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Résistance et Rébellion I

source.

 

Traduction collective de l’intervention du Sup Moisés au séminaire zapatiste « La Pensée Critique face à l’Hydre Capitaliste » publiée le 6 mai sur le site de liaison zapatiste. Vous pouvez donc retrouver cette traduction sur le site d’Espoir Chiapas, ainsi que sur le site de Liaison Zapatiste.

Photos: ValK

Le sⒶp

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Paroles du Sous Commandant Insurgé Moises
6 mai 2015
Bonjour, compagnons et compagnes, frères et sœurs.
Je vais partager avec vous la façon dont nous, hommes et femmes, utilisons comme armes la résistance et la rébellion.
Avant de commencer avec ça, la façon dont nous faisons la résistance et la rébellion, je veux vous rappeler que nous sommes armés. Nos armes sont là, comme un outils de plus pour notre lutte, comme nous l’appelons maintenant. Nos armes sont un outils de lutte, comme une machette, un marteau, une bêche, une pelle, une houe, ce genre de choses. Parce que chaque outil a une fonction, mais l’arme, sa fonction est, si tu l’utilises, de tuer.
Alors, au début, quand nous sommes sortis à l’aube de l’année 1994 est apparut le mouvement de milliers de mexicains et mexicaines, partout, de toutes parts jusqu’à être des millions, qui ont fait pression sur le gouvernement, le chauve, comme nous l’appelons, Salinas le chauve, qui a dût s’asseoir et discuter avec nous; et en même temps à nous aussi on nous a dit que nous devions dialoguer et négocier.

 

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Le SupGaleano au micro et le SupMoi à ses côtés

Bon, nous avons donc entendu, la voix du peuple mexicain. Alors on a donné l’ordre de nous, nous retrancher derrière la lutte violente; nous avons alors découvert, grâce aux compagnes, parce que nous avons eu nos morts au combat, que ces compagnes ont commencé à se battre d’une autre manière, disons. parce qu’alors le gouvernement, des mois, un an, deux après, a voulu nous acheter, comme nous disons, il voulaient que nous recevions pour oublier la lutte.
Alors de nombreuses compagnes ont parlé et ont dit que pourquoi étaient morts les compagnons à l’aube de 94. De même qu’eux, elles, c’est à dire les combattants sommes allés au combat contre l’ennemi, alors nous devons considérer comme ennemi aussi celui qui veut nous acheter, c’est à dire ne pas recevoir ça, ce qu’ils veulent nous donner.
C’est comme ça que ça a commencé. Ça a été difficile parce que nous ne pouvions pas entrer en contact d’une zone à l’autre parce que c’était plein de militaires, alors peu à peu nous sommes entrés en contact avec les compagnons d’une zone à une autre pour commencer à répandre la parole de ce qu’avait commencé à dire les compagnes, qu’il ne fallait pas recevoir ce que donne le mauvais gouvernement, de même que les combattants sont allés au combat contre les ennemis qui nous exploitent, de même nous devons faire comme principe de base qu’il ne faut pas recevoir ça. Alors, peu à peu, ça s’est étendu à toutes les zones.
Maintenant nous pouvons donner plusieurs sens à ce que sont résistance et rébellion pour nous, parce que nous avons découvert, par la pratique, c’est à dire que nous pouvons donner une théorie comme on dit. Pour nous résistance veut dire être fort, dur, pour répondre à tout, n’importe quelle attaque de l’ennemi, du système; et rebelle c’est être courageux, courageuses pour répondre autant ou pour agir, selon ce qui convient, être courageuses, courageux pour faire les actions ou ce que nous avons besoin de faire.
Alors nous avons compris que la résistance ce n’est pas seulement résister à ton ennemi, ne pas recevoir ce qu’il donne, l’aumône ou les restes. Nous avons découvert qu’en résistance, il faut résister aux menaces ou aux provocations faites par l’ennemi, comme par exemple, les bruits d’hélicoptères; rien qu’avec le bruit des hélicoptères tu commences à avoir peur, parce que la tête te préviens qu’il va te tuer, alors tu pars en courant et c’est là qu’ils te voient, et c’est là qu’ils te mitraillent. Alors c’est ne pas avoir peur, il faut avoir de la résistance, c’est à dire il faut devenir assez fort pour ne pas courir quand tu entends le bruit. Si déjà rien que le sale bruit de l’hélicoptère fait peur, effraie, et il faut juste ne pas en avoir peur, rester tranquille.
Nous découvert cela que ce n’est pas juste ne pas recevoir. Notre rage, notre colère contre le système aussi nous devons y résister, et ce qui est difficile ou bon, difficile et bon en même temps, c’est que cette résistance et cette rébellion il faut les organiser. Pourquoi difficile? C’est que nous sommes des milliers à utiliser cette arme de la résistance et nous sommes aussi des milliers qui pouvons utiliser la rage, alors, comment contrôler ça, et l’utiliser en même temps pour lutter, ce sont deux choses difficiles, c’est pour cela que j’ai commencé par dire que nous avions là nos armes.
Mais ce que nous avons vu c’est que sachant organiser la résistance et en ayant de l’organisation d’abord, bien sûr, il ne peut pas y avoir juste de la résistance et de la rébellion si il n’y a pas d’organisation, alors organiser ces deux armes de lutte nous a beaucoup aidé pour avoir, disons que cela ouvre l’esprit, la façon de voir.
Je me souviens d’une assemblée de compagnons et compagnes, de quelle façon, car il s’y fait un travail politique, idéologique, beaucoup de discussions, beaucoup d’orientations aux villages sur la résistance et la rébellion. Alors je me souviens que les compagnons et les compagnes mettent en balance, celle qu’on appelle la lutte politique pacifique et la lutte violente. Certains de nos compagnons et compagnes disent alors: Qu’est-il arrivé à nos frères du Guatemala? -nous nous posons la question- 30 ans de lutte violente et qu’ont maintenant nos frères.
Pourquoi devons-nous bien organiser la résistance dans la lutte politique pacifique? Pourquoi devons-nous préparer notre résistance militaire? Laquelle nous convient?
Nous nous rendons alors compte que ce que nous aimons c’est la vie, comme ce que nous disions avant la société civile mexicaine, que la mobilisation qu’ils ont faite le 12 janvier 94 c’est qu’il aiment nos vies, que nous ne mourrions pas. Comment devons-nous faire cela? Que d’autre devons nous faire pour faire la résistance et la rébellion?
Nous avons découvert là qu’il faut résister aux moqueries que les gens vont faire sur notre gouvernement, sur notre autonomie. Il faut résister aux provocations de l’armée et de la police. Il faut résister aux problèmes posés par les organisations sociales. Il faut résister à toutes les informations qui apparaissent dans les médias, quand ils disent qu’il n’y a plus de zapatiste, qu’ils n’ont plus de force, dans ce cas, que le défunt Marcos est en train de négocier avec Calderon en cachette, ou que Calderon lui paye ses frais de santé parce qu’il est sur le point de mourir, enfin, il est déjà mort, en effet il est mort (inaudible), mais pas parce qu’il est allé (inaudible) Calderon, mais pour donner vie à un autre compagnon.
Donc tous ces bombardements psychologiques, on peut dire, pour démoraliser nos troupes, une montagne de choses auxquelles il faut résister.
Ensuite nous avons découvert la résistance à nous mêmes, parce que nous avons commencé à avoir divers travaux, des responsabilités, dans notre cas il y a des problèmes à la maison, peut-être pas chez vous, naissent les problèmes et la résistance commence à s’appliquer individuellement, et en même temps la résistance s’applique collectivement.
Quand c’est individuel c’est lorsque mon père, ma mère ou ma femme « Ou es-tu? Que fais-tu?Avec qui es-tu? etc, non? Alors on doit résister pour ne rien faire de mal comme taper la femme ou lâcher son travail, parce que sinon il y a des réclamations, parce qu’il n’y a pas de maïs, pas de haricots, pas de bois, et il y a des problèmes avec les enfants. C’est la que la résistance devient individuelle.
Quand la résistance est collective c’est qu’il y a de la discipline, c’est à dire, avec accord. C’est que nous nous mettons d’accord sur la façon dont nous allons affronter certains problèmes. Par exemple, je vais vous donner un exemple récent. Ça fait… je crois en février, un groupe de gens avec un autre groupe d’un terrain récupéré, sur lequel vivent ces gens qui ne sont pas zapatistes, à qui nous ne disons rien, mais eux ils ont dans l’idée de devenir propriétaires des terres, alors ils font les démarches pour légaliser les terres.
On voit alors que monsieur Velasco leur a dit qu’il faut un certain nombre de personnes, alors ces gens commencent à chercher d’autres gens du village, et alors ces membres là arrivent armés. Ils ont été jusqu’à 58 personnes, et ont commencé à envahir le terrain des compagnons, la terre récupérée. Alors nous n’allons pas laisser les compagnons.
  • Combien sont-ils?
  • Presque 60.
  • Il suffit que nous apportions 600 armes et on en fini, parce qu’après toutes leurs moqueries.
Ils ont mis du liquide à brûler dans l’enclos des compagnons, avec ce liquide ils ont tué un étalon, et avant ça, avaient détruit des maisons des compagnons. Alors les compagnons étaient vraiment rebelles, en colère, ils ne voulaient plus qu’on leur fasse de mal. Les compagnons interviennent:
– souvenez-vous compagnons que nous sommes un collectif.
Ils disent aux compagnons, les 600 réunis:

 

  • Souvenez vous de l’orange, Que dit-on lorsque un fruit est abîmé? Que se passe t-il?
  • Ah oui. Oui mais ces cons là eux est-ce qu’ils comprennent ça?
  • Ces cons là ne vont pas faire la loi, on est chez nous.
Qu’arrive t il à une orange ou une lime si on l’abîme? Elle pourrie complètement? Et qu’est ce que ça veut dire? Que nous allons infester le reste de notre organisation. Nous devons demander à la base si nous devons répondre par la violence, alors nos bases savent que nous entrons dans un autre mode. Déjà que nous y pensions, ce que nous sommes en train de faire maintenant, mais nos bases n’autorisent pas que cela se passe comme ça.
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Les milles voix de la pensée critique pour faire face à l’Hydre capitaliste.

Nous avons donc dit à nos compagnons que ceux qui étaient très rebelles, énervés, en colère, ne vont pas y aller, dites juste à vos représentants que vous n’irez pas parce que si vous y allez, vous allez tuer, alors c’est mieux que vous n’y alliez pas, dites-le à votre responsable pour qu’il sache, celui qui ne va pas au rapport, c’est son problème. Pareil pour ceux qui ont très peur, qu’ils n’y aillent pas non plus. Seulement ceux qui comprennent doivent y aller, il ne faut pas aller provoquer, mais il faut aller travailler la terre, c’est à dire travailler les champs, la maison et ce qu’il faut construire. A l’aube, les 600 sont partis, sans armes. Ils se sont mis d’accord sur qui allait commander.
C’est comme ça que ce fait le contrôle des deux choses, la colère mais aussi la peur. On cherche, on donne des explications, on parle, on se fait comprendre, parce que c’est vrai, que la plupart des compagnons ne va pas permettre ça.
Cette résistance que nous travaillons depuis déjà 20 ans, nous a coûté beaucoup de travail au début parce que ce sont des situations auxquelles nous sommes confrontées et que nous devons savoir résoudre. Je vais vous donner un exemple, Pourquoi est-ce que ça nous coûte de changer? Pendant le gouvernement de Salinas ils donnaient des projets, ils donnaient des projets en liquide, c’est à dire qu’ils donnaient des crédits, que recevaient les compagnons, imagine-vous alors qu’ils sont miliciens, caporaux, sergents, c’est à dire zapatistes. Alors de ce que donne ce salaud la moitié est pour les balles, l’arme et l’équipement et avec l’autre moitié on va acheter une vache, c’est à dire qu’avec ce que donne le gouvernement on s’est procuré une vache, c’est pour ça que le gouvernement n’a plus donné, seulement aux gens des partis politiques.
C’est de là que vient cette idée des compagnons, ce que je suis en train de dire, à ce moment nous avons décidé de ne plus recevoir. Ça a été dur, mais les compagnons ont compris. Ils ont dit, oui nous allons le faire, nous allons faire cette résistance. Cette négation nous donne le résultat que lorsque nous allons nous réunir, ils disent « j’ai pas pu venir parce que je suis en résistance, je n’ai pas d’argent, je ne peux pas payé le trajet », c’est le prétexte, ce n’est pas parce que non, c’est pour se cacher, c’est un prétexte.
Mais comme nous avons pris au sérieux le fait de ne rien prendre du système, nous avons découvert qu’il faut travailler dur la terre mère, ça je vous l’ai raconté ces derniers jours ici. C’est comme ça que les compagnons ont commencé à avoir leurs produits et ils se sont rendu compte qu’il vaut mieux travailler la terre et ainsi oublier ce que donne le gouvernement.
Dans la résistance et la rébellion nous nous sommes rendu compte de la sécurité de l’organisation dans laquelle nous sommes. Nous avons découvert une montagne de choses, par exemple, ce que je suis en train de vous dire, que nous ne parlons pas avec le gouvernement, ni nos bases, ni même avec des assassinats. Nous avons découvert qu’avec résistance et rébellion on peut gouverner et qu’avec résistance et rébellion on peut développer ses propres initiatives.
Notre manière de résister, soit dans le domaine économique, soit dans le domaine idéologique, politique, chaque zone s’organise. Certaines ont plus de possibilités, d’autres moins de possibilités, alors nous expérimentons. Par exemple les compagnons de Los Altos durant leur vie achètent le maïs, ils sèment peu, ils doivent en acheter la plus grande partie; et dans d’autres zones ce qu’ils font c’est amener le mais, au lieu de l’acheter en commerces, aux entrepôts du gouvernement, et que l’argent des compagnons de Los Altos aille au gouvernement, il vaut mieux qu’il aille à un autre Caracol. Parfois ça fonctionne bien, parfois ça fonctionne mal, mais c’est le mal que nous produisons nous-même, parce que oui, on en transporte des tonnes, et les compagnons chargés de rassembler le maïs ne le vérifient pas et les compagnons de base de soutien, ces cons, mettent au milieu (inaudible) du maïs, et les autres compagnons ne le vérifient pas non plus, alors il passe et s’en va. Quand il arrive à son lieu de destination, là où il va être consumé, là oui il est vérifié, et on se rend compte qu’ils vendent du maïs (inaudible) entre compagnons.
Alors nous corrigeons, parce qu’il ne s’agit pas de ça. Si nous résistons il faut bien organiser la résistance. L’échange, comme on dit, ou le troc ne fonctionne pas pour nous, parce que en Los Altos on ne peut pas emmener des tonnes de pommes ou de poires, ça ne se vend pas dans la jungle, et c’est ce que produisent beaucoup les compagnons, des légumes. Alors non, nous sommes en train de voir comment faire, nous en discutons, et nous en sommes à la moitié, sur comment nous organiser.
Je vais vous donner une série d’exemples. En 98, lorsqu’ils ont démantelé nos municipalités autonomes, quand il y avait encre le Croquetas, le Albores comme gouverneur à Tierra Y Libertad, là-bas au Caracol I, à La Realidad, les policiers judiciaires sont entrés, ils ont détruit la maison de la municipalité autonome et les compagnons miliciens surtout, demandent à riposter aux judiciaires, qui sont en fait des soldats, ils étaient déguisé en judiciaires, et on leur a dit non. On est allé voir les bases d’appui, parce que les compagnons miliciens étaient en colère, parce qu’on leur avait détruit leur maison de l’autonomie.
Nous allons alors dans les villages, et ils nous disent: qu’ils la détruise, l’autonomie nous l’avons là et nous l’avons là, la maison n’est pas une maison. Nous avons reçu du soutien et avec plus de raison on donne l’ordre que les miliciens ne fasse rien et nous payons le prix de la colère, et nos miliciens disaient « maudits commandants ». Nous avons appris que parfois la colère de la base, que l’on voit qui ne va pas nous servir dans ce que nous voulons, c’est alors le comité clandestin qui paye, ou le régional, qui sont tenus pour responsables.
un autre exemple c’est lorsqu’ils nous ont détruit notre premier Aguascalientes, l’armée. C’est la même chose, nous étions prêts, insurgés et miliciens, parce que nous savions que si on nous prend une partie on se sent vaincu, c’est que nous pensons de façon très militaire. Parce que militairement si tu perds une bataille t’es foutu et tu as envie de la récupérer, mais tu dois en faire le double pour la récupérer. Encore une fois cela nous oriente.
  • Que voulons-nous, la mort ou la vie?
  • Ben la vie.
  • Alors qu’il viennent ces salauds, nous ne les tuerons pas mais qu’ils ne nous tuent pas non plus.
  • Comment allons-nous faire si les embuscades sont déjà tendues?
  • Donc il faut envoyé la communication.
Nous avons dû retirer et ainsi nous avons évité beaucoup de mort, de notre côté et aussi du côté ennemi. Dans une des embuscades il y eu (inaudible), et c’est là qu’il est tombé, ensuite (inaudible), au général qui est tombé à Momon, le général Monterola, il était colonel je crois, à cette époque.
Ce fût la même chose dans le Caracol de la Garrucha quand il y a eu le démantèlement des municipalités autonomes Ricardo Flores Magon. La même chose, on fait dire qu’il ne faut pas répondre à la violence que provoque l’ennemi et le gouvernement. Et ainsi nous avons connu plein de provocations que cherchent ceux qui se laissent manipuler, dans ce cas les gens des partis politiques.
C’est ce qui est arrivé aux compagnons qui ont reçu beaucoup de ces coups, provocations, ce sont les compagnons du Caracol de Morelia, celui d’Oventik, de Garrucha et de Roberto Barrios, là où les paramilitaires ont été très cruels c’est à Roberto Barrios et à Garrucha, en Morelia, en Oventik.
Par exemple, à San Marcos Aviles, là où se trouvent nos bases, ils ont importuné tellement de fois. Ce que font les paramilitaires c’est t’obliger à tomber, ça se voit qu’ils sont bien entraînés par l’armée et le gouvernement, parce qu’ils t’usent; tu as ton café, ton haricot, ton maïs, ils t’arrachent les plants que tu sèmes, coupent le bananier, emportent l’ananas que tu as planté, ils t’usent quoi. Jusqu’au jour où nos bases ont dit assez, heureusement que cette rébellion et cette résistance sont organisées en collectif, alors les compagnons et les compagnes bases de San Marco Aviles se présentent à la Junta de Bon Gouvernement pour dire: Nous sommes venu dire que nous ne supportons plus, tant pis si nous mourons mais nous les emporterons avec nous.
La Junta de Buen Gobierno et le Comité Clandestin appellent les compagnons et leurs expliquent: nous n’allons pas vous dire non, d’abord parce que nous sommes une organisation, deuxièmement si il y a un survivant parmi vous il ne pourra pas rester chez vous, il devra se cacher parce que ces salauds ne vont pas le laisser vivant ou vivante, parce que ce qu’ils veulent c’est en finir avec les bases. Ce que vous devez faire c’est un écrit, faite un enregistrement et nous le ferons parvenir à ce maudit gouvernement, pour qu’ils sachent que ceux qui sont là vont mourir et nous aussi, et alors qu’il arrive ce qui doit arriver.
Ensuite nous avons cherché un autre moyen. Les compagnons et compagnes ont fait l’enregistrement et nous avons cherché le moyen de le faire parvenir au gouvernement, c’est toujours d’actualité. Alors, nous savons, que le gouvernement a donné de l’argent aux gens des partis politiques d’ici, ils se sont calmé parce que c’est la façon du gouvernement de les calmer. C’est tout ce qu’ils font, c’est la méthode du gouvernement, leur donner un projet ou un peu d’argent à partager, il l’a toujours fait. Qui sait ce qu’il va se passer maintenant parce qu’il ne va plus y avoir d’argent du gouvernement.
Juste pour mentionner ceci, sur la façon de résister, parce que nous avons essayé, Parce que ce dont nous nous rendons compte c’est pourquoi allons-nous tuer un autre indigène. Ça ça nous met en colère, si je vous le disais comme nous le disons dans nos assemblées c’est horrible, parce que dans ces cas là nous n’arrêtons pas d’insulter le gouvernement. Ce qui nous met en colère c’est comment ces salauds les manipulent; et aussi pourquoi, pardon pour le mot, il y a des cons et des connes qui se laissent manipuler contre leur propre race.
Par exemple, ceux de la ORCAO. Une partie de la ORCAO est en train de se rendre compte que ce qu’ils font est complètement mal, mais il y a une autre partie qui n’en a rien à faire, pour de l’argent, et ils continuent de nous menacer. Il y a un mois les compagnons de Morelia, ont dû résister tout ce que leur a fait ceux de la ORCAO. La CIOAC? On en parle même pas, il y a le Compagnon Galeano et ce qui s’est passé à Morelia, ceux sont les mêmes de la CIOAC Historique.
Alors, comme nous nous aimons la vie, et grâce à notre forme de résistance, nous avons éviter de nous tuer plus entre nous à cause de la manipulation du gouvernement.
Nous avons résisté aussi à ceux qui viennent, c’est que nous avons de la visite de Mexico, on leur dit ou ils nous disent à nous, ils disent à nos villages, que pourquoi nous ne continuons pas la lutte armée, que pourquoi nous sommes réformistes, d’autres nous demandent pourquoi nous sommes extrémistes, qui croire? Non, Il faut résister à ces paroles, parce que les gens parlent, et notre réponse c’est qu’il y a ce qui ce dit et il y a ce qui se fait, parce que c’est facile de parler, je peux crier et tout ça, mais quand tu y es c’est pas la même chose, ça change.
Grace à la résistance, compagnons, compagnes, sœurs et frères, nous ne disons pas que les armes ne sont pas nécessaires, mais ça va de paire avec, comme on a dit: la désobéissance, mais une désobéissance organisée, c’est vrai, ici n’intervient pas la mauvais gouvernement grâce aux compagnons, aux compagnes, alors nous savons que nous allons pouvoir faire mieux, mieux organiser la résistance et la rebellions en démontrant que nous ne demandons permission à personne.
Que nous nous mettons d’accord sur ce que nous nous devons faire, c’est ce qui nous pousse, en plus de que la génération qui est avec nous maintenant, c’est à dire ceux qui ont 20 ans, Garçons et filles, disent: nous sommes prêts et prêtes, mais montrez-nous ce qu’on veut, comment gouverner. Maintenant les zones, avec l’organisation de la résistance et de la rébellion forment la nouvelles génération de jeunes hommes et de jeunes femmes pour accomplir ce que nous avons déjà dit, que pour les siècles et les siècles et pour toujours, on dirait que c’est religieux, mais, c’est rebelle; parce que c’est pour toujours, alors il faut que les générations soient formées pour que le petit-fils de Absalon Castellanos Dominguez ne revienne jamais, ou Javier Solorzano, l’un des grand exploitant agricole.
Nous avons beaucoup de travail pour nous améliorer. Cela ne veut pas dire, compagnons, compagnes, frères et sœurs, cela ne veut pas dire que nous renonçons à nos armes sinon que c’est une compréhension politique, idéologique, rebelle, qui nous permet de voir comment transformer vraiment en arme de lutte notre résistance. Les compagnons des Conseils de Bon Gouvernement nous disent que nous avons besoin d’une autre instance, alors nous demandions aux compagnons du CCRI: Pourquoi vous dites ça compagnons, compagnes? Ils disent: « nous le ressentons pour quoi est né la Junta de Buen Gobierno ».
Nous en discutons, ils nous ont dit, expliqué. Quand les MAREZ, les municipalités autonomes rebelles zapatistas étaient livrés à eux-mêmes, certaines ont des projets, d’autres n’en n’ont pas, d’autres rien, lorsque la Junta de Buen Gobierno se forme elle commence à contrôler les municipalités pour qu’elles soient équitables, les mêmes projets. Maintenant comme Junta de Buen Gobierno ils se rendent compte que de nouveau ce n’est pas équitable. Certains ont plus de projets parce qu’ils sont plus proches, prés des routes, et les autres sont très loin, alors non, mais nous en tant que Junta du Bon Gouvernement nous ne pouvons pas, nous devons soumettre en assemblée et à la répartition des zones, c’est là que l’on doit décider si c’est le moment de former une autre instance, parce que en plus nous organisons cette résistance et rébellion contre cette tourmente qui arrive. Alors encore plus les compagnons disent: c’est le moment, notre moment ils disent, c’est le moment d’avoir une autre instance, nous allons devoir agir dans la résistance et la rébellion, maintenant oui en inter zones, les milliers de zapatistes doivent lutter dans la résistance et la rébellion, alors ils doivent s’organiser. Mais grâce à ce terrain de lutte, de résistance et de rébellion c’est ce qui nous a aidé, nous a donné la direction de comment y arriver. Et si avec ça, parce qu’on ne va demander la permission à personne, pour nous c’est fini le temps où on ne nous reconnaissait pas la Loi sur les Droits et la Culture Indigène, nous partons; si ils veulent toujours pas nous la respecter alors nous avons l’outil.

