordonné et co-édité l’investigation pour Periodismo CIDE. Karla Casillas a édité pour VICE News en Espagnol. Et Nadia del Pozo et Felipe Luna se sont chargé de la photographie et de la vidéo.

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