Paroles de la Commandante Miriam de l’EZLN

source.

Traduction collective de l’intervention de la Commandante Miriam de l’EZLN au séminaire zapatiste « La Pensée Critique face à l’Hydre Capitaliste » publiée le 6 mai sur le site de liaison zapatiste. Vous pouvez donc retrouver cette traduction sur le site d’Espoir Chiapas, ainsi que sur le site de Liaison Zapatiste.

Photos: ValK

Le sⒶp

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Participation des compañeras zapatistas. 
Séminaire « La pensée Critique face à l’Hydre Capitaliste », 
6 mai 2015
20150504_170340_Mx_CiDeCi_Seminaire_contre_l-Hydre_Capitaliste_w1024_par_ValK

Parole aux femmes pendant le séminaire zapatiste

Commandante Miriam
Bonsoir compañeras et compañeros.
C’est à mon tour de vous parler un peu de comment était la situation des femmes avant 1994.
Depuis l’arrivée des conquistadors, nous avons souffert la triste situation des femmes. Ils nous ont volé nos terres, ils nous ont enlevé notre langue, notre culture. C’est comme ça qu’est arrivée la domination du caciquisme, des propriétaires terriens, et que sont arrivées la triple exploitation, l’humiliation, la discrimination, la marginalisation, la maltraitance, l’inégalité.
Parce que ces sales patrons nous traitaient comme si nous leur appartenions, ils nous envoyaient faire tout le travail dans les haciendas, sans considérer si nous avions enfants, maris ou si nous étions malades. Ils ne nous demandaient pas si nous étions malades. Si nous n’arrivions pas au travail, ils envoyaient leur garçon de ferme ou leur esclave laisser le maïs devant la cuisine pour que nous leur préparions leurs tortillas.
Et ainsi, pendant longtemps, nous avons travaillé dans la propriété du patron. Nous moulions le sel parce que le sel n’était pas comme nous le connaissons maintenant, le sel qu’on achète tout fin, le sel qu’ils utilisaient avant était gros, il faisait de grosses boules et c’était les femmes qui devaient le moudre ; et ils arrivaient pour faire moudre le sel pour le bétail, pour enlever la peau des grains de café quand c’était l’époque de la récolte du café. Si vous entrez à six heures du matin, vous sortez à cinq heures du soir. Toute la journée, la femme doit s’occuper de tous les sacs de café qu’on lui donne à faire.
20150506_200304_Mx_CiDeCi_Seminaire_contre_l-Hydre_Capitaliste_w1024_par_ValK

« Ils nous vendaient comme si nous étions de la marchandise, pendant tout le temps qu’a duré l’acasillamiento, il n’y a pas eu de répit pour nous les femmes. »

C’est comme ça que travaillaient les femmes. C’est comme ça qu’elles ont travaillé, maltraitées, à chercher l’eau, et la misère, c’est-à-dire ils lui donnent une misérable paye, ils leur donnent juste une petite poignée de sel ou une petite poignée de café moulu, c’est la paye qu’ils donnent aux femmes.
Et ainsi sont passées des années durant lesquelles les femmes souffraient, et quand parfois nos enfants pleuraient et que nous leur donnions le sein, ils nous criaient dessus, ils se moquaient de nous, nous insultaient physiquement, ils nous disaient que nous ne savions rien, que nous étions inutiles, que nous étions un poids pour eux. Ils ne nous respectaient pas, ils nous traitaient comme si nous étions des objets.
Eux, ils font ce qu’ils veulent aux femmes, ils choisissent les femmes jolies ou les jeunes filles jolies pour qu’elles soient leur maîtresse et abandonnent leurs enfants n’importe où, ça leur est égal que les femmes souffrent, ils les traitent comme si c’était des animaux avec des enfants qui grandissent sans père.
Ils nous vendaient comme si nous étions de la marchandise, pendant tout le temps qu’a duré l’acasillamiento, il n’y a pas eu de répit pour nous les femmes.
Je vais vous parler un peu de l’acasillamiento. L’acasillamiento, c’est quand ils arrivent dans les haciendas ou les fermes, qu’ils arrivent avec toute la famille, et qu’ils y restent, et qu’ils travaillent pour le patron parce que ce sont les hommes qui sèment le café, qui le nettoient, qui le récoltent, ils doivent aussi nettoyer les enclos, semer le fourrage, tout ça, travailler le champs de maïs, la culture des haricots, mais tout ça pour le patron ; c’est le travail que font les hommes.
Mais il y a en plus autre chose dont je peux vous parler, quelque chose comme l’acasillamiento, en plus, il y a ceux qu’on appelle domestiques ou esclaves, qui de toute façon vont rester pour toujours dans l’exploitation, des femmes et des hommes. Mais ces hommes et ces femmes qui sont esclaves ou domestiques, qui restent dans l’exploitation, sont des hommes et des femmes qui parfois n’ont pas de famille. Une famille arrive à l’exploitation juste pour travailler et parfois le papa, la maman tombent malades et ils meurent, et les enfants orphelins restent et le patron prend ces enfants et ils grandissent là, dans l’hacienda. Et que font ces enfants ? Parce qu’il ne les garde pas comme fils adoptifs mais comme esclaves. Ces enfants grandissent et il leur donne du travail, si le patron à des animaux de compagnie, enfin, il a des animaux de compagnie, que ce soit un chien, un singe, ou n’importe quelle sorte d’animal, il les confie à son domestique et il doit s’en occuper. Où va le singe, le domestique doit aller, il doit s’en occuper, il doit le laver, il doit nettoyer l’endroit où il dort, c’est comme ça que ça se passe.
Et ensuite, quand le patron faisait une fête, autrefois les curés venaient dans les grandes haciendas et ils baptisaient leurs enfants, ou célébraient leurs anniversaires, ou le mariage de leurs filles, ce sont les curés qui les mariaient. Et puis ensuite ils font des repas tous ensemble et ces rats demandaient de garder la porte pendant qu’eux faisaient la fête, célébrant entre compadres, entre amis, tout ça, pendant que le domestique garde la porte, il ne laisse même pas rentrer un chien là où ils festoient. Il doit y être toute la journée, tout le temps que dure la fête du patron.
Et les femmes esclaves ce sont elles qui préparent à manger, qui lavent la vaisselle, qui s’occupent de l’enfant du patron ou qui s’occupent des enfants de ses convives.
C’est comme ça que vivent les gens dans les haciendas, et il ne faut pas croire qu’il leur donne de ce qu’il y a à manger à la fête, ils ont du pozol s’il y a du pozol, des haricots s’il y a des haricots, ce qu’ils ont l’habitude de manger pendant que les patrons mangent de bonnes choses, mais seulement avec leurs amis.
Et ensuite, quand le patron veut aller en ville, de son hacienda à la ville il faut marcher pendant 6 jours, et le domestique le suit, ou si les patrons ont des enfants qui parfois sont invalides, le domestique doit porter l’enfant du patron jusqu’à la ville. Et si la patronne veut retourner à son hacienda, le domestique doit retourner jusque là-bas et de nouveau porter son enfant.
Et c’est comme pour la récolte du café avec tout ce qu’ils cultivent dans l’hacienda, et ce même domestique doit être attentif aux mules, avec les mâles, je ne sais pas si vous vous y connaissez en chevaux, ils doivent seller, desseller le cheval du patron, garder le bétail et apporter le chargement jusqu’à la ville où vit le patron. S’il vit à Comitán, les domestiques doivent aller jusqu’à Comitán, ils partent de l’hacienda et ils doivent y aller parce qu’on leur a dit qu’ils étaient muletiers. Et c’est ainsi qu’à cette époque ont souffert beaucoup d’hommes et de femmes esclaves.
S’il y a des arbres fruitiers dans l’hacienda, s’ils grimpent dedans pour cueillir des fruits, ils ne les laissent pas les cueillir, ils les font descendre à coup de fouet, je ne sais pas si vous imaginez, à coup de fouet, ils le frappent. Le domestique n’a pas le droit de cueillir des fruits sans la permission du patron parce que tout ce qu’il récolte, il doit l’emmener à la ville. C’est ainsi qu’ont souffert les hommes et les femmes.
Après tant de souffrances des femmes ou tant d’exploitation de l’acasillamiento, les hommes se sont rendus compte de comment ils maltraitaient leurs femmes. Certains ont pensé qu’il valait mieux partir de l’hacienda en acasillamiento. Un par un, ils sont partis et ils se sont réfugiés dans les montagnes parce qu’il y avait toujours les collines, les propriétaires terriens ne s’étaient pas accaparés les collines, ils les avaient laissées, et c’est là-bas qu’ils se sont réfugiés.
Après que certains soient partis dans les montagnes, il est passé un certain temps et ils se sont rendu compte qu’il valait mieux se rassembler et former une communauté, c’est alors que d’autres ont recommencé à gagner les montagnes. Ils se sont rassemblés, ils ont discuté et ils ont formé une communauté dans laquelle ils pouvaient vivre. C’est comme ça qu’ils ont formé la communauté.
Mais une fois installés dans les communautés, comme le patron, ou autrement dit comme l’acasillado a une autre vision, les hommes, comme ils ont travaillés avec le patron, ils sont chargés de mauvaises idées, et ils les appliquent à la maison, comme des petits chefs. Ce n’est pas vrai que les femmes se sont libérées, ce sont les hommes qui sont devenus les petits chefs de la maison.
Et une fois de plus, les femmes ont du rester à la maison comme si c’était une prison, pour que les femmes ne sortent pas une nouvelles fois, elles se sont trouvées enfermées à nouveau.
Dès la naissance, nous ne sommes pas les bienvenues dans ce monde parce que nous sommes des femmes, parce que c’est une petite fille qui est née, on ne nous aime pas. Mais si c’est un garçon qui naît, les hommes font la fête, ils sont content parce que c’est un garçon. En fait, ils ont une mauvaise habitude qu’ils tiennent des patrons. Une habitude qui dure depuis tant de temps. Et après, quand les femmes naissent, on les considère comme inutiles par contre, si c’est un garçon, lui il va pouvoir travailler.
Mais la bonne chose, celle qu’ils ont faite, c’est qu’ils ne se sont pas séparés et qu’ils ont formé la communauté, ils ont commencé à nommer des représentants de la communauté et ils ont commencé à faire de réunions, ils ont passé du temps ensemble. Ce qui est bien, c’est qu’ils n’ont pas laissé tomber cette idée, ils ne l’ont pas laissée tomber, au contraire, ils l’ont encouragée. Les patrons et la conquête ont voulu faire disparaître leur culture, mais ils n’ont pas réussi car les communautés se sont formées.
Mais les hommes sont ceux qui dirigent à la maison, et les femmes sont celles qui obéissent aux ordres. Et s’il te dit que tu vas te marier, tu vas te marier, c’est-à-dire qu’on ne va pas te demander si tu veux te marier, ou pas, avec l’homme qui vient te demander, parce que le papa a déjà bu « le coup », autrement dit, avant, il a déjà bu le verre qui t’oblige à partir avec l’homme que tu ne veux pas.
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« Dès la naissance, nous ne sommes pas les bienvenues dans ce monde parce que nous sommes des femmes (…) »

C’est ainsi que nous souffrons ensuite avec nos époux parce qu’ils disent que les femmes ne servent qu’à faire la cuisine, qu’elles ne servent qu’à servir leur mari et s’occuper des enfants. Et comme les hommes ne prennent même pas leurs enfants dans leurs bras, autrement dit, ils n’aident pas les femmes, il te donne juste un enfant, après ça lui est égal comment tu vas t’en occuper. Et comme on dit parfois nous les femmes -je vais vous dire vraiment ce qu’il s’est passé pendant des années- chaque année il naît un bébé, chaque année et demie il naît un bébé, en fait les enfants grandissent en se suivant, un an ou un an et demi plus tard il y en a déjà un autre, comme ça, comme de petites échelles, ils grandissent. Mais le papa ne se préoccupe pas de si la femme souffre parce qu’elle doit aller chercher du bois, parce qu’elle doit cultiver le champ de maïs, parce qu’elle doit nettoyer la maison, balayer, s’occuper des animaux, laver le linge, s’occuper des enfants, changer les couches, tout ça, tout ça c’est le travail des femmes.
C’est pour ça que nous disons que nous souffrons la triple exploitation de la femme, parce que la femme doit être dès trois ou quatre heures du matin à la cuisine, selon combien d’heures l’homme met pour se rendre travail, il faut qu’elles se lèvent tôt pour préparer le pozol, le café, le petit-déjeuner de l’homme. L’homme part travailler, il revient dans l’après-midi, il veut que la réserve d’eau soit pleine, que son bain soit prêt ; l’homme se douche, il part se promener et jouer, la femme doit rester de nouveau toute la journée à la maison, en attendant la nuit puisqu’elle n’a toujours pas pu se reposer, à huit heures elle peut aller se coucher.
Et c’est comme ça que nous avons beaucoup souffert. L’homme ne s’inquiète pas de si tu es malade, de comment tu te sens, il ne te le demande pas. C’est comme ça que ça s’est passé. C’est comme ça qu’elles vivaient en réalité, ainsi ont vécu les femmes, nous ne mentons pas parce que nous savons ce qu’elles l’ont vécu.
Et aussi quand ils vont à l’église ou dans un centre de cérémonie où ils font la fête, les femmes aussi y vont, parfois, mais en se cachant le visage. C’est-à-dire que tu ne dois pas lever la tête, tu dois marcher comme ça, à genoux, sans regarder autour de toi, en te couvrant la tête comme ça avec ton châle, pour que ton visage se voie juste comme cela.
Et pendant longtemps l’homme a traîné ces mauvaises idées, ces mauvais apprentissages. C’est comme ça que ça s’est passé compañeros. Comme si nous n’étions rien. Comme si seuls les hommes pouvaient avoir l’autorité, comme si seuls eux pouvaient sortir dans les rues et participer à la vie de la communauté.
Il n’y avait pas d’école. Puis, dans certaines communautés, il y a eu des écoles mais nous n’y sommes pas allées non plus car nous sommes des femmes, ils ne nous laissent pas aller à l’école parce qu’ils disent que nous n’y allons que pour chercher un mari, et qu’il vaut mieux qu’on apprenne à travailler à la cuisine puisque de toute façon nous allons avoir un mari et qu’il faut donc tout apprendre pour pouvoir le servir.
Et quand il nous frappe, quand notre époux nous insulte, on ne peut pas se plaindre. Et si on demande de l’aide aux institutions du mauvais gouvernement, c’est pire, parce qu’ils soutiennent les hommes, ils leur donnent raison et nous, nous restons muettes, humiliées, honteuses d’être femme.
Nous n’avions pas le droit de participer aux réunions parce qu’ils disent que nous sommes idiotes, inutiles, que nous ne servons à rien. Ils nous laissaient à la maison. Nous n’avions aucune liberté.
Et personne ne s’occupait de la santé bien qu’il y avait des cliniques, des hôpitaux du mauvais gouvernement, en fait on ne s’occupait pas de nous parce que nous ne parlions pas l’espagnol et nous retournions chez nous et souvent beaucoup de femmes et d’enfants mourraient de maladies guérissables parce que de toute façon nous ne sommes rien pour eux, ils nous discriminent parce que nous sommes indigènes, ils nous disent que nous sommes des indiens va-nu-pieds, qu’on ne peut pas entrer ni dans les cliniques, ni dans les hôpitaux, ils ne nous le permettent pas, ils ne s’occupent que des gens qui ont de l’argent.
Tout ça nous l’avons souffert en personne pendant des années, nous n’avons jamais eu l’opportunité de dire ce que nous ressentions, à cause des enseignements des conquistadors et des mauvais gouvernements.
C’est tout, compañeros. L’autre compañera continue.

Luis le zapatiste

source.

Traduction collective (@ValKaracole, @EspoirChiapas, et moi) de l’hommage du Sup Marcos/Galeano au philosophe et zapatiste Don Luis Villoro Toranzo, publié le 2 mai sur le site de liaison zapatiste. Vous pouvez donc retrouver cette traduction sur le site d’Espoir Chiapas, ainsi que sur le site de Liaison Zapatiste.

Le sⒶp

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ARMÉE ZAPATISTE DE LIBÉRATION NATIONALE.

Mexique,

2 mai 2015

 

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Introduction.

Bonnes après-midis, jours, nuits à celles et ceux qui écoutent et à celles et ceux qui lisent, sans qu’importent leurs calendriers et leurs géographies.

Celles qui maintenant sont rendues publiques, sont les paroles que le défunt Sous-commandant Insurgé Marcos avait préparées pour l’hommage à Don Luis Villoro Toranzo, celui-là même qui devait se faire en juin 2014.

Il supposait, lui, que seraient présents les proches de Don Luis, en particulier son fils, Juan Villoro Ruiz, et sa compagne, Fernanda Sylvia Navarro y Solares.

Quelques jours avant que ne soit célébré l’hommage, fut assassiné notre compagnon Galeano, maître et autorité autonome, qui a fait et fait parti d’une génération de femmes et d’hommes indigènes zapatistes qui se forgea dans la clandestinité de la préparation, dans le soulèvement, dans la résistance et dans la révolte.

La douleur et la rage que nous avions ressenti à l’époque et aujourd’hui s’ajoutèrent, en ce mois de mai d’il y a un an, à la tristesse pour la mort de Don Luis.

Il y eut alors une série d’événements, dont l’un fut de faire mourir celui qui fut jusqu’alors le porte-parole et le chef militaire de l’EZLN. Le décès du SupMarcos se concrétisa au matin du 25 mai 2014.

Parmi les restes, comme nous disons nous, hommes et femmes zapatistes, qu’a laissé le défunt supmarcos il y a un livre sur la politique, promis à Don Pablo González Casanova en échange d’une boîte de biscuits à la crème, une série de textes et de dessins inclassables (plusieurs remontent à ses premiers jours en tant qu’insurgé de l’EZLN), et le texte en hommage à Don Luis Villoro dont je ferai la lecture dans quelques instants.

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Lorsque, au commandement général de l’EZLN, avec le sous-commandant insurgé Moisés nous parlions de ce que serait ce jour avant et aujourd’hui, nous nous rendions compte que, en mettant une vie dans la balance, nous réunissions des morceaux qui jamais ne parvenaient à se compléter.

Que toujours nous restions avec une image inachevée, brisée. Que ce que nous avons et avions, nous rendaient urgent la recherche et la découverte de ce qu ‘il manquait.

« Manque ce qui manque », disons-nous obstinément, femmes et hommes zapatistes.

Pas avec résignation, jamais avec conformisme.

Mais pour nous rappeler que l’histoire n’est pas accomplie, que lui manque des pièces, des dates, des lieux, des calendriers et des géographies, des vies.

Que des morts et des absences nous en avons beaucoup, trop.

Et que nous devrions agrandir la mémoire et le cœur pour qu’aucun ne manque, oui, mais aussi pour qu’ils ne soient pas immobilisés, pour qu’ils soient complétés l’une ou l’autre fois par notre marche collective.

Nous imaginons ainsi que ce jour, cette après-midi, cette nuit, toujours un matin, pourrait bien être un échange de pièces pour continuer à essayer de compléter la vie de celui que vous avez connu et connaissez comme le docteur Luis Villoro Toranzo, professeur de la Faculté de Philosophie et de Lettres de la UNAM, fondateur du groupe Hiperion, disciple de José Gaos, chercheur de l’Institut de Recherches Philosophiques, membre du Collège National, président de l’Association Philosophique du Mexique, et membre honoraire de l’Académie Mexicaine de la Langue. « Maître, père et compagnon », comme le dit peut-être son épitaphe.

Il y a des compas, des femmes, des hommes, des autres qui ont une place spéciale parmi nous, hommes et femmes zapatistes de l’EZLN. Ce ne fut pas un cadeau ou un don. Cette place spéciale ils l’ont gagné par un acharnement et un engagement bien loin des projecteurs et des estrades.

C’est pourquoi, quand ils nous quittent irrémédiablement, nous ne nous faisons pas l’écho du bruit et de la poussière qu’a l’habitude de soulever leur mort. Nous attendons. Notre attente est donc un hommage silencieux, sourd. Comme fut silencieuse et sourde leur lutte à nos côtés.

Nous laissons alors s’éteindre le bruit, qu’une autre mode succède à celle qui simule consternation et peine, que retombe la poussière, que le silence redevienne repos serein pour ceux qui nous manquent.

Peut-être parce que nous respectons cette vie maintenant absente, parce que nous respectons son temps et son mode. Et parce que nous espérons que, le calendrier avançant, son silence fera une place pour nous écouter.

Pour là-bas dehors, je le dis comme pour signaler un fait, pas comme un reproche, le docteur Luis Villoro Toranzo fut un intellectuel brillant, une personne sage à qui peut-être on ne peut reprocher que la proximité que de son vivant il eut avec les peuples originaires du Mexique, en particulier avec ceux qui se soulevèrent en armes contre l’oubli et qui résistent au-delà des modes et des médias.

Pour celles et ceux qui n’ont pas connu vivant le docteur Luis Villoro Toranzo, il y a et, je l’espère, il y aura des tables rondes, des rééditions, des analyses dans des revues spécialisées ou non.

Notre parole du jour ne passera pas par ces chemins. Non que nous ne connaissions pas son œuvre historique et philosophique, mais parce que nous sommes ici pour accomplir un devoir, régler un dû, accomplir un engagement.

Parce que vous, là-bas dehors, vous connaissez Luis Villoro Toranzo en tant que penseur brillant, mais nous, femmes et hommes zapatistes, nous le connaissons comme…

Comme ?

Nous savons que nous n’avons qu’une seule de tant de pièces.

Et nous sommes venus ici, à cet hommage, pour remettre à celles et ceux qui ont partagé et partagent le sang et l’histoire avec lui, une pièce que, nous croyons, non seulement ils n’avaient pas, mais que peut-être ils n’imaginaient même pas.

L’histoire ici en-bas, du côté zapatiste, a beaucoup de chambres murées. Des compartiments étanches où s’accomplissent des vies différentes avec une apparente indifférence, et où seule la mort fait tomber les murs pour que nous voyions et apprenions de la vie qui ici s’écoula.

Et nous opérons, comment dire ? Une permutation ? Un changement de lieux ?

En ouvrant le compartiment, en faisant tomber le quatrième mur, en entrant, nous troquons : cette mort au musée, cette vie à la vie.

« Des compartiments étanches », ai-je dit. Notre façon de lutter implique cette part d’anonymat qui, seulement pour certain.e.s d’entre-nous, est désirable. Mais peut-être aurons-nous ensuite l’opportunité de revenir là-dessus.

Vous avez écouté le Sous-commandant Moisés parler à nos compañeras et compañeros des communautés zapatiste d’une partie de ce que fut Don Luis Villoro Toranzo dans notre lutte.

L’immense majorité d’entre-elles et eux ne le connaissait pas, ne l’ont pas connu. Et comme elles et eux, nous avons des compañerascompañeros et compañeroas qui ignorait jusqu’à son existence.

Ce savoir soudain que nous avons eu compagnons et compagnes, que nous ne savions même pas qu’ils existaient, jusqu’à ce qu’ils n’existent plus, n’est pas quelque chose de nouveau pour nous, femmes et hommes zapatistes.

Peut-être est-ce notre manière, en nommant la vie de celui qui manque, de le faire exister d’une autre façon.

Comme si c’était notre manière d’amener au collectif l’indigène zapatiste Galeano avant, Don Luis Villoro maintenant.

Notre manière de les bousculer, de les presser, de leur crier « Hé ! Aucun repos ! », de les ramener et qu’ils poursuivent la lutte, le boulot, la besogne, le travail, le chemin, la vie.

Mais ce n’est pas une vie que je vais vous relater. Pas plus, évidemment, qu’il ne s’agit d’une mort.

C’est plus, je ne suis pas venu ne rien vous raconter. Je viens vous dessiner un contour, plus ou moins défini, plus ou moins net, d’une pièce d’un puzzle gigantesque, terrible, merveilleux.

Et ce que je vais vous conter vous semblera fantastique.

Peut-être que mon frère sous protestations (sous ses protestations à lui), Juan Villoro, devinera ensuite dans mes paroles à peine un fil d’une pelote absurde et complexe, plus proche de la littérature que de l’histoire. Peut-être que ça lui servira plus tard pour compléter ce livre qu’il ne sait pas encore qu’il écrira.

Peut-être que Fernanda pressent l’irruption d’un concept qui semblait absent, signalant un vide dont la satisfaction donnera un bouleversement théorique à toute une pensée. Peut-être que ça lui servira plus tard pour commencer une réflexion qu’aujourd’hui elle ne sait pas qu’elle entreprendra.

Je ne le sais pas. Peut-être que lui, elle, celles et ceux qui ne sont pas là, l’archiveront simplement dans le dossier des « H », comme « hommage », comme « hurlement », comme « humain », comme « Hydre », comme dans les « Histoires »…

“Il était une fois…”

 

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Le SupGaleano lors de l’hommage à Don Luis – photo @ValK

Je dois être, pour des raisons de sécurité, propositivement imprécis sur la géographie et le calendrier, mais c’était l’aube et c’était le quartier général de l’EZLN.

Peut-être qu’une brève description du commandement général zapatiste en désillusionnera plus d’un, plus d’une, plus d‘unE.

Non, il n’y a pas de carte gigantesque avec des lumières de toutes les teintes ou des punaises de couleurs, recouvrant l’un des murs.

Non, il n’y a pas d’équipement moderne de radiocommunication avec des voix en plusieurs langues.

Il n’y a pas de téléphone rouge.

Il n’y a pas d’ordinateur moderne avec de multiples écrans acharnés à chiffrer et déchiffrer la vertigineuse statique de lamatrix cybernétique.

Ce qu’il y a c’est une paire de tables, deux ou trois chaises, quelques tasses avec des restes de café froid, des papiers mal chiffonnés, des cendres de tabac, de la fumée, beaucoup de fumée.

Parfois il y a aussi un bol de pop-corn rance, mais seulement au cas où serait nécessaire un échange avec quelque être insolite.

Parce que, vous n’allez pas le croire, mais ce qui en d’autres lieux est appelé « Duel judiciaire », s’appelle ici « Fais gaffe y’a d’la boue ».

Je ne m’étendrai pas sur cette façon particulière de résoudre les différents judiciaires entre êtres qui sont plus qu’éloignés de la jurisprudence réelle ou fictionnelle. Il suffit de dire que le bol de pop-corn rance a sa raison d’être.

Il a pu y avoir, pas toujours, c’est certain, un ordinateur portable et une imprimante. Je ne donnerai ni marque ni modèle, il suffit de dire que l’ordinateur travaillait à coup d’insultes et de menaces, et que l’imprimante avait un sens particulier du libre-arbitre puisqu’elle se refusait à imprimer ce qui ne lui paraissait pas digne d’aller au-delà de l’écran.

Bien sûr, il y avait habituellement dans l’écran de cet ordinateur, invariablement un traitement de textes et un écrit qui n’en finissait pas de mettre un point final…

Des virus ? Les seuls qui peuvent passer à travers la liane qui servait à se connecter à l’un des tunnels du réseau. Ou peut-être étaient-ce des araignées, ou des bestioles fuyant la susdite liane pendant qu’une petite lumière clignotait alarmée.

Mais laissons l’imagination de chacun compléter le tableau.

Je pourrais enjoliver et vous dire que ce matin-là j’étais, moi, en train de lire un traité de philosophie hellénique, ou les Fables d’Hyginus, ou le traité Sur les Dieux d’Apollodore d’Athènes, ou Los Doze Trabajos de Hércules, oui, avec un « z », d’Enrique de Villena, l’Astrologue, mais non.

Ou je pourrais vous dire, et vanter mon modernisme, en vous disant que moi, j’étais sur le réseau alternatif, prenant un cours en ligne avec un, une, unE hacker anonyme. J’allais devenir célèbre, mais si c’est anonyme on ne peut être célèbre. Si ? Ou peut-être est-ce un collectif organisé : « toi, clique sur reload, toi appuie sur la touche control, non, ne touche pas la lettre « z » parce que ça fout un de ces bordels et après tu te retrouves à chatter avec un être incompréhensible dans les montagnes du sud-est mexicain. Enfin, un nickname et un avatar, presque les équivalents à un nom de guerre et un passe-montagnes, qui, patient, explique les fondations d’un terrain de lutte. Comme dans toute nouvelle langue qu’on apprend, ce qu’il faut connaître en premier ce sont les insultes. Et donc savoir que « noob » est l’équivalent de « ta mère ».

Ou je pourrai vous raconter, et réitérer le cliché, que j’étais dans une joute multi-parties d’échec interocéanique avec le collectif appelé « les Irréguliers de Baker Street » installé sur la blonde Albion.

Mais non.

Ce que moi je faisais en réalité, c’est de tenter de mettre un point final à un texte qui en attendait un depuis 20 ans, mais…

Apparu alors dans le linteau de la porte le relais, le garde, la sentinelle, la vigie ou comme vous préférez dire :

– « Sup, il y a quelqu’un qui veut te parler » -, dit-il laconique après le salut militaire.

– Qui ? – demandais-je presque pour la forme car je supposais que c’était l’insurgée Erika avec l’une de ces énigmes compliquées sur l’amour et ce genre de choses.

– « Un certain Don Luis, c’est ce qu’il dit. D’un certain âge, un sage » -, répondit l’insurgé.

– Don Luis ? Je ne connais aucun Don Luis -, dis-je avec colère.

– Sous-commandant – j’entendis sa voix, et sa silhouette se découpa sur le seuil.

Le garde parvint à balbutier : « il est entré sans prévenir, je lui ai dis d’attendre, il n’a pas obéi »,

« Ah, il n’a pas obéi, évidemment. Laisse-le », ai-je dit à la vigie et nous nous sommes donné l’accolade avec Don Luis Villoro Toranzo, né à Barcelone, Catalogne, État Espagnol, le 3 novembre de l’an 1922.

Je lui offris un siège.

Don Luis s’assit, retira son béret et se frotta les mains en souriant. À cause du froid j’imagine.

Je vous avais dit qu’il faisait froid ce matin-là ?

Hé bien il faisait sacrément froid, sacrément comme lorsqu’il n’y a pas une lumière pour tiédir l’obscurité, comme aujourd’hui. C’est plus encore, le froid mordait les joues comme un amant obsédé.

Don Luis ne semblait pas l’avoir noté.

« Il fait froid à Barcelone ? », je lui demandais, un peu comme un salut de bienvenue, un peu aussi pour le distraire pendant que j’éteignais discrètement l’ordinateur.

Je rangeais finalement le portable, demandais du café pour 3 et rallumais la pipe, bourrée comme elle l’était de vieux tabac humide.

Je ne me souviens plus maintenant si Don Luis a répondu à la question sur le climat à Barcelone.

Mais qu’il attendait patiemment que je finisse par m’avouer vaincu, et que j’arrête d’essayer de raviver les braises du brûloir.

« Vous n’auriez pas du tabac par hasard ? », lui demandais-je anticipant déjà avec désillusion la réponse négative.

« Je ne me souviens plus », dit-il, et il continuait de sourire.

Il se référait au froid à Barcelone ou à si il a apporté du tabac ?

Mais ce n’étaient pas les principales questions qui s’accumulaient dans la marmite éteinte de la pipe.

Avant de demander au docteur en philosophie Luis Villoro Toranzo ce que diable il faisait ici, laissez-moi vous expliquer…

En ce temps, le quartier général de l’EZLN était le « Lit de nuages », ainsi nommé parce qu’il se trouvait sur les hauteurs d’une montagne et, en-dehors de quelques jours pendant la saison sèche, étaient continuellement couvert de nuages. Bien que, évidemment le commandement général soit itinérant, il logeait parfois ici, bien que plus brièvement que les nuages.

« Le Lit de Nuages ».

Arriver là-haut n’est pas facile. D’abord vous devrez traverser des pâturages et des hautes herbes. Mauvais avec la pluie, mauvais avec le soleil. Après quelques 2 heures d’épines et d’insultes, on arrive au pied de la montagne. D’ici s’élève un étroit sentier qui suit le contour de la colline de manière qu’il y a toujours un abîme sur la droite. Non, ce ne furent pas des considérations politiques qui décidèrent ce tracé en spirale ascendante, mais la capricieuse découpe de ce pic montagneux au milieu de la sierra. Même si quelqu’un n’arrêtait pas de grimper jusqu’à être presque arrivé aux portes de la baraque du commandement général de l’ezetaelene, on aurait réalisé quelques œuvres de génie militaire de manière à ce que la vigie ait le temps et la distance pour avertir opportunément.

De là, le cheminement d’accès à la caserne était propositivement difficile. À la rudesse de la montagne, nous avions ajouté des baguettes pointues, des tranchées et des épines, de manière à ce qu’il ne fut possible d’y transiter que un par un.

Lorsque j’étais jeune et beau, avec une charge moyenne – disons quelques 15-20 kilos -, il me fallait à moi, quelques 6 heures depuis la base de la colline. Maintenant que je ne suis plus que beau, et sans charge, ça me prend 8 à 9 heures.

Notre têtu pré-modernisme et notre mépris des campagnes électorales empêchent que nous ayons des héliports sur nos positions. Ainsi qu’on ne peut y arriver qu’en marchant.

Avec ces références, il était logique que la première question qui affleure fut :

« Et comment êtes-vous arriver jusqu’ici Don Luis ? »

Lui, a répondu : « En marchant », avec la même tranquillité que s’il avait dit « en taxi ».

Don Luis semblait entier, sans agitation visible, son béret intact, son sac sombre avec à peine quelques brins de liane et de branches, son pantalon de velours à peine tâché et seulement en biais, ses mocassins d’une pièce. Tout complet. S’il devait y a voir quelque chose à noter c’était sa barbe de quelques jours et l’absurdité manifeste de sa chemise claire, avec le col amidonné ouvert.

À moi cette montée me prend au moins 3 rafistolages de la chemisette, 4 du pantalon, un renforçage sur chaque botte, et une paire d’heures à essayer de retrouver mon souffle.

Mais Don Luis était là, assis en face de moi. Souriant. Hormis une légère rougeur sur les joues, on aurait effectivement put dire que, en effet, il venait de descendre du taxi.

Mais non. Don Luis avait répondu « en marchant », et donc aucun taxi.

J’étais sur le point de lâcher une grande ribambelle de reproches à propos de la santé, des calendriers fait excuses, l’impossibilité qu’à son âge avancé, il tente de faire des choses absurdes, comme escalader une montagne et se présenter, à l’aube, au commandement général de l’ezetaelene, mais quelque chose me retint.

Non, ce ne fut pas le fait indiscutable qu’il se trouvait bien ici.

Ce fut que le sourire de Don Luis était devenu nerveux, inquiet, comme lorsqu’on ne craint pas de demander, mais d’avoir des réponses.

Alors je posais la question qui devait marquer cette matinée :

« Et qu’est-ce donc que vous voulez Don Luis ? »

« Je veux être embauché comme zapatiste », répondit-il.

Il n’y avait pas dans sa voix la moindre trace de moquerie, de sarcasme ou d’ironie. Pas plus que de doute, de crainte, d’insécurité.

J’avais fait face auparavant à ce qu’un citadin ou une citadine déclare ainsi ses intentions, (bien que pas par ces mots, parce qu’ils ont plutôt l’habitude de vouloir lancer des slogans incendiaires et des phrases ronflantes où il y a beaucoup de morts et peu ou rien de vive), même si, évidemment, ils ne dépassent pas le gardien.

Je m’étranglais, et la pipe n’étais même pas allumée pour feindre que c’était à cause de la fumée. Résigné face au manque de tabac sec, je me limitais à mordiller le bec.

« Je veux être embauché comme zapatiste », il a dit. Don Luis avait utilisé une expression verbale plus habituel du quotidien dans les communautés zapatistes, que de l’Académie Mexicaine de la Langue.

Dans ce cas, j’appliquais le protocole :

Je lui détaillais les difficultés géographiques, temporelles, physiques, idéologiques, politiques, économiques, sociales, historiques, climatiques, mathématiques, barométriques, biologiques, géométriques et interstellaires.

À chaque difficulté, le sourire de Don Luis perdait quelque chose de sa nervosité et gagnait en sécurité et en aplomb.

En finissant la longue liste des inconvénients, le visage de Don Luis semblait avoir reçu une place au Collège National, au lieu du « NON » diplomatique que je lui avais refiler.

« je suis prêt », dit-il après le craquement du dernier morceau sain du bec de ma pipe.

J’ai essayé de le dissuader en mentionnant les inconvénients de la clandestinité, du fait de se cacher, de l’anonymat.

« En plus », ajoutais-je avec froideur, « il n’y a plus de passes-montagnes ».

Il était évident que ce n’était pas moi qui avait le meilleur rôle. Mais pour autant je me réinstallais dans le siège et je bougeais nerveusement les choses sur la table, je ne trouvais pas l’explication logique à l’absurde de la situation.

Don Luis accommoda son béret sur l’argent de sa chevelure clairsemée.

J’ai pensé qu’il allait prendre congé mais, lorsque je me redressais pour appeler le garde pour qu’il le raccompagne, il dit :

« Ça c’est mon passe-montagnes », dit-il en montrant son béret.

Lorsque j’arguais que le passe-montagnes devait occulter le visage de façon à ce que seul le regard demeure, il me rétorqua :

« Ne peut-on occulter le visage sans le couvrir ? »

À ce moment-là j’ai remercié pour deux choses :

Une, que dans le continu bougé des choses sur la table, j’avais trouvé une boulette de tabac sec.

L’autre, que le question du docteur en philosophie Luis Villoro Toranzo, me donnait du temps pour essayer d’accommoder les pièces et comprendre ce dont il était question ici.

Et donc, je me protégeais derrière les mots pour mieux penser :

« C’est possible, Don Luis, mais pour y arriver vous devez modifier comme on dit l’environnement. Se faire invisible c’est, donc, ne pas attirer l’attention, être un de plus parmi beaucoup d’autres. Par exemple, il est possible de cacher quelqu’un qui a perdu l’œil droit et qui utilise un bandeau, en faisant en sorte que beaucoup utilisent un bandeau sur l’œil droit, ou que quelqu’un qui attire l’attention se mette un bandeau sur l’œil droit. Tous les regards iront vers celui qui attire l’attention, et les autres bandeaux passent au second plan. De cette manière, le véritable borgne devient invisible et peut bouger à son aise. »

« Je doute que vous parveniez à ce que dans le milieu académique et universitaire tous utilisent un béret noir ou que quelqu’un attirant puissamment l’attention l’utilise. Par exemple, si vous arriviez à ce que Angelina Jolie et Brad Pitt utilisent un béret noir, hé bien, alors oui, ne vous offusquez pas Don Luis, personne ne s’intéresserait à vous ».

« En plus le béret renvoie plus au Che Guevara qu’à la philosophie idéaliste de la science. Vous savez vous-même que, bien que ce soit une jungle, l’institut de recherches philosophiques n’est pas précisément un centre de subversion, dirons-nous »

« Mais », interrompit-il, encaissant sans difficulté le coup, « une autre façon de ne pas attirer l’attention, c’est-à-dire, de passer inaperçu, c’est de ne pas changer la routine, de continuer comme de coutume. En me voyant avec le béret noir, ils ne verront rien de bizarre. Au contraire, si je mettais un passe-montagnes, hé bien ça, ce serait un changement radical. Ils me verraient. J’attirerais l’attention. Ils diraient « c’est le professeur Luis Villoro avec un passe-montagnes, il est devenu fou, le pauvre, peut-être cache-t-il une récente déformation, ou les traces de la vieillesse, ou de la maladie, ou d’un crime inconfessable ». Et, mutatis mutando, si on arrête de faire quelque chose de routinier ou de coutume, on attire l’attention. Par exemple, Sous-commandant, si vous arrêtez la pipe, ça attire l’attention. Si vous mettez un bandeau sur l’œil, autre exemple, ils s’y intéresseront plus et ils commenceront à spéculer si vous l’avez perdu ou si il est bleu à cause d’un coup ».

« Bien joué », dis-je en prenant note discrètement.

Don Luis continua : « Si je mets le béret, n’importe qui me voyant ne dira rien, il pensera que je continue d’être le même ».

Il ajouta alors comme une conclusion logique :

« Et mon nom de guerre sera « luis villoro toranzo ».

« Mais Don Luis », réfutais-je, « c’est vraiment votre nom ».

« Correct », dit-il en levant l’index droit. « Si je prends ce nom de guerre, personne ne saura que je suis zapatiste. Tous penseront que je suis le philosophe Luis Villoro Toranzo ».

« N’avez-vous pas dit qu’en se couvrant le visage les zapatistes se montraient ? »

J’acquiesçais sachant où il voulait en venir.

« Et voilà, avec le béret et le nom je me montre, c’est-à-dire, je me cache ».

« N’était-ce pas là le paradoxe ? »

J’aurais pu dire « Touché », mais j’étais si déconcerté que mon français resta dans la malle des oublis.

Le reste de la nuit-aube je la passais à argumenter contre et lui à contre-argumenter en faveur.

Laissez-moi vous dire, il faut bien le reconnaître, que son raisonnement logique était impeccable, et avec grâce et bonne humeur il évitait l’une et l’autre fois les pièges fallacieux avec lesquels j’ai l’habitude de faire trébucher les intellectuels les plus renommés.

Oui, je deviens sarcastique, donc que personne ne se sente offensé.

Le truc, ou le muche, c’était que Don Luis Villoro Toranzo, aspirant à être zapatiste dont le nom de guerre serait « Luis Villoro Toranzo » et que, pour mieux se cacher, il se montrera d’avantage avec un béret noir comme passe-montagnes, a défait un à un les obstacles et les objections qu’avec une nécessité certaine, je lui opposais.

« L’âge », lui ai-je dit comme dernier argument et défaillant presque.

Il m’acheva avec : « Si je ne me souviens pas mal, vous, sous-commandant, vous avez quelques fois indiqué que la limite était une seconde avant le dernier soupir ».

La lumière du levé du jour dessinait les gribouillis de l’horizon lorsque je décidais d’assumer la meilleure posture dans ce cas : j’alléguais la démence.

« Voyons Don Luis, même si pour moi ce serait, évidemment, un honneur, c’est clair, ce n’est pas à moi de décider, évidemment. Je suis, évidemment, disons l’examinateur synodal, c’est vrai, mais celui qui qualifie c’est un autre, évidemment. De plus, de là suit le responsable local, évidemment, le régional, évidemment, le comité, évidemment, le commandement général de l’armée zapatiste de libération nationale, évidemment. Pourquoi ne rentrez-vous pas plutôt chez vous et je vous préviendrai lorsque je saurai quelque chose ? »

Mais… alors que je disais cela, entra dans le commandement général l’autre indigène qui nous complète avec Moy et moi.

« Ah », dit-il, « je vois que tu lui a déjà parlé »

« Oui », dis-je, « mais il est sot en ce qu’il veut devenir zapatiste ».

« Bien », dit l’autre, « en réalité je parlais au compa Luis Villoro Toranzo, pas à toi ».

« Il avait déjà parlé avec moi, je lui ai dit qu’ainsi qu’il le souhaitait il passerait avec toi pour que tu examines ses arguments ».

« Mais voilà : je l’ai fait entré dans l’unité spécial. Maintenant il est pour nous le collègue Luis Villoro Toranzo ».

« Je lui ai déjà expliqué que, selon nos manières, nous l’appellerons seulement « Don Luis », je crois donc qu’il ne reste plus qu’à lui donner la bienvenue et lui assigner son travail ».

Et le compañero zapatiste Luis Villoro Toranzo se mit debout et, avec une prestance admirable, dans la ferme position du salut à l’officier.

« Et quel sera le travail qui lui sera assigné ? » parvins-je à demander au milieu de la brume de ma confusion.

« Et bien celui qui va de soi pour lui : le relais », dit l’autre et il sortit.

Je pourrais presque m’aventurer à dire que Juan, Fernanda et celles et ceux qui maintenant m’écoutent et me liront ensuite, ont pris ces mots comme un de plus parmi ces récits qui peuplent les montagnes du sud-est mexicain, remontées encore et encore par les scarabées, les petits garçons irrévérencieux et les petites filles irrévérencieuses, les fantômes, les chat-chiens, les petites lumières frissonnantes et autres absurdités.

Mais non. Il est temps que vous sachiez enfin que Don Luis Villoro Toranzo a repris du service dans l’EZLN un matin de mai, il y a de cela bien des lunes.

Son nom de guerre était « Luis Villoro Toranzo » et au commandement général de l’EZLN nous le connaissions en tant que « Don Luis » pour des raisons de brièveté et d’efficacité.

Le lieu c’était le quartier général « Lit de Nuages », où était rangée sa chemisette marron pour les passages qu’il commit bien des fois avant de mourir.

Que puis-je vous dire de plus ?

Il a parfaitement accompli sa mission. En tant que sentinelle de l’un des postes de garde de la périphérie zapatiste il fut attentif à ce qui se passait, du coin de l’œil de la pensée critique il a vu des changements et des mouvements qui, pour l’immense majorité des intellectuels autoproclamés progressistes, passèrent inaperçus.

Produit de l’alerte de l’escargot à sa charge, vous écouterez, et certains autres liront, ces jours-ci, les réflexions que nous avons eu au sujet de ces changements et mouvements.

UN CADEAU À LA MANIÈRE ZAPATISTE

C’était une autre aube. Don Luis, celui qui était alors le Lieutenant-Colonel et qui est aujourd’hui le Sous-commandant Insurgé Moisés, et moi avions commencé la discussion vers les 1700 heures de la ligne de front sud-oriental.

Vers les 2100 le désormais SupMoy s’excusa parce qu’il devait se retirer pour vérifier les positions environnantes.

La façon de débattre de Don Luis avait sa particularité : là où d’autres gesticulent et haussent la voix, lui souriait avec une vague absence. Là où d’autres argumentaient à coups de slogans, lui disait une sottise – « Juste pour se donner du temps », je me disais à moi-même.

D’habitude ces discussions ressemblaient à des rencontres d’escrime. Même si je dois bien le dire, la plus part des fois je fus abattu. Ça s’est passé ainsi un certain nombre de fois. Don Luis, alors, rit et lâcha : « Abattu, mais non perdu ! » Moi je repris corps par les mots, lui faisant remarquer qu’il serait mal vu qu’un philosophe néopositiviste, cite, consciemment ou non, le deuxième épître aux Corinthiens de l’apôtre Paul. Et lui, rusé souriant, « et ce serait encore plus mal vu qu’un chef zapatiste identifie la citation ». Il se mit alors debout et récita dramatiquement : « Nous sommes pressés de toute manière, mais non réduits à l’extrémité; dans la détresse, mais non dans le désespoir; persécutés, mais non abandonnés; abattus, mais non perdus » et ensuite s’adressant à moi : « c’est bizarre que tu n’aies pas dit qu’il s’agissait du chapitre IV, versets 8 et 9 ».

Encore endolori par la raclée argumentative, je répondais : « J’ai toujours pensé que ce texte ressemblait plus à un communiqué zapatiste décrivant la résistance, qu’une partie du Nouveau Testament ».

« Ah ! La résistance zapatiste ! », s’exclama-t-il avec enthousiasme.

Puis : « Vous savez Sous-commandant ? Vous devriez ouvrir une école ».

« Pas une, beaucoup », lui dis-je.

Ça devait être dans les années 2005-2006, des années avant Don Luis avait rejoins nos rangs et les Conseils de Bon Gouvernement s’engageaient sur les besoins en santé et éducation dans les zones, régions et communautés.

Don Luis précisa alors : « Non, je ne me réfère pas à ces écoles. Bien sûr, il faut en ouvrir de nombreuses, il n’y a pas de doute. Moi je parle d’une école zapatiste. Pas une où on enseigne le zapatisme, mais une où se montre le zapatisme. Une où on n’impose pas de dogmes, mais où on questionne, on se demande, où on s’oblige à penser. Une dont la devise serait : « Et toi alors ? ».

En réalité l’idée de Don Luis n’était pas original. Déjà avant, elle avait été ébauchée, avec des énoncés différents, par Pablo González Casanova et Adolfo Gilly.

Mais notre idée n’était pas et n’est pas d’enseigner, pas plus que « montrer ». Mais provoquer. Le « Et toi alors ? » n’attendait pas de réponse, mais incitait à la réflexion.

Bref, je continue :

Le débat se fit conversation, de la même façon qu’un torrent atteint une grande plaine dans son serpentement et se change en débit placide. Placide, oui, mais inarrêtable.

C’était maintenant le matin. Le garde de nuit nous prévint que Moy était toujours occupé et il nous offrit du café. À mon regard Don Luis répondit avec un geste affirmatif. Je ne sais même pas vraiment si Don Luis buvait du café, il laissait toujours sa tasse sans y toucher. Alors retombait la chaleur de la conversation. Je me rends compte maintenant que je ne lui ai même jamais demandé s’il avait l’habitude d’en boire. Quelqu’un pourrait supposer, évidemment, philosophe, évidemment, « café » c’est pour un philosophe comme un nom indésirable. Ou peut-être il en buvait. Nous sommes au Chiapas quoi. Venir au Chiapas et ne pas boire de café c’est… comme aller au Sinaloa et ne pas manger de chilorio, comme aller à Hambourg et ne pas se bouffer un hamburger, comme aller à La Realidad (la Réalité en français, ndt) et ne pas l’y trouver.

Le truc c’est que, sans nous en rendre vraiment compte, nous parlions de cadeaux.

« Imagine ce que serait le cadeaux parfait », proposais-je.

« Le plus surprenant », répondit-il sans y penser.

« Non, celui pour lequel il n’y a aucun remerciement. », répliquais-je.

« Comment? », me demanda-t-il intrigué.

« Comme par exemple une énigme, ou une pièce de puzzles. C’est-à-dire, un cadeau sans raison d’être. S’il n’y a pas de raison, la surprise augmente », dis-je.

« Certainement, mais pour celui qui le donne, ce pourrait être un cadeau de ne pouvoir être remercier pour le cadeau », dit-il comme pour lui-même.

Alors que l’argumentation logique se faisait de plus en plus embrouillée, je pensais plutôt, moi, que Don Luis fatiguait. Mais non, il était animé et il avait le regard brillant, comme si…

Je me levais et lui touchait le front. Je ne dis rien, je me dirigeais seulement vers la porte et je dis au garde: « Que la compa de santé vienne ».

Don Luis avait de la fièvre. L’insurgée de santé prescrivit de l’antipyrétique, un bain d’eau froide et beaucoup de liquide. Don Luis ne s’opposa à rien. Mais dès que la compañera se retira, il dit: « il suffit d’un peu de repos » et il s’endormit. Il fut comme ça durant 2 jours, se réveillant à peine pour manger et aller aux toilettes.

Puis remis de tout, il me dit qu’il devait se retirer, il me recommanda de relire ses compte-rendus de vigilance et il fit ses adieux.

Avant de passer le seuil de la porte, sans se tourner vers moi et plutôt pour ça, il murmura: « C’est ça, un cadeau pour lequel on ne peut remercier. Ce serait très zapatiste ». Il mit son béret, me dit quelque chose d’autre et s’en alla.

Maintenant, après plus de 12 lunes de son absence, je peux vous dire ce qu’il m’a dit en faisant ses adieux ce matin-là, avec le soleil levant les lumières et les ombres.

« Compagnon sous-commandant insurgé marcos », me dit-il en se mettant au garde à vous avec une vitalité remarquable.

« Compagnon Luis Villoro Toranzo », lui dis-je en suivant ma vieille habitude pour marquer ainsi que j’étais prêt à écouter.

« Je veux te demander quelque chose »

Sans tomber dans l’abandon de l’informel, j’imputais cela à sa nouvelle profession.

« Ne va pas raconter ça à qui que ce soit, pour le moment », demanda-t-il.

« Bien sûr », lui dis-je, « je comprends. Le secret, la clandestinité, tout ça, que ne la famille ne le sache pas »

« Ce n’est pas ça », me dit-il.

« Je veux que tu le dises après »

« Quand? », je lui demandais.

« Tu sauras quand ce sera le bon moment. Pour le dire à notre manière: « quand sera venue le calendrier et la géographie ». ».

« Et pour quoi? » lui demandais-je curieux.

« C’est un cadeau que je veux faire à mes enfants et à ma compagne ».

« Monsieur Don Luis, ne vous emmerdez-pas, offrez plutôt une cravate verte mouchetée de rouge à Juan, à Miguel une rouge mouchetée de vert, ou vice et versa; à votre fille Renata un vase et à Carmen, un cendrier, ou vice et versa. Comme vous voulez, comme dans toute bonne famille, ils vont se disputer. À Fernanda un cahier de notes, ceux avec des lignes. Ils sont inutiles et horribles tous ces cadeaux, mais ce qui compte c’est l’intention ».

Don Luis ria de bon cœur. Puis plus sérieux il continua:

« Racontez-leur mon histoire. Ou plutôt, cette partie de mon histoire. Alors elles et eux comprendront que je ne me cachais pas à eux. J’ai seulement gardé ça comme un cadeau. Parce que l’enchantement des cadeaux c’est que ce sont des surprises. Vous ne croyez pas? »

« Dites-leur que je leur offre ce morceau de ma vie. Dites-leur que je le leur ai caché non comme on cache un crime, mais comme on garde un cadeau ».

« Voyez Sup, bien des choses seront dites sur ma vie, certaines bonnes, certaines mauvaises. Mais cette partie, je crois, leur bouleversera tout, mais non par la peine et la douleur, mais par la joie espiègle de ce vent frais qui nous manque tant lorsque la peine de l’absence et le gris du sérieux, des formalités et des nominations, se convertissent en pierre et épitaphe. »

« Bien, Don Luis », lui dis-je, « mais n’écartez pas l’idée des cravates, du vase, du cendrier et du carnet de notes ».

Il s’en alla en souriant.

C’est ainsi Juan, Fernanda, proches de Don Luis Villoro Toranzo, que pendant bien des années j’ai gardé tel un secret cette pièce du grand puzzle que fut la vie de Don Luis.

Pas cette fois-là, mais plus tard, lorsque la rage et la douleur naquirent du corps massacré du compa maître zapatiste Galeano, je compris alors la raison pour laquelle garder cette pièce de sa vie.

Ce n’est pas qu’il le leur ait caché parce qu’il en avait honte, ni parce qu’il aurait craint qu’ils le trahissent avec l’ennemi aux milles têtes, ou parce qu’ainsi il éviterait qu’ils n’essayent de le dissuader.

C’est parce qu’il voulait leur faire ce cadeau.

Une pièce qui provoque, qui encourage, qui agite, juste comme sa pensée faite vent espiègle en nous.

Une pièce de plus de la vie de Don Luis.

La pièce qui s’appelle Luis Villoro Toranzo, le zapatiste de l’EZLN.

Il est tombé et tombé dans l’accomplissement de son devoir, couvrant la position de sentinelle dans ce monde absurde, terrible et merveilleux qui est celui que nous nous engageons à construire.

Je sais bien qu’il a laissé un héritage de livres et une brillante trajectoire intellectuelle.

Mais il m’a aussi laissé ces mots pour qu’aujourd’hui, je vous les dise:

« Parce qu’il y a des secrets qui ne font pas honte, mais rendent orgueilleux. Parce qu’il y a des secrets qui sont des cadeaux et non des affronts »

Maintenant et seulement maintenant, alors que je vous remets ces feuilles, vous pourrez lire comment s’intitule ce texte dans lequel est enveloppé, avec mes mots maladroits, la pièce du puzzle qui s’appelle:

“Luis Villoro Toranzo, le zapatiste”.

Allez. Salut et recevez de nous toutes et tous l’accolade que vous a laissé caché chez nous le compa zapatiste Don Luis.

Depuis les montagnes du Sud-est Mexicain, et maintenant sous terre.

Sous-commandant Insurgé Marcos.

Mexique, 2 mai 2014.

Rendu public le 2 mai 2015.

L’importance de la critique dans le développement du mouvement révolutionnaire

source.

 

Traduction du texte publié le 12 novembre 2007 sur El Foro Anarquista. Je le publie aujourd’hui car si la pensée critique doit permettre, comme le suggère le titre du séminaire zapatiste qui s’est ouvert aujourd’hui, de combattre « l’Hydre capitaliste », la pensée critique doit également pouvoir s’exprimer au sein du mouvement libertaire, et au-delà dans l’ensemble du mouvement d’émancipation sociale, afin de ne pas s’enfermer dans le sectarisme idéologique…

De fait, le texte – dont je ne partage pas forcément chaque virgule ou chaque mot – pointe une tendance lourde de notre mouvement: l’absence de culture du débat! Cette analyse, je la partage et pense également qu’elle nous empêche de jeter des ponts non seulement avec d’autres tendances du mouvement social, mais aussi avec une large part de la population, qui aurait tout à gagner d’un mouvement luttant pour l’émancipation.

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L’importance de la critique dans le développement du mouvement révolutionnaire

 

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I.

Il n’est pas peu fréquent d’entendre, lorsqu’on parle des différences entre l’anarchisme et les autres courants de la gauche, que l’anarchisme est un courant « libre de dogmes », « non fermé sur lui-même », et « ouvert à l’approfondissement au moyen de la libre critique ». Ça a été répété jusqu’à saturation, inlassablement, et de lieu-commun ça a été assumé comme quelque vertu suprême de l’anarchisme. Cependant, le plus petit contact avec la réalité des cercles anarchistes nous dévoile une réalité bien différente de ces auto-complaisantes déclarations. Malgré tout ce qui se dit sur le manque de « dogmatisme » de l’anarchisme, ce qu’on voit fréquemment est un manque de réflexion mêlée systématiquement au plus récalcitrant des dogmatismes, où l’analyse sereine de la réalité est remplacée par une série de catégories aprioriques et incomparables avec la réalité. Loin de trouver une ambiance favorable au développement de la critique, nous trouvons un mouvement paranoïaque qui tend à prendre la critique comme une attaque et qui est trop timide pour débattre en termes effectifs des différences réelles en son sein. Et nous trouvons un mouvement qui, loin d’accepter les différences, en débattant depuis un point de vue élevé, est toujours prêt à excommunier. Un état de fait qui n’est pas le défaut de telle ou telle publication ou de tel ou tel personnage du mouvement (même s’il est évident qu’il y en a certains qui portent cette tendance à des niveaux pathologiques), mais un défaut profondément enraciné dans le mouvement libertaire qui suinte dans presque tous les secteurs et tous les courants de celui-ci.

En vérité, l’anarchisme a même de nombreuses failles. Nous souffrons en tant que mouvement de bien des choses, nous sommes encore un mouvement en herbe, malgré notre longue histoire. Mais l’une des carences qui fait le plus mal est l’absence d’une tradition authentique du débat. Et bon, là où il n’y a pas de discussion, il y a dogmatisme, et là où il y a dogmatisme, il y a ignorance. Là où la discussion ne s’envole pas librement, ce qui domine est le manque de dynamisme dans les idées et le décalage avec la réalité. Une telle ambiance ne peut favoriser le développement d’un mouvement sain, avec des ambitions de transformation du monde actuel.

II.

Nous manquons d’une tradition de débat. Nous sommes beaucoup trop habitués à « nous dénoncer » au lieu de débattre. Il y a trop de personnes dans notre mouvement plus proche de l’esprit de Torquemada que de l’esprit de Bakounine. Nombreux sont ceux qui préfèrent perdre leur temps « en surveillant » les démarches d’autres anarchistes et en dénonçant tout ce que eux considèrent comme une déviance, plutôt que d’apporter à la construction concrète d’un mouvement. L’anarchisme apparaît ainsi, plus que comme un outil de transformation du monde, comme un ensemble de dogmes élémentaires, de rudiments politiques mal digérés, de consignes vagues et générales qui remplacent la réflexion politique sérieuse. Le simplisme prend l’espace de la pensée articulée. Nous avons trop d’autoproclamés défenseurs de la foi et trop peu d’anarchistes disposés à défier le présent pour explorer de nouveaux chemins pour l’anarchisme face à un monde qui ne cesse de tourner.

Au lieu d’accepter les différences d’opinion comme telles et de procéder à des échanges, respectueusement, énergiquement, mais toujours avec un esprit constructif, nous dénonçons et nous disqualifions. Nous ne savons pas débattre et fréquemment nos débats sont tombés dans le piège des principes et toutes les divergences tactiques sont élevées jusqu’à la catégorie des débats de principes éternels de l’anarchisme. Pierre Monatte, le vieil anarcho-syndicaliste français, se plaignait lors du Congrès d’Amsterdam (en 1907!) qu’« existent des camarades qui, pour tout, même pour les choses les plus futiles, ressentent le besoin de soulever des questions de principe » [1]. Avec ça, il semble qu’à chaque différence nous jugions la raison d’être anarchiste et les positions divergentes sont caricaturées comme « autoritaires », « totalitaires », « marxistes », « réformiste », etc. Des trompe-l’œil bien utiles pour éviter d’aborder les discussions de façon politiques et non hystérique. Dans notre mouvement, lamentablement, on tend à enjoliver, toute argumentation, d’innombrables adjectifs qualificatifs qui n’apportent rien, absolument rien, à l’éclaircissement du sujet débattu. Ainsi, chaque débat au sujet de l’anarchisme se termine en une lutte pour voir qui est le « plus » anarchiste, qui conserve la ligne sacrée… et non qui a raison à la lumière de la réalité.

Il semblerait que dans cette ambiance de « dénonciations » et d’absence de débat, la réalité elle-même ne serait qu’un aspect secondaire apportant peu ou rien à toute matière étant sur le tapis.

III.

Ce sectarisme et ce dogmatisme se voient également reflétés dans notre propagande. Nous sommes même arrivé à l’extrémité que certaines publications entières de l’anarchisme gâchent une énorme quantité de papier et d’encre à attaquer d’autres anarchistes, au lieu de débattre sereinement ou d’attaquer ceux qui réellement emmerdent la vie de millions de personnes dans ce monde [2]. Ceux qu agissent de cette manière portent un coup énorme au mouvement : non seulement ils alimentent les tendances centripètes dans l’anarchisme, mais en plus ils persuadent les lecteurs non familiarisés avec nos idées, que l’anarchisme est un mouvement à l’esprit mesquin, étroit et petit, ébloui par ses propres vanités et insensible aux véritables problèmes de notre temps. Pourquoi rejoindre un mouvement trop occupé à des tâches inquisitoriales pour se préoccuper de la problématique quotidienne de l’ensemble des opprimés, des pauvres, des exploités, des marginalisés ? [3]

Cette virulence dans les attaques contre ceux qui pensent ou agissent de façon différente et ce sectarisme, sont arrivés à leur paroxysme avec les possibilités ouvertes par internet et la communication virtuelle.

N’importe qui peut à l’heure actuelle insulter gratuitement et lâchement, depuis le confort de son foyer et avec la protection offerte par l’anonymat, des organisations ou des référents du mouvement libertaire qui mettent en lumière leur visage et leur lutte. N’importe qui peut laisser libre cours à ses envies destructrices et à son esprit misérable pour dévaloriser les efforts faits, bien souvent avec d’énormes sacrifices par des camarades qui mouillent le maillot pour construire dans les faits une alternative libertaire. Avec toutes les possibilités ouvertes par internet d’échanger des expériences et de débattre, il est parlant que la majorité des forums soient extrêmement pauvres et que lorsque les commentaires sont nombreux, ce soit seulement pour insulter ou pour disqualifier. Ceci est une réalité extrêmement triste et douloureuse pour qui souhaite être honnête dans la lutte.

Ceci est le propre des mouvements éloignés de la réalité, et en vérité, même dans les rangs anarchistes, nombreux sont ceux qui manquent de contact – dans un sens organique, évidemment – avec le monde populaire ou manquent d’efforts pour mener un travail constructif au milieu des exploités. Il ne suffit pas de connaître la lutte par les livres d’histoire, mais il faut savoir l’incarner au jour le jour. Avec des gens déracinés des luttes et des organisations populaires nous croyons qu’un débat effectivement constructif est difficile, et bon en manquant d’expérience pratique, ils sont incapables de maintenir la discussion sur le plan de la réalité et ils sont facilement portés vers l’Olympe des principes abstraits. Et de là aux dénonciations de « trahison de l’anarchisme ». Ceci est son véritable terrain, et c’est pour ça que face aux différences sa réaction naturelle est de se réfugier dans la sécurité de son propre groupuscule, une poignée de gardiens de la foi.

IV.

Ces problèmes auxquels nous nous référons n’est, en rien, un sujet nouveau. Il y a 85 ans ils étaient signalés de manière incisive par Camilo Berneri dans un article dont le ton, à qui a passé un bon bout de temps à militer dans le mouvement anarchiste, sonnera tristement actuel et familier :

(…) Nous sommes immatures. Le démontre ce qui a été débattu à propos de l’Union Anarchiste en faisant des subtilités sur les mots parti, mouvement, sans comprendre que la question n’est pas de forme mais de substance, et que ce qui nous manque n’est pas l’extériorité du parti mais la conscience de parti.

Qu’est-ce que j’entends par conscience de parti ?

J’entends ici quelque chose de plus que le ferment passionnel d’une idée, que l’exaltation générique d’idéaux. J’entends le contenu spécifique d’un programme partidaire. Nous sommes dépourvus de conscience politique dans le sens où nous n’avons pas conscience des problèmes actuels et nous continuons de défendre des solutions acquises dans notre littérature de propagande. Nous sommes utopiques et voilà. Qu’il y aient de nos éditeurs qui continuent de rééditer les écrits des maîtres sans jamais ajouter de note critique démontre que notre culture et notre propagande sont aux mains de gens qui tentent de maintenir sur pieds le même pantin plutôt que de pousser le mouvement à sortir du prêt-à-penser afin de se forcer à la critique, à ce qui est fait pour penser. Qu’il y aient des polémistes qui essayent de coincer l’adversaire plutôt que de chercher la vérité, démontre que parmi nous il y a des franc-maçons, au sens intellectuel. Nous y ajoutons les pisse-copies pour qui l’article est un soulagement ou une vanité et nous avons un ensemble d’éléments qui entravent le travail de rénovation initié par une poignée d’indépendants prometteurs.

L’anarchisme doit être large dans ses conceptions, audacieux, insatiable. S’il veut vivre et accomplir sa mission d’avant-garde il doit se diversifier et conserver haut son étendard bien que cela puisse l’isoler dans le cercle restreint des siens. Mais la spécificité de son caractère et de sa mission n’exclut pas une plus grande inscription de son action dans les fractures de la société qui se meurt et non dans les constructions aprioriques des architectes du future. De même que dans les recherches scientifiques l’hypothèse peut illuminer le chemin de l’expérimentation mais que s’éteint cette lumière lorsqu’elle se révèle fausse, l’anarchisme doit conserver cet ensemble de principes généraux qui constituent la base de sa pensée et le moteur passionnel de son action, mais il doit savoir affronter le complexe mécanisme de la société actuelle sans œillères doctrinales et sans attachement excessif à l’intégrité de sa foi (…)

L’heure est venue d’en finir avec les apothicaires des formules compliquées qui ne voient pas plus loin que leurs récipients pleins de fumée ; l’heure est venue d’en finir avec les charlatans qui enivrent le public avec de belles phrases pompeuses ; l’heure est venue d’en finir avec les simplets qui ont trois ou quatre idées clouées dans la tête et qui exercent en tant que vestale du feu sacré de l’Idéal distribuant les excommunications (…)

Celui qui a un gramme d’intelligence et de bonne volonté, qui fait l’effort de sa propre pensée, qui essaye de lire dans la réalité quelque chose de plus que ce qu’il lit dans les livres et les journaux. Étudier les problèmes d’aujourd’hui signifie éradiquer les idées non pensées, ça signifie amplifier la sphère de son influence en tant que propagandiste, ça signifie faire faire un pas en avant, et même un bon saut en longueur, à notre mouvement.

C’est précisément chercher les solutions en se confrontant aux problèmes. C’est précisément pour nous d’adopter de nouvelles habitudes mentales. De même que le naturalisme surpassa la scolastique médiévale en lisant le grand livre de la nature plutôt que les textes aristotéliciens, l’anarchisme surpassera le pédant socialisme scientifique, le communisme doctrinal enfermé dans ses boîtes aprioriques et toutes les autres idéologies cristallisées.

J’entends par anarchisme critique un anarchisme qui, sans être sceptique, ne se satisfait pas des vérités acquises, des formules simplistes ; un anarchisme idéaliste et en même temps réaliste ; un anarchisme, en définitive, qui greffe de nouvelles vérités sur le tronc de ses vérités fondamentales, qui sache tailler les vieilles branches.

Pas un travail de facile démolition, de nihilisme hypercritique, mais de rénovation qui enrichisse le patrimoine original et lui ajoute des forces et des beautés nouvelles. Ce travail nous avons à le faire maintenant, parce que demain nous devrons reprendre la lutte, qui ne s’ajuste pas bien à la pensée, spécialement pour nous qui ne pouvons jamais nous retirer dans les pavillons lorsque la bataille redouble.

Camillo Berneri

(Pagine Libertarie, Milán, 20 novembre 1922)[4]

Les mots de Berneri nous blessent par leur acuité, mais avant tout, par leur douloureuse actualité. Prime encore, dans la discussion, l’envie de défaire l’adversaire plus que celle d’avancer et d’apprendre. Priment encore l’esprit de secte au-dessus de l’esprit de parti. Ceci fait que, à la moindre différence, les groupes se divisent. Ce n’est pas que nous soyons partisans de l’unité à tout prix ; l’unité n’a de sens que lorsqu’il y a des pratiques et des idées fondamentales convergentes (pas identiques, puisque les différences sont fondamentales pour le développement d’une ligne politique). Mais nous sommes de farouches adversaires du sectarisme et de la division pour des mesquineries.

V.

L’article de Berneri cité n’est pas seulement très important pour la critique qu’il fait du mouvement, mais en plus, parce qu’il remet à sa place l’importance du développement de la pensée critique dans notre mouvement. Je crois que notre mouvement ne sait toujours pas prendre le pouls de l’importance du développement de la critique et du débat en son sein.

Il existe une relation directe entre le niveau de discussion dans un mouvement politique et son dynamisme. Et seul un mouvement dynamique prend l’initiative politique et sait influer sur la réalité. Ce facteur, le dynamisme, laisse à désirer dans les médias anarchistes. Nous sommes trop habitués à traiter la divergence d’opinion de deux manières apparemment opposées : ou nous nous insultons, insinuant que ceux qui pensent différemment ne sont pas de vrais anarchistes, ou nous ignorons les différences en disant qu’au final dans l’anarchisme tout a cours (même les idées les plus extravagantes). Le résultat de ces deux mécanismes d’affrontement du dissentiment est identique, cependant, et c’est qu’en fin de compte il n’y a pas de discussion. Ou nous nous enfermons dans des chapelles différentes, ou nous montons une unique grande arène où tous coexistent mais où personne ne touche aux thématiques brûlantes pour ne pas heurter les « susceptibilités ».

Bien que superficiellement ils semblent être des extrêmes diamétralement opposés, le « tout a cours » dans l’anarchisme et le sectarisme dogmatique sont identiques dans le fait que les deux font échouer la discussion et l’avancée des idées.

VI.

Je crois, que si nous ne savons débattre entre nous, nous saurons alors encore moins débattre avec d’autres secteurs du monde populaire et il en résultera que nous échangerons la lutte politique (l’échange et le questionnement des idées et pratiques) pour un infatigable et insupportable prêche entre convaincus. Un résultat suffisamment parlant est qu’une grande majorité de publications de « divulgation » anarchiste semblent être adressées à d’autres anarchistes bien plus qu’à ceux à qui nous devrions divulguer nos idées : à cette large masse de personnes qui ne pensent ni n’agissent de manière anarchiste [5].

De la même manière qu’entre nous la différence d’opinion ou de pratique est synonyme d’anathème, à l’encontre du reste du mouvement révolutionnaire ou de la gauche, ou même du peuple, nous montrons le même entêtement. « Réformistes », « Fascistes rouges », « Autoritaires » sont des termes abusifs qui n’ont que peu de sens, voir aucun à ce niveau, précisément, pour avoir été tant pervertis. Des termes qui, au lieu de nous aider à éclaircir les divergences et jeter des ponts dans les discussions, nous isolent, sans nous aider ni à persuader ni à éclaircir les véritables points du débat. Tous les problèmes de méthodes et de conceptions avec le reste de la gauche sont réduits à une simple formule « vous voulez prendre le pouvoir et nous non ». J’ai toujours pensé au côté absurde de cette énoncé : n’importe qui réellement aveuglé par l’obsession de détenir le pouvoir ferait mieux de s’allier aux partis de gouvernement ou de la bourgeoisie, plutôt que de militer dans un parti communiste ou d’inspiration socialiste, ce qui indubitablement peut lui attirer plus de problèmes que de bénéfices matériels dans l’immédiat. C’est autre chose ce qui arrive lorsque ces partis arrivent à avoir quelque pouvoir entre leurs mains, ou lorsqu’ils parviennent à développer une bureaucratie ayant une quelconque parcelle de pouvoir au sein d’un quelconque mouvement influent. Mais j’insiste, ceci est un problème de méthodes plus que des sinistres intentions originelles.

Ceci n’exclut pas qu’au sein de la gauche, comme n’importe où, il y ait des gens malhonnêtes, des gens opportunistes, des gens avec un esprit étriqué et incapables de comprendre la réalité au-delà de leurs étroites œillères partisanes, ou encore pire, des gens qui fassent passer les intérêts de leur secte avant ceux de l’ensemble du peuple. Mais entre accepter ceci et supposer que nous sommes le seul secteur révolutionnaire bien intentionné, pur et dévoué, il y a une énorme différence.

VII.

Luigi Fabbri, dans son document fondamentale « Les influences bourgeoises dans l’Anarchisme » se plaignait alors en 1918 du problème du langage utilisé entre anarchiste pour débattre, mais également envers d’autres secteurs populaires ou de gauche. Sa plainte est particulièrement révélatrice pour tout ce que j’ai essayé d’exposer. Fabbri nous dit :

« Le but de la propagande et de la polémique est de convaincre et persuader. Donc bon : on ne convainc pas et on ne persuade pas par la violence du langage, avec des insultes et des invectives, mais avec la courtoisie et l’éducation des manières. [6]. »

Et il continue :

« (…) Mais la violence du langage dans la polémique et dans la propagande, la violence verbale et écrite, qui s’est parfois résolu douloureusement par des actes de violence matérielle contre des personnes, la violence qui, surtout, je le déplore, est celle utilisée contre d’autres partis progressistes, plus ou moins révolutionnaires, ce qui importe peu, qui sont composés d’opprimés et d’exploités comme nous, des gens qui comme nous sont animés par le désir de changer pour le meilleur la situation politique et sociale actuelle. De tels partis, qui aspirent au pouvoir, lorsqu’ils y parviennent, seront indubitablement des ennemis des anarchistes, mais comme ceci est encore loin d’arriver, comme leurs intentions peuvent être bonnes et que beaucoup des maux qu’ils veulent éliminer nous voulons également les voir disparaître, et comme nous avons beaucoup d’ennemis communs et qu’en commun nous auront, sans doute, à livrer plus d’une bataille, il est inutile, quand ce n’est pas préjudiciable, de les traiter avec violence, étant donné que pour l’instant ce qui nous divise est une différence d’opinion, et traiter violemment quelqu’un parce qu’il ne pense pas ou n’agit pas comme nous est une prépotence, un acte antisocial.

La propagande et la polémique que nous menons envers les éléments des autres partis, tend à les persuader de la bonté de nos raisons, à les attirer dans notre sphère. Ce que nous avons dit précédemment dans les grandes lignes, c’est-à-dire, qu’on persuade mal celui qu’on traite mal, s’applique plus particulièrement lorsqu’il s’agit d’éléments assimilables : des ouvriers, des jeunes, des intelligences déjà éveillées, des hommes qui sont sur le chemin de la vérité. Le choc de la violence, au contraire, loin de les pousser, les arrête en chemin, par réaction. Certains de leurs chefs peuvent agir de mauvaise foi, mais dites-moi : sommes-nous sûrs que parmi nous il n’y a pas aussi des personnes qui agissent de la même manière ? Nous devons tâcher de les attaquer en les attrapant, comme on a l’habitude de dire, la main dans les sac, lorsqu’il est évident qu’ils agissent de mauvaise foi, et ne pas se mettre à attaquer tout le parti. Il est certain que beaucoup de leurs doctrines sont erronées, mais pour démontrer leur erreur les insultes ne sont pas nécessaires ; certaines de leurs méthodes sont nocives pour la cause révolutionnaire, mais en agissant, nous, de manière différente et en faisant de la propagande par l’exemple et la démonstration raisonnée, nous leur montrerons que nos méthodes sont meilleures.

Toutes les considérations de ce travail m’ont été suggérées par la constatation d’un phénomène que j’ai observé dans notre camp. Nous nous sommes tant habitués à donner de la voix toujours et à tout propos, que nous avons perdu graduellement la valeur des mots et de leur relativité. Les mêmes adjectifs méprisants nous servent de la même manière à attaquer de front le curé, le monarque, le républicain, le socialiste, et même l’anarchiste qui ne pense pas comme nous. Et ceci est un défaut primordial. Si une quelconque différence se fait jour, c’est plutôt au bénéfice de nos pires ennemis. On peut dire que les anarchistes et les socialistes nous n’avons jamais usé de tant d’insolence envers le curé et le monarque qu’envers les républicains, et que les anarchistes n’en ont jamais autant dit aux bourgeois qu’ils n’en ont dit aux socialistes. Et je dirais plus encore : spécialement ces derniers temps, il y a eu des anarchistes qui ont ont traité d’autres anarchistes, qui ne pensaient pas exactement comme eux, comme jamais ils n’ont traité les clercs, les exploiteurs et les policiers réunis.

(…) je crois qu’il vaudrait mieux que nous nous attachions à nous connaître, et, surtout, à travailler sans jamais perdre de vue qu’en face nous avons l’ennemi, le véritable ennemi qui guette le moment de notre faiblesse pour nous assener ses coups. Parce que nulle part comme au milieu des partis où l’action est l’unique raison de vivre, on ne peut dire avec de meilleurs raisons que l’oisiveté est le pire des vices et le premier d’entre eux est celui de la discorde. » [7]

On ne peut être plus lapidaire et précis que dans cet jugement. Et une nouvelle fois nous voyons que, en 90 ans nous avons appris extrêmement peu et qu’il nous manque encore beaucoup pour avancer dans la construction d’un espace sain de débat, où nous pouvons apprendre et avancer.

VIII.

Pour nous, la critique et le débat doivent être des outils pour la construction, avant tout. Ne nous intéresse pas le débat pour démontrer « qui a raison », ni le débat à des fins purement sportives, mais celui servant à chercher le chemin le plus judicieux pour affronter les problèmes auxquels notre mouvement est confronté et dans un esprit véritablement constructif. Il est certain qu’une telle forme de débat doit avoir pour point de départ la pratique, car nous croyons que le débat doit être fermement ancré dans la réalité pour ainsi éviter les distorsions propres à la méconnaissance pratique ou de l’idéalisme en résultant. De plus, seule la discussion fondée sur des expériences équivalentes peut générer un langage commun et productif. Si donc on critique une organisation pour sa manière de faire les choses, certainement, nous devons être capables de montrer qu’existe une autre manière de les faire ou, qu’au moins nous puissions suggérer des alternatives. Bien qu’il soit nécessaire d’avoir présent à l’esprit à chaque moment qu’il est rare qu’une position soit entièrement bonne et que, en fin de comptes, c’est la même pratique, le développement de la réalité, laquelle se voue à trancher les positions les plus judicieuses des moins judicieuses.

Bien, un autre point important est que si la critique révolutionnaire ne s’accompagne pas d’une pratique, elle est alors insignifiante. Bon, quel sens peut avoir une critique se vantant d’être révolutionnaire si elle n’est pas disposée à se convertir en verbe, dans l’action indispensable pour qu’il y ait un vrai mouvement révolutionnaire et non en pure dilettantisme intellectuel ? Le révolutionnaire, à la différence du politicard, ne parle pas depuis le parterre, depuis la place de spectateur : le révolutionnaire doit parler depuis l’action et depuis l’effort, aussi humble qu’il puisse paraître, de se convertir en alternative au présent. Je tends à être aussi sceptique envers les hypercritiques que des ultra-révolutionnaire qu’on ne voit jamais dans aucune expérience concrète et qui jamais ne se sont sali les mains. Ceci est une vision constructive de la critique : une qui se forge à la chaleur de la construction concrète et non du seul esprit de destruction de l’effort de l’autrui.

Le débat doit, de plus, être mis au service de la pratique, bref, la dynamique qu’il génère doit servir à enrichir nos expériences. Et vice versa, la pratique amène ensuite de nouveaux éléments pour avancer dans la théorie, et comme disait Berneri, vers un anarchisme qui sache tailler les anciennes branches, qui sache insérer des vérités nouvelles à ses vérités fondamentales et qui sache se rénover, parce que bon c’est l’immobilisme intellectuel le principal facteur de notre incapacité à comprendre complètement les phénomènes d’un monde qui est en perpétuel transformation.

Mais la critique n’a pas seulement pour rôle de nous aider à mieux comprendre notre réalité et à développer des concepts, des préceptes et des propositions plus judicieuses face aux nécessités de notre époque. Le débat est aussi important pour avancer et se défaire d’idées erronées, mal formulées ou insuffisantes. Comme me disait un jour un camarade : « tu n’es pas parvenu à me convaincre par notre débat, mais au moins, il m’a servi à découvrir mes propres faiblesses et donc à renforcer mes idées ». Ce n’est pas tomber dans un dialogue de sourds, à condition de nous répondre et d’écouter les arguments de l’autre. Plus encore, c’est une aide cruciale pour avancer, puisqu’elle donne de la force aux idées et elles apparaissent alors mieux argumentées, plus convaincantes et plus judicieuses. Tout en nous défaisant des idées fausses ou disparates.

Enfin, la critique et le débat sont extrêmement importants pour jeter des ponts vers d’autres courants. En développant ça nous pouvons approcher ceux qui ont été attirés par d’autres courants, nous pouvons gagner d’autres organisations à nos positions ou nous pouvons apprendre d’elles et nous rendre compte que, dans certains aspects précis de notre politique, nous faisions erreur. Seul là où a été jeté le pont d’une saine discussion, il peut y avoir une pratique libre de tout sectarisme qui, respectant les différences, soit capable de conjuguer les efforts là où il y a unité de points de vue.

IX.

Ces paroles ne sont pas écrites avec l’intention de dénoncer ou désigner tel ou tel camarade comme sectaire. Je ne crois pas non plus qu’il existe aucun courant libre de ce vice qui s’est converti en coutume dans nos cercles. Bien souvent est aussi coupable celui qui provoque que celui qui se laisse provoquer et suit le courant. Nous savons tous qu’il y a « des francs-maçons au sens intellectuel » dans le mouvement ; nous savons tous qu’il y a des dévots du « Saint Office » ; eux n’ont pour nous la moindre bienveillance. On en a rien à secouer, comme on dit, car nous savons que rien de ce qui est fondamentale pour parvenir à une société libre ne se tranche de ce côté-là. Mais ce qui est préoccupant, c’est qu’eux parviennent à rallier d’autres camarades ou organisations qui se révèlent précieux pour cet obstacle. Et pire encore, que la culture du débat ait comme référent commun tracé par cet esprit insignifiant. Et pire encore : que les camarades qui, depuis certains aspects ou perspectives, qui seraient présent dans la lutte et la construction n’aient pas encore appris à générer ces dynamiques d’échange salutaire. C’est ce qui est vraiment préoccupant.

La gauche traditionnelle a été sectaire, a été dogmatique et a fréquemment ignoré la réalité qui l’entoure. Je ne crois pas que les anarchistes, en général, aient été meilleurs. Il est temps de donner l’exemple. Ce que nous devons viser c’est construire des espaces de discussion et changer les habitudes malsaines au sein de notre mouvement, qui n’apportent rien au débat et entravent le développement du nécessaire esprit critique dont a tant besoin le mouvement révolutionnaire pour faire face aux difficiles tâches de régénération sociale que nous avons devant nous.

[1] Dans “‘Anarchisme & Syndicalisme’ Le Congrès Anarchiste International d’Amsterdam (1907)” Ed. Nautilus-Monde Libertaire, 1997, p.161.

[2] Cet attrait pour la dénonciation est arrivé, lamentablement, à des extrémités morbides dans les médias argentins et espagnols.

[3] Luigi Fabbri, le fameux anarchiste italien, dit que la première fois qu’il a vu des journaux anarchistes ceux-là ne l’ont pas convaincu et que si ça avait du être par la propagande écrite des anarchistes, il ne se serait jamais rapproché du mouvement. Lamentablement, beaucoup de notre presse aujourd’hui, par sa virulence contre le reste de l’anarchisme et de la gauche tient plus un rôle de contre-propagande que de propagande proprement dit.
[4] Dans “Camillo Berneri: Humanisme et Anarchisme” Ed. de Ernest Cañada, ed. Los libros de la Catarata, 1998, pp.43-46.

[5] Il y a évidemment des articles (comme celui-là même que j’écris) ou des publications qui sont dirigées principalement au public libertaire, qui est son véritable auditoire. Jene me réfère certainement pas dans cet article à ce type de publications, mais à celles qui explicitement se disent de « propagande », de « diffusion », de « divulgation », etc…

[6] Luigi Fabbri, “Influences Bourgeoises de l’Anarchisme”, éd. Solidarité Ouvrière (Paris), 1959, p.53.

[7] Ibid. pp.56-59.

Auteur(s): José Antonio Gutiérrez
Notas: Publicado el 12 de noviembre de 2007.
Source: anarkismo.net
http://es.theanarchistlibrary.org/librar…evoluciona

Programme du Séminaire zapatiste « La pensée critique face à l’hydre capitaliste »

source.

 

Traduction du communiqué de l’EZLN, diffusé le 30 avril sur le site de Liaison Zapatiste. Cette traduction a été faite par @EspoirChiapas. Vous pouvez retrouver cette traduction sur le site d’Espoir Chiapas et sur le site de Liaison Zapatiste.

Le sⒶp

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ARMÉE ZAPATISTE DE LIBÉRATION NATIONALE.

MEXIQUE.

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PROGRAMME ET AUTRES INFORMATION SUR L’HOMMAGE ET LE SÉMINAIRE.
29 avril 2015.
Compas:
Je vous donne les dernières informations sur la célébration en hommage aux Compas Luis Villoro Toranzo et le Maître Zapatiste Galeano, la journée du 2 mai 2015 et du séminaire qui se célébrera du 3 au 9 mai 2015.
Premièrement.- Un groupe d’artiste graphiques participera aussi au Séminaire « La Pensée Critique face à l’hydre Capitaliste » avec une exposition intitulée « Signes et Signaux » avec une œuvre artistique propre et spécialement créée pour cette exposition participent:
Antonio Gritón
Antonio Ramírez
Beatriz Canfield
Carolina Kerlow
César Martínez
Cisco Jiménez
Demián Flores
Domi
Eduardo Abaroa
Efraín Herrera
Emiliano Ortega Rousset
Felipe Eherenberg
Gabriel Macotela
Gabriela Gutiérrez Ovalle
Gustavo Monroy
Héctor Quiñones
Jacobo Ramírez
Johannes Lara
Joselyn Nieto
Julián Madero
Marisa Cornejo
Mauricio Gómez Morín
Néstor Quiñones
Oscar Ratto
Vicente Rojo
Vicente Rojo Cama
La présentation de l’exposition sera le matin du 4 mai 2015 au CIDECI.
Deuxièmement:
– Nous vous donnons le programme des activités et participations pour le séminaire. Il pourra y avoir quelques changements (attention: tous les horaires sont à l’heure nationale).
HOMMAGE:
Samedi 2 mai. Caracol de Oventik. 12:30 hrs.
Hommage aux compañeros Luis Villoro Toranzo et Maestro Zapatiste Galeano.
Participent:
Pablo González Casanova (un écrit).
Adolfo Gilly.
Fernanda Navarro.
Juan Villoro.
Mère, Père épouse et fil-le-s du compañero maestro Galeano.
Compañeros et compañeras de lutte du compañero maestro Galeano.
Comandancia General – Comisión Sexta del EZLN.
Note: La journée du 2 mai on autorisera l’accès au caracol avant 12:30. Quand arrivera l’heure, nous vous demanderons de vous installer à l’extérieur, pour la cérémonie de réception des familles des « hommagés et invité-e-s d’honneur, et que tou-t-e-s entrés derrière eux au lieu précis de l’hommage. En terminant l’acte, vous devrez vous retirer tou-t-e-s parceque le caracol sera occupé dans sa totalité par les compañeras et compañeros bases d’appui zapatiste. Vous ne pourrez pas rester passer la nuit dans le caracol. On calcule que l’hommage se terminera au plus tard entre 16:00hrs et 17:00hrs de façon à ce que vous puissiez rentrer en sécurité et confort à San Cristobal de Las Casas.
SÉMINAIRE « LA PENSÉE CRITIQUE FACE A L’HYDRE CAPITALISTE »
Dimanche 3 mai. Caracol de Oventikl 10:00-14:00. On vous demande d’arriver un peu avant cette heure.
Inauguration à la charge de la Comandancia Générale de l’EZLN.
Don Mario González et Doña Hilda Hernández (video).
Doña Bertha Nava et Don Tomás Ramírez.
Participation de la Commission Sexta de l’EZLN.
Juan Villoro.
Adolfo Gilly.
Participation de la Commission Sexta de l’EZLN.
Transfert aux installations du CIDECI à  San Cristóbal de Las Casas, Chiapas, à partir de 14:00 hrs.
Dimanche 3 mai. CIDECI. 18:00-21:00.
Sergio Rodríguez Lazcano.
Luis Lozano Arredondo.
Rosa Albina Garavito.
Participation de la Comissión Sexta de l’EZLN.
Lundi 4 mai. CIDECI. 10:00 a 14:00.
María O’Higgins.
Oscar Chávez (enregistrement).
Guillermo Velázquez (enregistrement).
Antonio Gritón. Présentation de l’Exposition Graphique “L’Hydre Capitaliste ».
Efraín Herrera.
Participation de la Commission Sexta de l’EZLN.
Lundi 4 mai. CIDECI. 17:00 a 21:00.
Eduardo Almeida.
Vilma Almendra.
María Eugenia Sánchez.
Alicia Castellanos.
Greg Ruggiero (écrit).
Participation de la Commission Sexta de l’EZLN.
Mardi 5 mai, CIDECI. 10:00 a 14:00.
Jerónimo Díaz.
Rubén Trejo.
Cati Marielle.
Álvaro Salgado.
Elena Álvarez-Buylla.
Participation de la Commission Sexta de l’EZLN.
Mardi 5 mai. CIDECI. 17:00 a 21:00.
Pablo Reyna.
Malú Huacuja del Toro (écrit).
Javier Hernández Alpízar.
Tamerantong (video).
Ana Lidya Flores.
Participation de la Commission Sexta de l’EZLN.
Mercredi 6 mai. CIDECI. 10:00 a 14:00.
Gilberto López y Rivas.
Immanuel Wallerstein (écrit).
Michael Lowy (écrit).
Salvador Castañeda O´Connor.
Pablo González Casanova (écrit).
Participation de la Commission Sexta de l’EZLN.
Mercredi 6 mai. CIDECI. 17:00 a 21:00.
Karla Quiñonez (écrit).
Mariana Favela.
Silvia Federici (écrit).
Márgara Millán.
Sylvia Marcos.
Havin Güneser, du Kurdish Freedom Movement.
Participation de la Commission Sexta de l’EZLN.
Jeudi 7 mai, CIDECI. 10:00 a 14:00.
Juan Wahren.
Arturo Anguiano.
Paulina Fernández.
Marcos Roitman (écrit).
Participation de la Commission Sexta del EZLN.
Jeudi 7 mai, CIDECI. 17:00 a 21:00.
Daniel Inclán.
Manuel Rozental.
Abdullah Öcalan, du Kurdish Freedom Movement (participation écrite).
John Holloway.
Gustavo Esteva.
Sergio Tischler.
Participation de la Commission Sexta de l’EZLN.
Vendredi 8 mai. CIDECI. 10:00 a 14:00.
Philippe Corcuff (video).
Donovan Hernández.
Jorge Alonso.
Raúl Zibechi.
Carlos Aguirre Rojas.
Participation de la Commission Sexta de l’EZLN.
Vendredi 8 mai. CIDECI. 17:00 a 21:00.
Carlos González.
Hugo Blanco (video).
Xuno López.
Juan Carlos Mijangos.
Óscar Olivera (video).
Participation de la Commission Sexta del EZLN.
Samedi 9 mai. CIDECI. 10:00 a 14:00.
Jean Robert.
Jérôme Baschet.
John Berger (escrito).
Fernanda Navarro.
Participation de la Commission Sexta de l’EZLN.
Clôture…
Troisièmement.
– Jusqu’au 29 avril 2015 nous avons confirmé l’inscription de 1 528 personnes. Parmi elles: 764 disent être adhérentes à la Sexta, 693 disent ne pas être adhérentes, 117 disent être des médias libres autonomes alternatifs ou comme ils s’appellent, et 8 collaborent avec les médias commerciaux.
Quatrièmement.
– Ceux qui n’arrivent pas à s’enregistrer pour la journée du 2 mai 2015, pourront le faire directement au CIDECI à San Cristobal de Las Casas, Chiapas.
C’est tout pour l’instant.
Bon voyage.
Depuis la conciergerie.
SupGaleano.
Avril 2015.
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La tempête, la Sentinelle et le Syndrome de la vigie

source.

 

Traduction collective (@ValKaracole, @EspoirChiapas, et moi) du communiqué de l’EZLN publié le 1er avril. Vous pouvez donc retrouver cette traduction sur le site d’Espoir Chiapas, ainsi que sur le site de Liaison Zapatiste.

Le sⒶp

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Chèr-e-s ? Ami-e-s et enemi-e-s : euh… bon… c’est que… c’est à dire… vous souvenez-vous qu’à la fin du texte du 19 Mars 2015 « Sur l’Hommage et le Séminaire » nous vous avions mit que l’organisation de ce séminaire était une pagaille ? Eh bien, nous  faisons ce que nous promettions : l’adresse électronique où vous envoyez vos données d’enregistrement est mauvaise, c’est pas ça,  c’est erroné, etc. 
L’adresse correcte est [email protected]
Ok, ok, ok, c’est pour moi. Cordialement: Ma pomme à moi!

La tempête, la Sentinelle et le Syndrome de la vigie.

 

 

 

Avril 2015. 
Aux Companeroas de la Sexta :
Aux Intéressé-es :
En dépit des apparences, ceci est une invitation… ou un défi ?
Si vous êtes adhérents à la Sexta, si vous êtes un média libre, autonome, alternatif, indépendant ou comme vous vous présentez, si vous êtes intéressés par la pensée critique, donc, prenez pour vous cette invitation au Séminaire « La Pensée Critique face à l’Hydre Capitaliste ». Si, en plus d’accepter cette invitation, vous voulez y assister, s’il vous plaît, suivez ce lienhttp://enlacezapatista.ezln.org.mx/registro-al-seminario-de-reflexion-y-analisis-el-pensamiento-critico-frente-a-la-hidra-capitalista/ 
Si vous avez été invitée, invité, invité-e comme intervenant-e, une missive similaire à celle-ci arrivera par le même biais que celui par lequel on vous a contacté. La différence se trouve que dans la carte d’invitation aux intervenant-e-s se trouve une « clause secrète ».
Bien l’invitation est, comme qui dirait, l’enveloppe
Dedans, plus en bas et à gauche, se trouve…

Le Défi.

Oh je sais. Les classiques débuts des réflexions zapatistes: déconcertants, anachroniques, déplacés, absurdes. Comme réticents, comme juste comme ça, comme « on les pose là », comme « là, vous voyez », comme « ça va de soi ». Comme si vous jetiez une pièce de puzzle et que vous espériez qu‘il soit évident que ça ne décrit pas une partie de la réalité, mais qu’ils imaginent l’image complète. Comme si vous regardiez le puzzle déjà terminé, avec ses formes et couleurs parfaites, mais grâce aux bords des pièces visibles, comme en notant que l’ensemble l’est grâce aux parties, et, clairement que chaque partie prend son sens dans sa relation avec les autres.

Comme si la réflexion zapatiste appelle à voir qu’il manque ce qu’il manque, et pas seulement ce qu’il y a, ce qui se perçoit immédiatement.
Un peu comme ce qu’a fait Walter Benjamin avec « l’Angelus Novus » de Paul Klee. En réfléchissant sur la peinture, Benjamin la « complète »: il voit l’ange, mais aussi il voit que l’ange voit, il voit jusqu’à ce qu’il soit frappé par ce qu’il voit, il voit la force qui l’agresse, il voit l’empreinte brutale. Il voit le puzzle complété : 
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Angelus Novus – Paul Klee

« Il y a une peinture de Klee qui s’appelle Angelus Novus. Dans celle-ci on voit un ange qui parait sur le point de s’éloigner de quelque chose qui le paralyse. Ses yeux regardent fixement, il a la bouche ouverte et les ailes étendues; c’est ainsi qu’on peut s’imaginer l’Ange de l’Histoire. Son visage est tourné vers le passé. Où nous percevons une chaîne d’évènements, lui voit une catastrophe unique qui amoncelle ruine sur ruine et les jette à ses pieds. Il voudrait bien rester, réveiller les morts et reconstruire ce qui est en pièce, mais depuis le Paradis souffle un ouragan qui s’enchevêtre dans ses ailes, et qui est tellement fort que l’ange ne peut plus les fermer. Cet ouragan le pousse irrésistiblement vers le futur, auquel il tourne le dos, alors que les débris s’élèvent face à lui jusqu’au ciel. Cet ouragan c’est ce que nous appelons progrès. » (X, « Thèse sur la philosophie de l’histoire »)

Donc c’est comme si nos réflexions étaient un défi, une énigme de Sphinx, un défi de Mr. Bane, un passe-partout dans les mains du Joker alors qu’il demande : « Pour quoi êtesvous si sérieux ? ».
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Comme si le chat-chien, super héros et super vilain, Sherlock et Moriarty, faisait irruption avec une avalanche de questions : que regardons-nous ? pour quoi ? jusqu’à quand ? depuis quand ? dans quel but ? 
C’est comme si nous pensions au monde, interrogeant sa tournure maladroite, débattant de sa course, défiant son histoire, contestant la rationalité de ses évidences.  
C’est comme si, pour un moment à peine, nous étions… 
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La Sentinelle.

 

Vous pouvez voir que, d’habitude, dans une installation militaire il y a des postes en périphérie. On les appelle « Postes d’Observation », « Postes de Garde » ou « Postes de la Vigie ». Le travail de ces postes est de surveiller les alentours et les accès à l’établissement, de façon à savoir ce ou qui approche ou bouge ou reste aux alentours du lieu. Bien, ces postes de surveillance (dans les campements zapatistes on les appelle « le relais », j’en ignore la raison; par exemple, nous disons « t’es de relais à 00h00 », « la relève du relais est à 12h00 », etc.) prévient ou avertit le reste de l’installation, et retient ou détient qui tente de rentrer sans autorisation. Celui qui occupe le poste d’observation c’est le garde, la vigie, la sentinelle. En plus d’observer et d’être attentif à ce qui se passe, la sentinelle est celui qui donne l’alarme en cas d’attaque et face à toute éventualité.
Selon nous, femmes et hommes zapatistes, la réflexion théorique, la pensée critique fait ce travail de sentinelle. Celui qui travaille avec la pensée analytique, c’est son tour de garde au poste de vigie. Je pourrais m’étendre sur la place de ce poste dans le tout, mais pour l’instant il suffit de dire que c’est une partie aussi, rien de plus, mais rien de moins. Je dis ça pour celles, ceux et celleux (ne pas oublier l’égalité de genre et la reconnaissance de la diversité) qui prétendent :
.- Soit être au-dessus et en-dehors du tout, comme quelque chose à part, et se cacher derrière « l’impartialité », « l’objectivité », « la neutralité ». Et qui disent qu’ils analysent et réfléchissent depuis l’asepsie d’un impossible laboratoire matérialisé dans la science, la chaire, la recherche, le livre, le blog, le credo, le dogme, la consigne.
.- Soit qui détournent leur rôle de vigies et s’attribuent celui de nouveau grand-prêtres doctrinaires. Tout en étant à peine des sentinelles, ils se comportent comme s’ils étaient le cerveau dirigeant se changeant en tribunal pénal selon leur convenance. Et depuis là-bas ils ordonnent ce qui doit être fait, ils jugent et absolvent ou condamnent. Bien qu’il faille leur reconnaître que le fait que personne ne leur prête attention, démontrant que la réalité est toujours rebelle, ne les inhibe pas dans leur délire (éthylique, pas peu de fois).
La sentinelle a quelque chose à voir avec le poste de surveillance en question. Mais nous reviendrons là-dessus dans l’une ou l’autre de nos interventions durant le séminaire.
Pour l’instant, il suffit de dire que, accablé, dépassé par la tâche d’observation critique dans un monde trompeusement instantané, lors de son tour de garde, le vigile peut tomber dans…
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Le Syndrome de la Vigie.

 

Bon, en fait il se trouve que la sentinelle « épuise » sa capacité de vigilance après un temps.
Cet « épuisement » (que nous, femmes et hommes zapatistes appelons « le syndrome de la vigie ») consiste, grosso modo, en ce que la personne qui est au poste de surveillance développe, après un temps où il est de garde, une espèce de « perception en boucle » ou « constance de la perception ». C’est-à-dire qu’il reproduit dans sa perception consciente encore et encore la même image, comme si rien ne changeait, ou comme si les changements faisaient partie de la normalité même de l’image. Cela a à voir, je suppose, avec quelque chose de la perception visuelle, mais aussi avec le désir que rien ne vienne altérer la routine. Ainsi, par exemple, le vigile ne souhaite pas qu’un danger survienne, et ce désir il le projette sur ce qu’il surveille. « Tout va bien, il ne va rien arriver de mal », se répète-t-il encore et encore, et ce désir se projette sur son évaluation de la réalité. Son objectif est de pouvoir remettre un rapport de surveillance laconique: « rien de nouveau« .
Ce que je vous explique est le fruit d’une observation empirique, pas d’une étude scientifique. Après des années et des années de vigilance, c’est ce que nous concluons de notre propre (et réduite) expérience. Avec le doute persistant de science ou us et coutumes, nous demandons à quelqu’un s’il en est question en neuroscience. Il nous a dit que le phénomène existe, bien que ne soit pas précisé le mécanisme qui le provoque (avant que vous ne vouliez me mettre en travers de la gorge les différents courants ou positions en psychologie, je précise que la seule chose confirmée c’est que le phénomène est réel, vérifiable). Bon maintenant, pourquoi ça arrive ? bon, voyez vous-même – il serait bon que,  par rapport à ça, vous vous mettiez d’accord sur ce qu’est l’objet de connaissance de la « science » de la psychologie -.
Bon, cette personne nous a expliqué ce qu’est « l’attention sélective » et nous a envoyé un livre de ceux d’avant (c’est-à-dire qu’on comprend ce qui est expliqué). En quelques mots, il s’agit du fait que nous ne portons attention seulement qu’à une petite partie de ce que nous voyons à un moment donné et que nous ignorons le reste. Bon, hé bien ce reste que nous ignorons c’est la « cécité au changement » ou « cécité par inattention ». C’est comme si, en filtrant les parties de l’image que nous voyons, nous devenions aveugles à ce que nous n’avons pas sélectionné comme important.
Pour l’instant nous n’allons pas développer ceci, mais, en résumé, le « syndrome de la sentinelle » consiste en ce que:
a).- Tout n’est pas surveillé, mais juste une partie de ce tout. 
b).- Lorsqu’il se « fatigue », le garde ne perçoit plus les changements qui se présentent dans la zone surveillée parce qu’ils lui sont imperceptibles (c’est-à-dire, ils ne sont pas dignes d’intérêt).
Pour compenser cela, nous utilisons divers moyens :
L’un d’eux c’est la surveillance non directe, la « vision périphérique » ou, en langage courant, « regarder du coin de l’œil ». C’est que le regard indirect permet de détecter les altérations de la routine. Il doit aussi y avoir une explication de cela dans la neuroscience, mais je crois que nous manquons d’études.
Les autres manières de parer à la fatigue de la sentinelle, sont : mettre deux vigiles ou plus couvrant le même point; ou réduire le temps de surveillance et augmenter la fréquence de la relève.
Il peut et il y a d’autres manières pour que la tâche de la sentinelle soit accomplie.
Mais l’important c’est qu’il faut être attentif à tout signal de danger. Il ne s’agit pas alors d’avertir du danger lorsqu’il est déjà là, mais de regarder les indices, les évaluer, les interpréter, en somme, les penser de façon critique.
Par exemple: ces gros nuages à l’horizon, est-ce qu’ils signifient que vient une pluie passagère ? quelle est son intensité ? elle se dirige vers ici ou elle s’éloigne
Ou est-ce quelque chose de plus grand, de plus terrible, de plus destructeur ? S’il en est ainsi, il faudra alerter tout le monde de l’imminence de…

La Tempête.

 

Bon, l’affaire c’est que nous, hommes, femmes, zapatistes, nous voyons et nous entendons que s’approche une catastrophe dans tous les sens du terme, une tempête.
Mais…, il se trouve que nous, femmes, hommes, zapatistes, nous voyons et entendons aussi que des personnes ayant de grandes connaissances disent, parfois en livrant leur parole, toujours avec leur comportement, que tout continue comme avant.
Que ce que nous présente la réalité ne sont que de petites variations qui n’altèrent en rien d’important le paysage.
C’est-à-dire que nous, femmes, hommes, zapatistes, nous voyons une chose, et eux une autre.
Parce que nous voyons que sont toujours utilisées les mêmes méthodes de lutte. On continue avec les marches, réelles ou virtuelles, les élections, les enquêtes, les meetings.  Et, de façon concomitante, surgissent et se développent les nouveaux paramètres du « succès », une espèce d’applaudimètre qui, dans le cas des marches de protestation, est inversé: mieux tu te portes (c’est-à-dire moins tu protestes), plus grand est sont succès. Et des organisations des partis politiques, se font, des plans sont tracés, des stratégies et des tactiques, en faisant de véritables tour d’adresse avec les concepts.
Comme si étaient équivalents État, Gouvernement et Administration.
Comme si l’État était le même, comme s’il avait les mêmes fonctions qu’il y a 20, 40, 100 ans.
Comme si le système était aussi le même et de même les formes de soumissions, de destruction. Ou, pour le dire à la manière de la Sexta: les mêmes formes d’exploitation, répression, discrimination et spoliation.
Comme si en haut le Pouvoir avait maintenu son fonctionnement invarié.
Comme si l’hydre n’avait pas régénéré ses multiples têtes.
Nous pensons donc que chez nous ou chez eux, il y a le « syndrome de la sentinelle ».
Et nous, hommes, femmes, zapatistes, nous regardons du coin de l’œil ces mouvements dans la réalité. Nous portons alors une plus grande attention, nous montons au plus haut de l’arbre fromager pour essayer de voir plus loin, non pas ce qui se passe, mais ce qui vient.
Bon, hé bien ce que nous voyons n’a rien de bon.
Nous voyons qu’arrive quelque chose de terrible, plus destructeur si c’était possible.
Mais d’autres fois nous voyons que celles et ceux qui pensent et analysent ne disent rien de tout ça. Ils continuent de répéter la même chose qu’il y a 20 ans, 40 ans, un siècle.
Et nous voyons que des organisations, des groupes, des collectifs, des personnes, continuent de même, présentant de fausses options excluantes, jugeant et condamnant l’autre, le différent.
Et plus : nous méprisant pour ce que nous disons voir.
Bon alors, vous voyez, nous sommes zapatistes. Et cela veut dire beaucoup de choses, tellement que dans les dictionnaires de votre langue il n’existe pas de mot pour ça.
Mais ça veut aussi dire que nous pensons toujours que nous pouvons nous tromper. Que peut-être tout continue sans changements fondamentaux. Que peut-être le Commandeur continue de commander de la même manière qu’il y a des décennies, des siècles, des millénaires. Qu’il se peut que ce qui vient ne soit rien de grave, mais à peine une décompensation, un réarrangement de ce qui ne vaut même pas la peine.
Donc ou bien aucune pensée, analyse, théorie, ou bien la même chose que toujours.
Alors nous, hommes, femmes, zapatistes, nous pensons que nous devons demander à d’autres, d’autres calendriers, de géographies différentes, ce qu’ils voient.
Je crois que c’est comme quand à un malade on lui dit que oui en effet, c’est très grave, c’est-à-dire qu’il est « foutu », comme on dit ici. Et donc bon, comme on dit, il faut chercher une deuxième opinion.
Nous disons alors que la pensée, la théorie, sont en train d’échouer. Que ce soit la nôtre qui échoue, que ce soient les autres pensées qui échouent. Ou peut-être que ce sont les deux qui échouent.
Bon donc, nous sommes méfiants, méfiantes, bien évidemment. Mais oui nous faisons un peu confiance aux compañeras, compañeros et compañeroas de la Sexta. Mais nous savons bien que le monde est très vaste, qu’il existe des autres qui elles, eux, elleux aussi se dédient à ça, penser, analyser, regarder.
Nous pensons alors que nous avons besoin de penser le monde, et aussi de penser de cette manière chacun son calendrier et sa géographie.
Et nous pensons que ce serait encore mieux si nous faisions maintenant une sorte d’échange de pensées. Pas comme on parle d’échange de marchandises, comme dans le capitalisme, mais comme si nous faisions un marché moi je te dis ce que je pense et toi tu me dis ce que tu penses. Ou comme un réunion de pensées.
Mais nous ne pensons pas alors qu’il s’agit d’une réunion et rien d’autre, mais qu’elle doit être grande, très grande, mondiale dit-on.
Et bon, nous, hommes, femmes, zapatistes, nous ne savons pas grand chose. Enfin peut-être en luttant savons-nous quelque chose de nos compañeroas, compañeras y compañeros de la Sexta.
Nous voyons alors que ces réunions de pensées sont appelées en certains lieux « séminaires », nous croyons que parce que « séminaire » veut dire « pépinière » c’est-à-dire qu’ici se trouvent des graines qui parfois grandissent vite et parfois prennent leur temps. 
Et donc nous disons que nous faisons une pépinière d’idées, d’analyses, de pensées critiques de « où en est actuellement le système capitaliste ».
Alors le séminaire ou pépinière n’est pas un lieu unique ni dans un temps unique. Mais qu’il dure et qu’il est en plein d’endroits.
Et alors, hé bien c’est pour ça que nous disons que c’est disloqué, c’est-à-dire pas tout en un seul lieu, mais en plein de morceaux et en plein d’endroits. Et nous disons que c’est mondial, bon, hé bien parce que dans tous les mondes il y a des pensées critiques, qui se demandent ce qui se passe, pourquoi, quoi faire, comment, et ces choses qui se pensent dans la théorie.
Mais alors, nous pensons, ça commence en un lieu et en un temps.
Alors, hé bien, commence quelque part cette pépinière collective, et ce lieu est un escargot zapatiste. Pourquoi? Et bien parce qu’ici les peuples zapatistes, nous utilisons l’escargot pour alerter et pour appeler le collectif.
Et donc, par exemple, s’il y a un problème de la communauté, ou une affaire à résoudre, hé bien on joue de l’escargot et hop tout le village sait qu’il y a une réunion du collectif pour que la pensée dise sa parole.
Ou pour voir comment faire pour résister.
Nous disons donc que l’escargot est un instrument de la sentinelle. Avec lui il prévient qu’il y a un danger.
Le lieu est donc, hé bien, un escargot zapatiste: le caracol d’Oventik, montagnes du sud-est mexicain, Chiapas, Mexique.
Et la date du commencement c’est le 3 mai. Pourquoi le 3 mai ?
Bon, chez nos peuples c’est le jour des semis, de la fertilité, de la récolte, de la graine. C’est le jour de la Sainte Croix.
Les peuples ont pris l’habitude de planter une croix là où naît la rivière, le ruisseau ou la source qui donne vie au village. C’est comme ça qu’on signale que c’est un lieu sacré. Et c’est sacré parce que c’est l’eau qui donne la vie. Alors le 3 mai c’est le jour pour demander de l’eau pour la semence et la bonne récolte. Les habitants vont alors là où naît l’eau pour lui faire des offrandes. C’est-à-dire qu’en parlant à l’eau, ils lui donnent leurs fleurs, ils lui donnent leur tasse d’atole, leur encens, leur bouillon de poulet sans sel. Chez d’autres peuples ils lui donnent un petit verre de gnôle, mais chez les peuples zapatistes l’alcool est interdit et donc ils donnent à l’eau un rafraîchissement. Le bouillon de poulet qu’on donne à l’eau est sans sel, pour que l’eau ne se dessèche pas. En même temps qu’ils sont dans cette cérémonie d’offrande, ils jouent de la musique et tou-te-s, enfants, jeunes, ancien-ne-s commencent leur danse. Et quand l’offrande prend fin, commence la communion du peuple. Ils répartissent la nourriture qu’ils ont amenée : atole aigre, poulet, haricots, calebasse. Tout ce qui est nourriture, ils le mangent là collectivement, près de la naissance de l’eau. Et quand c’est fini, ils rentrent chez eux. Et alors par une pure allégresse, ils continuent de danser dans le village et ils mangent ensemble et ils prennent un café avec du pain. Il y a aussi des [email protected] zapatistes qui sont maçons, et alors ils le fêtent aussi et ils racontent qu’ils font une croix de n’importe quel bois qu’ils trouvent et qu’ils la posent quand ils commencent la construction. Ils disent que c’est parce que c’est de la responsabilité du travailleur. C’est-à-dire que le travailleur devient ainsi responsable de la construction et que ça lui donne l’envie que ce soit bien, parce que c’est à lui qu’on doit que ce soit bien.
Alors bon voilà vous savez. Là vous voyez. Accepter ou non le défi, à vous de jouer.
Attention : ce qui suit est seulement pour les intervenant-e-s. C’est-à-dire que ça ne sera que sur les invitations formelles que nous envoyons aux intervenant-e-s. Ne le publiez donc pas parce que c’est une…

Clause secrète :

 

Tout ça pour que vous compreniez, comme on dit, le contexte du séminaire. 
Qu’attendons-nous de vous ? 
Eh bien, il faut comprendre que des gens viennent de loin, qui font le sacrifice de leur salaire et leur temps pour venir écouter ce que vous allez exposer. Ils ne viennent pas pour le plaisir, ni parce qu’ils vont gagner quelque chose. Ils ne viennent pas pour la mode ou par ignorance. Ils viennent peut-être parce qu’ils voient les nuages dans leurs horizons, parce que les pluies et les vents les frappent déjà, parce que la famine ne se soucie pas d’essayer de comprendre, parce qu’ils sentent l’orage approcher.
Tout comme nous, hommes, femmes, zapatistes, nous vous respectons, nous vous demandons de respecter ces personnes. Il y aura des infiltré-e-s bizarre, mais la plupart sont nos [email protected]. Ce sont des gens qui vivent et meurent en luttant, personne, à part nous, hommes, femmes, zapatistes, n’en garde la trace. Pour elleux, il n’y a ni musées, ni statues, ni chansons, ni poèmes, et leurs noms ne sont ni sur les rames de métro, ni les rues, ni les quartiers. Ils ne sont personne, c’est sûr. Et ce n’est pas en dépit de cela, mais c’est précisément pour ça que, pour nous, femmes, hommes, zapatistes, ils sont tout.
Ainsi donc, ne vous offensez pas, mais n’apportez pas de slogans, de dogmes, actes de foi, modes; ne répétez pas ce que d’autres ont déjà dit avant ou ailleurs; n’encouragez pas la pensée paresseuse; n’essayez pas d’imposer la pensée dogmatique; ne diffusez pas la pensée mensongère.
Nous vous demandons d’apporter votre parole et qu’elle provoque la pensée, la réflexion, la critique. Nous demandons que vous prépariez votre message, que vous l’aiguisiez, que vous lui donniez du lustre. Qu’avec l’honneur, non du milieu universitaire et de ses pairs, mais de celui qui le reçoit, il soit comme un tremblement ou une gifle, ou un cri. 
La graine qu’appelle ce séminaire ou pépinière nous disions, est celle qui questionne, provoque, encourage, pousse à continuer à penser et à analyser. Une graine pour qu’il y ait d’autres graines qui entendent qu’il faut pousser et fassent à leur manière, en fonction de leur calendrier et de leur géographie.
Oh, oui, nous le savons : cela ne va pas accroître votre prestige, ni votre compte bancaire, ni votre côte de popularité. Mais on verra si vous avez de nouveaux adeptes, disciples, troupeaux.
En effet, le seul signe de réussite ne se verra pas, et ce sera que dans de nombreux endroits, dans d’autres calendriers et diverses zones géographiques, d’autres hommes, d’autres femmes, d’autres autres, défient tout et discutent, débattent, questionnent, critiquent, imaginent, croient.
C’est ce que nous demandons. Seulement ça !
Depuis la conciergerie de la Petite École, accréditée maintenant comme « Office du protocole, de la conception et impression des invitations pour les mariages, les XV ans, les divorces, les baptêmes, les avancements frustrés, les séminaires et autres », en accrochant des enseignes qui disent « Ne te fies pas à aujourd’hui, pas plus que demain » , « Bouées de sauvetage sur demande  » ,  » Prenez votre lorgnette, pirate, barrez-barrez-le-tout-juridique-mon-cher-qu’est-ce-qui-se-passsssssssse » ,  » Dans cet établissement  pas de discrimination fondée sur la myopie ».
Le SupGaleano.
Mexique, avril 2015. 
Hep, hep. Arrêtez votre voiture. L’adresse électronique où vous envoyez vos informations d’enregistrement n’est pas correcte. Elles doivent être envoyées à : [email protected] Pour votre compréhension, merci (que les injures soient à l’amande, elles n’ont pas lieu d’être).
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LE CONCEPT DE LIBERTÉ DANS LES IDÉES ANARCHISTES

source.

 

Traduction d’un article paru le 3 mars sur le site Proyecto Ambulante, sur la conception anarchiste de la « liberté ». Si l’égalité ou la solidarité sont très souvent mis en avant, la liberté est bien trop souvent recouverte, voir étouffée, par une sécurité pour laquelle trop de gens sont prêts à la sacrifier. Pour les anarchistes, contrairement à la conception généralement admise d’une liberté s’arrêtant là où commence celle des autres, la liberté s’étend avec celle des autres…

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« La volupté de la destruction est une volupté créatrice. » Bakounine

 

LA LIBERTÉ EST, POUR LA PHILOSOPHIE ANARCHISTE, SON THÈME CENTRAL ; D’OÙ LE FAIT QU’ILS SE FONT APPELER LIBERTAIRES. POUR L’ANARCHISME, LA LIBERTÉ CONSTITUE UNE CONQUÊTE VITALE ET SOCIALE ; LA QUESTION N’EST PAS TANT QUE L’ÊTRE HUMAIN SOIT LIBRE DE FAÇON INNÉE, MAIS QU’IL TROUVE PRÉCISÉMENT LES CHEMINS POUR EXERCER SA LIBERTÉ CAR ELLE EST LA CARACTÉRISTIQUE PRIMORDIALE DE SON EXISTENCE.

À la marge de ce que purent penser les anarchistes du XIXe siècle, l’évolution des idées libertaires montre une philosophie plus vitaliste qu’idéaliste, sa conception de la liberté n’est pas abstraite mais marquée par une série de valeurs concrètes situées dans un monde en constant devenir. Dans la ligne de la pensée d’Albert Camus, c’est l’être humain, également dans la vie sociale, celui qui se montre capable (ou pas) de donner un sens à son existence ; la vie reste marquée pour l’anarchisme, en somme, par un effort constant de libération. Insistons sur le fait que cet effort se voit alors conditionné par une multitude de forces externes, d’où le fait que la lutte pour la liberté passe par l’instauration d’une société non répressive qui permette son développement. Il y en a qui ont défini, et nous ne pouvons être plus en accord, l’anarchisme comme une pratique de la libération (Formes et tendances de l’anarchisme, Rene Furth). Ne tomber dans aucune forme de naïveté, c’est être conscient que l’individu peut tomber, et il le fait trop souvent, dans une inertie contraire à tout compromis libérateur ; un motif supplémentaire pour insister sur un concept positif de la liberté, dans la construction d’une société aux conditions adéquates pour son exercice.

Comme il a été dit à de nombreuses reprises, la liberté anarchiste n’a rien à voir avec celle préconisée par le libéralisme, plus propre à un individu isolé et nécessaire à son exercice de l’exploitation de ses semblables et du privilège économique. Rappelons, une fois de plus, les mots de Bakounine : « La liberté sans le socialisme c’est le privilège, l’injustice. Le socialisme sans la liberté c’est l’esclavage et la brutalité ». Avant cela, Proudhon lui-même dit que la liberté isolée, sans vie sociale, produira « toujours moins de société que sous n’importe quel autre système ». La liberté de l’anarchisme est étroitement liée à la solidarité, au soutien mutuel ; la liberté personnelle, l’autonomie individuelle, n’est jamais reléguée, toute coercition est évitée, mais la nécessité de la vie communautaire doit être rappelé constamment. D’autre part, seule la pratique de la liberté génère une liberté plus grande, ce qui rend de fait tout système autoritaire incompatible avec l’anarchisme. C’est pourquoi, sont rejetés dans la philosophie anarchiste, aussi bien l’individu isolé, que le totalitarisme et toute forme autoritaire. Rappelons une fois encore les propos de Bakounine : « Rien n’est aussi dangereux pour la morale privée d’un homme que l’habitude du commandement. Le meilleur homme, le plus intelligent, le plus désintéressé, le plus généreux, le plus pur, se gâtera infailliblement et toujours à ce métier. Deux sentiments inhérents au pouvoir ne manquent jamais de produire cette démoralisation : le mépris des masses populaires et l’exagération de son propre mérite. Le pouvoir et l’habitude du commandement se convertissent pour les hommes, même pour les plus intelligents et virtuoses, en source de méchanceté intellectuelle et morale ».

La liberté pour l’anarchisme, en définitive, se réalise dans la vie sociale. Les autres concepts nécessaires à son plein exercice sont la solidarité, le soutien mutuel et le contrat libre.

Encore Bakounine :

« je ne suis véritablement libre qu’autant que tous les êtres humains qui m’entourent, hommes et femmes, sont également libres. La liberté est, au contraire, sa condition nécessaire et sa confirmation. Je ne saurais être plus véritablement libre qu’à travers la liberté des autres, de façon à ce que plus nombreux sont les hommes libres qui m’entourent et plus profonde et plus grande sa liberté, plus la mienne l’est. C’est, au contraire, l’esclavage des hommes qui pose une limite à ma liberté ; ou, ce qui revient au même, son animalité est une négation de mon humanité. La liberté, donc, est une chose extrêmement complexe, et avant tout éminemment sociale, puisque seulement en société, et au sein de la plus étroite égalité solidaire de chacun avec tous, elle peut se réaliser ».

Devançant ce qui sera étudié plus tard par la psychologie sociale, Bakounine nous rappelle que

« chaque homme que vous connaissez et avec lequel vous vous liez, directement ou indirectement, détermine votre être le plus intime, contribue à faire de vous ce que vous êtes, à constituer votre propre personnalité ».

La liberté implique, de manière évidente dans l’anarchisme, l’égalité. Cette égalité n’est pas, évidemment, l’uniformité : elle est plus, elle est l’acceptation de la diversité et de la complexité qui conduit à la négation de tout État. Face aux propositions libérales, formelles et finalement vides, la liberté anarchiste est réalisée en fonction des autres et de manière effective ; notre autonomie implique les autres, de même que dans un concert où les musiciens essayent de s’harmoniser entre eux sans qu’aucun des membres ne perde sa liberté individuelle. La philosophie anarchiste, comme nous le rappelle Herbert Read (Anarchie et ordre), n’est pas essentialiste, elle ne part d’aucun point de départ ; comme il a été dit antérieurement, la liberté chez l’être humain est une condition possible de son existence, sur l’individu retombe la responsabilité de la mener à terme. Insistons sur le caractère pragmatique de la philosophie anarchiste. Le choix de la liberté comme partie fondamentale de ses propositions situe l’anarchisme, certainement, comme la plus profonde et solide des théories politiques modernes. L’idée de liberté pour l’anarchisme ne peut se comprendre qu’en tenant compte de nombreux autres concepts : l’égalité, la pluralité, l’autonomie, l’éducation, la solidarité comme facteur de la cohésion sociale ou l’espace public comme dialogue et confrontation.

Dans ce coup d’œil sommaire sur le concept de liberté dans l’anarchisme, mentionnons Stirner, tout en rappelant sa difficile adaptation à la philosophie anarchiste. Son individualisme extrême, son exaltation de la liberté en tant que force vitale absolue, le fait sûrement tombé dans un certain irrationalisme et l’oppose à une grande majorité des penseurs anarchistes ; cependant, sa revendication de la souveraineté individuelle et sa lutte contre toute abstraction et toute transcendance, exprimées dans sa spectaculaire œuvre L’unique et sa propriété, méritent d’être rappelées. Pour les idées anarchistes, au mois pour la majorité, pour être prudent, l’être humain est éminemment social et seul en société il peut être libre ou esclave, de même qu’heureux ou malheureux. Le toujours pragmatique Malatesta assure : « Par conséquent, au lieu d’aspirer à une autonomie nominale et impossible, (l’être doit) chercher les conditions de sa liberté et de sa félicité dans l’accord avec les autres hommes, modifiant en accord avec eux telles institutions qui ne leur conviendrait pas ». La société libertaire, inutile de le dire, est contingente et non le résultat d’une quelconque loi naturelle, devenant possible ou non selon que le décident les êtres humains ; Malatesta, aussi éloigné de tout idéalisme et paraphrasant Bakounine, « la liberté d’un individu trouve, non pas sa limite, mais son complément dans la liberté des autres », considère cette assertion comme une belle aspiration ; cependant, il se souvient de la complexité et de la pluralité de la vie sociale, ce qui fait que les goûtes et besoins des autres supposent bien souvent une entrave à nos propres désirs. Il s’agit, cependant, d’une revendication de la nécessité d’accords mutuels et de la compréhension des conflits possibles et des désillusions qui, sans doute, existeront également dans une société libertaire.

 

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EGO ET ALTER-EGO D’UN LIBERTAIRE

Ce texte se veut une réponse, ou une manière d’ouvrir un débat, suite à la chronique mensuelle (août 2013) de Michel Onfray intitulé « Heurs et malheurs du libertaire » dans laquelle il donne sa définition « du » libertaire. A moins que ce n’ait été que le prétexte pour moi de mettre en mots mes pensées…

J’ai mis du temps avant de me décider à publier ce texte, mais les dernières prises de position du philosophe se revendiquant libertaire me pousse, bien des mois après, à le publier ici.

Vous trouverez le texte de Michel Onfray sur son site.

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« La liberté sans le socialisme c’est le privilège et l’injustice et le socialisme sans la liberté c’est l’esclavage et la brutalité. »

Bakounine

 

Camarade*, j’weareyou_1ai bien lu ton billet intitulé « Heurs et malheurs du libertaire » et j’aimerais revenir dessus, parce que le sujet me tient à cœur, me définissant moi-même comme libertaire. Si je ne suis pas certain de toujours vivre en libertaire, je pense par contre en être un militant sincère. Et sur ce point je ne peux que rejoindre ton introduction : « Se dire libertaire est assez facile, tâcher de vivre en libertaire s’avère plus difficile. » Tu nous expliques ensuite que ce n’est pas tant de vivre en libertaire qui est difficile que le fait que vivre ainsi parmi celles et ceux qui ne sont pas libres, reviendrait à être le reflet de leur propre servitude.

Fichtre, ne saurait-il y avoir de liberté ailleurs que dans les cœurs purs des libertaires ? La liberté ne serait-elle pas plutôt une image, l’obscur objet d’un désir – et donc d’un agencement ainsi que le dirait Deleuze – autour duquel nous tournons sans cesse pour en saisir les milles facettes ? Chacun n’en dévoile-t-il pas un fragment lorsque, depuis sont point de vue, il cherche l’émancipation ?

La domination est partie intégrante des « jeux » à l’œuvre dans nos relations interpersonnelles : jeux de séduction, de défiance, d’apprentissage, de dépendance etc. qui sont les piments de la vie, ce qui fait que nous aimons, nous détestons, nous restons indifférents… Ce qui fait de la domination une oppression c’est de l’ériger en système, d’en constituer nos institutions à qui nous déléguons le pouvoir d’agir sur nos vies. Je ne pense pas qu’une société libertaire puisse être le fait des seuls libertaires. Mais si j’ai bien compris ce texte, « le » libertaire tel que tu le définis ne se soucie pas de « faire société », il veut vivre en libertaire dans la société dans laquelle il évolue… sans se soucier de l’agencement de la liberté de ses contemporains.

Et c’est là que nous en revenons à la première partie de ton introduction : vivre en libertaire ne serait pas si difficile. Dans la suite du texte tu nous donnes en quelque sorte les grandes lignes de cette « éthique pratique, ou pratique éthique », que rend difficile à vivre l’autre, celui qui n’est pas libre. Je passe rapidement sur les « manques », les non-dits de ta démonstration, puisqu’à aucun moment il n’est fait référence aux luttes des femmes par exemples, pas plus d’ailleurs qu’aux luttes des minorités… Pourtant, la majorité c’est personne, la minorité c’est tout le monde est une idée qui me semble proche de la révolte libertaire. Sans oublier que tu passes sous silence l’un des fondement de la pensée anarchiste: l’anticapitalisme! Bref…

 

commune_de_parisTu commences avec un paragraphe assez obscure pour moi au sujet de vivre un maximum de liberté sans que « ce projet existentiel coûte à autrui en désagrément ». Jusque là je suis sans problème, reconnaissant ici la conception « classique » de la liberté, vue comme s’arrêtant là où commence celle de l’autre. Je comprends encore lorsque tu uses de la métaphore des châteaux de servitude, opposés à la chaumière libertaire. Encore que je ne sois pas certain de comprendre à quels termes ni à quel contrat tu fasses référence. Mais ensuite lorsque tu parles de la stigmatisation de « la cruauté ou l’égoïsme du libertaire » j’avoue ne pas très bien comprendre. La cruauté fait-elle référence aux attentats ou à ce qu’on a appelé « la propagande par le fait »? Peut-être les libertaires sont-ils cruels dans leurs dénonciations de tous les abus (et de celles et ceux qui les commettent), pour ceux qui en sont les victimes plus ou moins volontaires ? (je crois comprendre que cette seconde option est la tienne, en référence aux reflets de la servitude des autres). Mais là encore, je ne pense pas que la Liberté soit l’apanage des libertaires.

Mais pour l’égoïsme, je ne vois pas. Dans mes activités militantes – depuis 1995 j’évolue dans les milieux libertaires d’ici et même d’ailleurs – il m’est arrivé en tant que libertaire d’être taxé de bien des maux mais l’égoïsme n’en a jamais été. Il faut dire que dans ma pratique militante, la solidarité est une arme, l’égoïsme un suicide! Mais c’est vrai que je suis libertaire tendance « béru », ou anarcho-punk, comme certains marxistes sont de tendance Groucho. Les feuilles de l’arbre de ma généalogie politique porteront, lorsqu’elles se ramasseront à la pelle, plus de noms d’artistes, de poètes, de troubadours et des milliers d’anonymes qui ont vécu jusqu’au bout leur engagement que de philosophes et de théoriciens… L’anarchie est née chez moi dans la pratique du DIY (Do It Yourself), même si elle s’est ensuite bien sûr nourrie des écrits de nos illustres prédécesseurs, Bakounie, Proudhon, Kropotkine… Même si souvent ce sont leurs écrits sur d’autres thèmes qui m’ont marqué, plus que leur pensées directement politiques. Mais surtout j’ai puisé dans les expériences révolutionnaires d’esprit libertaire : la commune, la révolte de Krondstadt, la Makhnovtchina, l’Espagne de 36, mai 68, l’insurrection zapatiste et toutes les résistances créatrices d’autres possibles : squats, ZAD, TAZ de toutes sortes.

Je sais que dans chacune de ces luttes les libertaires étaient présents et que dans chacune de ces luttes, d’autres aussi étaient présents. Parce que lorsqu’on se confronte au réel, nos propres divergences – entre synthésistes et plate-formistes, anarcho-communistes et fédéralistes-libertaires, anarchistes individualistes et collectivistes, autonomes et organisés – s’estompent, ou plutôt convergent. Et même avec les courants d’autres familles politiques, le faire permet souvent de dépasser le prêt-à-penser. Mais à aucun moment dans ma vie je n’ai eu l’impression qu’il était facile de « se construire liberté »… surtout quand on pense que la liberté des autres, loin de limiter la nôtre, l’étend encore, comme dans la conception bakouninienne du terme, dans un monde où la liberté « est la chose la moins bien partagée » comme tu le fais justement remarquer. Surtout quand les institutions de la société capitaliste nous élèvent en batterie pour faire de nous de la chair-à-pognon, et que la liberté est alors d’abord révolte. Et se révolter, me semble-t-il, n’a rien d’évident.

 

makhnovtchinaTu évoques ensuite l’athéisme. Oui, le combat libertaire se livre aussi contre l’emprise des religions et ce combat attire en effet bien des inimitiés de la part de celles et ceux qui tirent profit du pouvoir religieux et de certains croyants fanatisés. Et comme tu le dis : « On peut préférer la liberté à n’importe quel dieu sans insulter ceux qui croient à leurs divinités. »

En effet, il est même souhaitable de ne pas insulter les croyants, même au nom de la raison. Parce que l’insulte n’est jamais l’arme de la raison, mais plus sûrement de la déraison. Mais il doit être possible également de critiquer les religions sans que cela soit pris comme une insulte. Pour cela, le mieux est peut-être de ne pas tomber dans un catéchisme athée.

De plus, lorsque le climat est à la stigmatisation des croyants d’une religion – comme le sont en ce moment les musulmans ou comme le furent les juifs en d’autres temps – il n’est peut-être pas judicieux de hurler avec les loups. Mais si on le fait, encore faut-il savoir prendre ses distances très clairement d’avec la meute, en s’en prenant non aux croyants mais aux croyances, aux Églises établies bien plus qu’à celles et ceux qui y prient. Parfois, quand ce qu’on a à dire, même si on a le droit de le dire, n’est pas plus pertinent qu’un silence, il vaut mieux se taire.

Alors non, il n’est pas facile de vivre en athée, sans réciter son catéchisme ou faire du prosélytisme… et pas seulement à cause du regard de l’autre, des croyants, mais aussi parce qu’être athée c’est traquer en soi les réflexes de la ritualisation, de la superstition. Le fait de se préparer pour un événement ou de se mettre en condition pour écrire, par exemple. Ces moments où la raison fait place à la pensée magique, quand la raison nous laisse seul face à une situation inédite ou qu’au contraire elle nous abandonne à un état qui s’apparente à la transe recherchée. Lutter contre les croyances c’est aussi lutter contre nos propres facilités… ce qui doit aider à comprendre que l’autre peut lui aussi lutter contre ses propres « démons », ses propres dieux. (Sur le sujet, lire le texte de Brasiers & Cerisiers) Alors il me semble qu’il est loin d’être facile de vivre en remettant en cause nos croyances, ces petits rituels que nous nous constituons comme autant de raccourcis dans nos raisonnements.

 

 espagne1936Tu abordes ensuite le terrain politique. Si je ne me soucie guère en effet « de droite et de gauche » – encore que, et bien que je lui préfère l’opposition entre émancipation et réaction – ce n’est pas tant par soucie de la justice ou de la vérité que par méfiance vis à vis de la politique politicienne. Je doute de la pertinence de l’organisation politique de la société autour de partis basés sur une idéologie.

Il y a peu j’ai regardé le web-documentaire sur le NPA et j’ai été choqué par un échange entre une militante et un maire auprès de qui elle cherchait un parrainage pour la présidentielle. Pendant la discussion le maire en question expliquait qu’il ne voulait parrainer personne car dans les petits villages comme le sien « on ne fait pas de politique ». On ne fait pas de politique ? La politique se résumerait à choisir son parti ? Je ne le pense pas ! Le fait politique n’est pas cette politique politicienne mais bien s’occuper de la « chose publique ». Or, il s’agit bien pour les élus de terrain, dans notre démocratie représentative, de gérer – chacun à son niveau – la chose publique et le vivre ensemble.

En tant que libertaire, je suis pour une démocratie directe. Je pense que ce qui concerne la chose publique doit être débattue directement par les gens. Que le peuple reprenne ses affaires en main. Toutefois on ne peut faire abstraction du poids de la structure politicienne dans nos représentations politique, ni du découpage droite-gauche, à moins de dédaigner la réalité et de ne vivre que dans le monde des idées. Ce qui a été de l’ordre de l’idéologie s’est déposé au fil du temps aussi dans nos comportements et nos actions. Il est donc difficile de balayer d’un revers de main l’histoire de la lutte pour l’émancipation et la justice sociale, ce que tu reconnais, timidement, toi-même quand tu écris: « la droite a moins souvent fait que la gauche pour la justice sociale ».

Venons-en à cette phrase : « La droite le récuse parce qu’il est de gauche ; la gauche le refuse parce qu’on le classe à droite quand il affirme préférer une vérité de droite à une erreur de gauche. » Intéressons-nous à la seconde partie de la sentence. Selon toi, les libertaires doivent préférer une vérité de droite à une erreur de gauche.

Déjà, je trouve étrange d’opposer vérité et erreur. Ça donne un drôle de sens à « vérité ». Alors que j’entends par « vérité » tout ce qui est vrai, lorsque le mot est opposé à mensonge ; lorsqu’il est opposé à erreur je comprends « vérité », comme unique bonne réponse, ce qui est juste, correct. Un peu comme lorsqu’à l’école les profs parlent de fautes (lexique de la morale, la religion) dans un devoir de maths ou une dictée, alors que ce ne sont là que des erreurs…

Quant à moi je préfère une erreur de gauche à une « vérité » de droite parce qu’on apprend de nos erreurs. Par contre je pense qu’une vérité ne peut être ni de droite ni de gauche, qu’une vérité de droite n’est qu’une vérité vue depuis un point de vue de droite. Et puis que peut-on apprendre d’une vérité ? Une vérité est un fait établi. On apprend de ce qui nous a mené à établir cette vérité, des erreurs qui nous ont fait trébucher sur le chemin de cette vérité. En ce sens non plus je n’ai pas l’impression qu’il soit facile de fouler en libertaire le terrain politique…

sagahonDans le dernier paragraphe, tu mets en garde contre toutes les tribus « construites sur la classe sociale, le sol natal, le sang du lignage, la caste institutionnelle, la secte religieuse, l’appartenance politique sur le papier, la préférence sexuelle, l’esprit de corps, la profession… ». J’approuve car ce que j’apprécie dans le courant de pensée libertaire, c’est justement qu’il existe une pensée individualiste. Un réflexe d’être humain attaché à rien de plus grand que lui-même… Réflexe précieux dès lors que la puissance collective créée devient oppression pour celles et ceux qui la constituent. Si le collectif peut décupler l’intelligence, il peut aussi n’être que la caisse de résonance de nos plus vils instincts. C’est ce qui fait que les libertaires, les anarchistes, se sont élevés contre le fascisme et contre le totalitarisme rouge. Je pense là en particulier aux révoltés de Krondtstadt, à la makhnovtchina et aux révolutionnaires espagnols qui ont eut à lutter à la fois contre les rouges et les blancs.

Tu listes ensuite quelques vieilles branches (dans le sens amical, genre « hé, salut vieille branche ! ») de l’arbre généalogique « du » libertaire. Liste qu’il est difficile de renier vu le prestige des noms, même si il n’est pas ici question pour moi de prétendre suivre chacun de ces auteurs dans toute la complexité de leurs pensées. De plus je dois bien avouer ma totale ignorance d’Aristippe (certainement un oubli dans ma culture, mais il y en a tant) que ton texte aura eu le mérite de me faire rencontrer.

Ne pas faire partie de tribus, « repliées sur elle-même, élitistes et électives, actives en promotion du même et en éviction du dissemblable, intrigantes et utiles à leur propre promotion ». Mais quel cercle social ou réseau ne correspond pas, plus ou moins, à cette définition ? Vouloir s’abstraire du monde ne correspond-il pas aussi à cette définition ? Plus replié sur soi-même dans sa tribu ou en retrait du monde ? Plus élitiste en restant entre personnes qui partagent un point commun ou en ne partageant rien avec le monde ? Est-ce plus électif de former une association, ou d’estimer qu’il ne peut y avoir d’élu digne de soi ? Je ne pose même pas la question concernant l’éviction du dissemblable poussé à l’extrême dans la vie solitaire (dans ton texte il est écrit « la vie SOLAIRE du libertaire », j’y ai lu, mais peut-être ne suis-je pas assez poétique, « la vie solitaire », dis-moi si je me trompe). Le prosélytisme, faire sa promotion, ne peut-il être le fait d’un individu isolé ? N’est-il qu’un effet de groupe ? Pour moi c’est l’appartenance à diverses tribus – du groupe d’un atelier d’écriture à une tribu culturelle comme le punk, ou être membre d’une SCOOP ou d’une association quelconque -, la multiplication des points de vue sur le monde qu’elles offrent, qui est porteur de richesses et parfois de déceptions ou de luttes.

Alors c’est vrai, nous devons nous méfier de cet entre-soi si confortable, cet entre-soi bâtisseur de liens qui se renforcent et dont l’élasticité des débuts fait place à la rigidité des habitudes et qui parfois finissent en temples à défendre face aux « pas comme nous ». Car, tout comme la myéline renforce certains chemins à travers nos neurones pour fluidifier des réponses maintes fois éprouvées, les liens d’un groupes peuvent amener à ces raccourcis de la pensées, à ce confort intellectuel, à nos certitudes élevées sur nos vieux doutes. Et il sera d’autant plus difficile de sortir de nos schémas pour inventer d’autres réponses, que notre environnement nous replongera dans le même substrat… dans la société telle qu’elle est.

Peut-on être quelqu’un sans les autres ? Certainement! Pourrait-il en être autrement? Mais l’oiseau qui vole libre dans l’azur du ciel doit-il envier la vie de l’oiseau en cage, cette cage aux barreaux de solitude qui le protège des autres ? Bien sûr, l’oiseau en entrant dans la cage ne perd pas toute personnalité, il devient autre… autre que celui qu’il serait devenu en volant entre les nuages. Est-il plus lui-même dans la solitude de sa cage ou soumis à l’influence de ces semblables et dissemblables ? Sartre et son « l’enfer c’est les autres » me semble convenir, paradoxalement pour le camusien que tu dis être, à ce que tu développes dans ton texte. Huis clos m’a beaucoup marqué lorsque je l’ai étudié à l’adolescence et aujourd’hui encore une partie de moi le trouve pertinent. Mais j’y ajouterais « L’enfer c’est aussi Je » puisque comme l’a si bien dit Rimbaud « Je est un autre ». Une fois encore, je pense qu’il est dur de vivre en libertaire, sans que les autres ne soient les seuls à paver l’enfer de leurs bonnes intentions.

 

krondstadtSi les libertaires doivent savoir prendre de la hauteur, ils doivent aussi se garder de devenir hautains pour autant. Car si prendre de la hauteur permet d’élargir le champ visuel, ça ne doit pas faire oublier que ce qu’on a vu depuis les hauteurs doit être rapporté, partagé « en-bas et à gauche » comme disent les zapatistes.

Je ne l’ai compris qu’il y a peu, l’importance de ces deux termes. Mais ça a fini par me sauter aux yeux. Pourtant, il y avait eut les communiqués sur la géographie et le calendrier zapatistes. Et cette façon de se situer « en-bas et à gauche ». Car se repérer sur un plan nécessite au minimum deux axes. Or tout notre spectre politique ne se base que sur une abscisse, allant de droite à gauche – à mois que ce ne soit l’inverse – en passant par le centre, sans oublier les extrêmes. C’est ici le règne de l’idéologie, de l’organisation théorique. Mais il y l’ordonnée, celle qui va de bas en haut, ou inversement, le terrain de l’organisation pratique, le règne du concret.

En-bas donc, à la base de la pyramide, pas avec l’élite d’en-haut. Certainement parce que ce sont celles et ceux de la base qui supportent le plus grand poids des injustices de nos sociétés. Mais plus encore parce que cette base symbolise l’horizontalité, la coopération (autre mécanisme de la sélection naturelle, que Kropotkine a opposé en son temps à la concurrence darwinienne), face à la verticalité et la division en strates sociales.

Il me semble que ces deux axes sont indispensables pour se situer et analyser les phénomènes politiques. Prenons l’exemple de la mort de Clément Méric. Pierres Carles et Brice Couturier se sont essayé à une analyse classiste des faits… et ils n’ont réussi qu’à faire gerber celles et ceux pour qui – comme moi – le combat antifasciste est indissociable de leur engagement pour un monde plus juste. Parce que si l’analyse classiste, sur l’ordonnée haut/bas, est pertinente bien souvent pour comprendre la société, elle se trouve incapable de donner sens à ce genre d’événement car elle est purement matérialiste et rejette toute possibilité d’interaction idéologique. De même, analyser le fascisme avec le seul filtre idéologique droite/gauche n’aide pas à comprendre le phénomène de l’actuelle montée en puissance de l’extrême-droite. Mais dès lors que l’on se place en-bas – donc dans un rapport de classe matérialiste – et à la fois à gauche – qui marque le rapport idéologique – on récupère une vision stéréoscopique sur la société.

 

ZAD-badge-noir_et_rouge-00ed2Pour conclure, peut-être est-il aisé de vivre sa liberté sans que « ce projet existentiel coûte à autrui en désagrément » lorsque cette liberté s’envole dans les éthers de la théorie. Certainement que dans ce monde des idées, il n’est pas difficile d’être un athée se riant de la superstition des croyants. Sûrement est-il aisé de vivre sans tribu, ni groupe plus ou moins repliés sur lui-même lorsqu’à l’être solidaire on préfère l’être solitaire.

Comme tu l’a fait remarquer, l’égoïste est souvent « celui qui ne pense pas assez à nous », mais il est aussi, ne l’oublions pas, celui qui pense surtout à lui (question de point de vue). Comme l’utilisation du « je » lorsqu’on s’exprime peut revêtir deux réalités : comme mise en avant de son propre égo – « moi je, moi je, moi je »; et le « je » comme le refus de généraliser, de parler pour l’autre, dans le sens deleuzien « parler à la place de l’autre »… plutôt qu’en s’adressant à l’autre, dans une reconnaissance de l’alter-ego. Et finalement, comme l’a écrit Oscar Wilde, « l’égoïsme n’est pas vivre comme on le désire, mais demander aux autres de vivre comme on veut qu’ils vivent ».

Quant aux heurs et malheurs du titre de ta chronique, ils sont bien moins à porter au (dis)crédit des « autres » que du système d’exploitation de notre société. Oh bien sûr, les heurs et malheurs de ma propre vie militante ont souvent revêtu l’uniforme de l’ordre du pouvoir. Oui, le système lui-même ne fonctionne que parce que des individus tirent des ficelles, poussent des manettes, appuient sur des boutons. Les visages de la pression et de la répression peuvent être remplacés et le système lui-même peut évoluer. La lutte pour l’émancipation ne peut porter, à mon sens, que sur le système, l’organisation de la société et l’éducation qu’elle promeut. Que moi, en tant qu’être humain, je tente de faire évoluer ma conscience, et que cette évolution m’aide dans l’analyse du monde matériel est mon choix. Un choix que je ne peux imposer aux autres, justement parce que je me méfie des tribus qui cherchent le semblable et rejettent le dissemblable.

Nous évoluons dans cet équilibre dynamique entre solitude et solidarité, entre théorie et pratique. Une dualité qui, il me semble, fait défaut à ton texte et à la pensée que tu y déploies… comme dans ton utilisation du terme « Le libertaire » – comme une abstraction hors-vie, une fleur poussant hors-sols – auquel je préfère le pluriel: les libertaires!

Et comme le disent les zapatistes: « tout pour tous, rien pour nous » !

 

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* N’étant pas de ceux qui délivrent les diplômes de bon libertaire, je te fais ici crédit de ta volonté de te rattacher à ce mouvement de pensée, quelque puisse être mes propres réserves sur ce fait.

 

L’histoire de Camus vue par Pacheco

Source.

Traduction d’un article de l’auteur mexicain José Emilio Pacheco qui évoque Camus et Maria Casares, les tourments de l’histoire et les feuilles emportées par le vent de la vie.

L’article du maestro Pacheco a été publié sur le site de l’hebdomadaire d’investigation Proceso le 6 décembre 2013.

 

Albert Camus et les tourments de l’histoire

par José Emilio Pacheco

 

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Maria Casarès raconte dans ses mémoires, Résidente privilégiée, qu’elle s’unit à Albert Camus (1913-1960) la nuit du 6 juin 1944, autrement dit le Jour J, celui où les alliés débarquèrent en France et que débuta le dernier acte du fascisme nazi.

Maria Casarès, qui parvint à être une grande actrice de théâtre et de ciné français, était une exilée espagnole, fille de Santiago Casarès Quirogas, chef du Gouvernement sous la présidence de Manuel Azaña. De son côté, Camus était un pied-noir, en termes mexicains (mais pas hispano-américains) un créole. À 30 ans il était devenu l’auteur de L’étranger, Noces, Le mythe de Sisyphe, L’envers et l’endroit, Caligula et Le malentendu. Il aurait été le conteur, l’essayiste et le dramaturge le plus jeune à recevoir à 44 ans le Prix Nobel 1957, si Rudyard Kipling (1865-1936), ne l’avait obtenu à 42 ans en 1907.

 

L’exception et la règle

 

La relation entre l’actrice et l’écrivain se prolongea jusqu’à la mort, absurde en vérité, de Camus le 4 janvier 1960, à la fin d’une époque et au début d’une autre, les années soixante. Ce fut un accident sans raison d’être qui se produisit sur une ligne droite de Bourgogne. Dans les restes de la catastrophe on retrouva le billet de train retour vers Paris et le manuscrit d’un roman inconnu, en réalité une autobiographie d’enfance et d’adolescence, que sa fille Catherine Camus ne publia pas avant 1994. La grande traductrice Aurora Bernárdez a rendu possible sa sortie en espagnol en décembre de cette même année, aux Éditions Tusquets.

En général la publication de ce qu’il ne termina pas ne fait aucun bien à un écrivain. Si on se souvient de la bêtise de quelques ennemis objectant à Camus le fait d’écrire trop bien, nous verrons Le premier homme comme un brouillon, une première version qui se transformerait plusieurs fois avant que son auteur ne le donne pour achevé. Il y a toujours des exceptions et ce livre est l’une d’entre-elles. Il fonctionne comme des mémoires d’outre-tombes, indispensables pour comprendre Camus et son attitude face à la guerre d’Algérie qui souleva tant de reproches à l’époque.

 

Enseignements de la misère

 

En tant que roman, il répond à l’exigence de Soljenitsyne : être notre unique moyen de vivre des expériences que nous n’avons jamais vécues. Pour nous rendre compte de ce qu’on ressent en naissant pied-noir et plus que pauvre dans l’Algérie du siècle passé, Le premier homme est irremplaçable. Aucune œuvre historique, ni sociologique ne peut nous donner cette vision de l’intérieur qu’apporte Camus. Ce sont des pages encourageantes dans le sens où elles nous montrent que personne ne naît condamné et qu’il est presque toujours possible de saisir une opportunité. Un enfant orphelin, fils d’une servante et élevé dans la misère, est parvenu a devenir l’un des grands auteurs français.

Les éléments d’une explication se trouvent dans le fait que, ainsi que la Nouvelle Espagne était théoriquement un royaume et en réalité une colonie, l’Algérie était sur le papier un département, au sens que nous donnons aux états d’une république, et avait pour cette raison le même système scolaire que celui appliqué à Paris ou à Marseille. Ce fut peut-être la chance de Camus qui y croisa deux excellents professeurs : Louis Germain en primaire et Jean Grenier au lycée. Sa reconnaissance était telle qu’il dédiera à Grenier son discours du Nobel.

Évidemment aucune étude psychanalytique ni la meilleur critique littéraire ne peuvent élucider le mystère du talent : pourquoi Camus atteindra-t-il une hauteur que jamais n’atteindront tant d’enfants de la grande bourgeoisie, éduqués dans les meilleurs universités et avec des professeurs particuliers, des bibliothèques privées, des voyages et du temps libre pour lire et écrire ?

 

À toi, qui ne liras pas ce livre

 

Camus était l’enfant de Lucien Camus, alsacien français qui travaillait dans un vignoble algérien. Pauvre, il fut mobilisé en qualité de zouave pour combattre les marocains. En 1914, lorsque éclate la Première Guerre Mondiale, on l’envoya en France, un pays, son pays, qu’il connut peu avant de mourir à 29 ans, lors de la bataille de la Marne.

Sa mère, Catalina Sintes, venait de Port Mahon, sur l’île de Minorque. Bien des personnes affirment que c’est dans cette ville des Baléares que fut inventé la mayonnaise (à l’origine « mahonesa »), propagée dans toute l’Europe par le cardinal Richelieu, et le Denim. (À Puerto Rico les jeans s’appellent « mahones »). Veuve avec deux enfants en bas-âge, Catalina dut se réfugier chez sa mère et travailler comme servante. La dédicace de Le premier homme est émouvante : « À toi, qui jamais ne pourras lire ce livre ».

La veuve Camus n’eut pas la chance d’aller à l’école. Bien qu’un accident l’eut rendu presque sourde, elle put enseigner le castillan et le catalan à son petit dernier, qui réussit à les parler parfaitement. C’était une femme d’une grande intelligence qui adorait Albert, qui la vénérait en retour, et lui inspira sans ostentation la plus grande confiance en soi et en ses capacités.

 

Enfants de l’histoire

 

Ceux qui lisent ces mémoires à peine romancées et l’une ou l’autre des biographies existantes sur Camus pensent peut-être, dans un mélange de Job et de Walter Benjamin, que nous, êtres humains, ne sommes tous que de simples feuilles emportées par le vent de la tempête que nous appelons Histoire.

En si peu de lignes il est impossible de parler des étapes grecque, carthaginoise et romaine de l’Algérie. Par contre il est impossible de taire que les maures expulsés de leur Espagne natale par le triomphe des Rois Catholiques se réfugièrent à Alger et menèrent de là une guerre de guérilla maritime.

De grands pirates, comme Barbe Rouge, empêchèrent que la Méditerranée ne se convertisse en Mare Nostrum espagnol. Charles Quint, vainqueur sur les champs de batailles d’Europe, échoua devant les murs d’Alger. Hernán Cortés, autre puissant conquistador du Mexique, était de l’expédition.

La France s’empara en 1830 de l’Algérie et décida de l’exploiter grâce aux colons, des européens pauvres à qui on offrait la possibilité de s’enrichir plus facilement qu’en Amérique. Il y eut une résistance inébranlable des arabes et contre eux débutèrent leurs carrières les maréchaux du Mexique, Bazaine et Forey. Peut-être que sans Juárez et les chinacos* le Mexique eut été l’Algérie américaine.

L’armée française s’usa ici et perdit la guerre franco-prussienne. L’Alsace et la Lorraine passèrent sous le contrôle de l’Allemagne. De ces alsaciens désirant rester français vient la famille Camus. On leur donna les terres qui étaient celles de communards assassinés en 1871.

Catalina Sintes est la fille de l’une de ces famille catalanes qui trouva son dernier espoir en terre algérienne. Finalement, mais pas en conclusion, la guerre d’Espagne et la Deuxième Guerre Mondiale permirent la rencontre à Paris d’Albert Camus et Maria Casarès.

 

Êtres sans traces,

tombes sans nom

 

Albert, enfant, grandit dans un quartier miséreux et dans un appartement très pauvre, sous la tutelle de la grand-mère, où s’entassent cinq membres de la famille. L’immeuble sent très mauvais car les seuls toilettes se trouvent sur le palier et ne sont rien d’autre qu’un trou dans le plancher.

Tout est écrasé par la très grande et omniprésente chaleur. Il n’y a pas de lampes électriques mais des lampes à pétrole. Catalina nettoie à genoux les sols d’autrui et aide les siens en lavant le linge. En contrepartie de la nécessiteuse et cruelle indigence dans laquelle ils vivent, le petit Albert possède deux trésors, la mer et le soleil, et l’école l’enchante. Il est rapidement remarqué pour son intelligence, son aptitude à la rédaction et son habileté en sport, surtout au football, qui le fascine.

Pendant un siècle des foules entières étaient arrivées en Algérie pour labourer la terre dans laquelle ils creuseraient finalement leurs tombes. Toutes ces générations avaient disparues sans laisser de traces, ainsi que leurs enfants et petits-enfants. Pour Albert le grand mystère est la misère qui forge des êtres sans nom et sans passé et les rend à l’immense foule des morts anonymes qui ont construit le monde.

Sur cette terre chacun était le premier homme. Lui-même s’était élevé seul, avait grandit seul, au milieu de la pauvreté, sans aide ni secours, sur un trottoir joyeux et sous la lumière des premiers matins du monde pour aborder ensuite, seul, sans mémoire ni foi, la sphère des hommes de son temps et leur épouvantable et exaltante histoire.

 

 

* guérilleros mexicains qui s’opposèrent à l’invasion française entre 1861-1867