Il nous ont tant pris qu’il nous ont même enlevé la peur.

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Traduction d’un texte lu sur le site Proyecto Ambulante, mais d’abord publié sur le site de la revue Amérique Latine en Mouvement.

 

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Ayotzinapa, emblème de l’agencement social du XXIe siècle

 

Ayotzinapa est maintenant un emblème, tout à fait abominable, des atrocités auxquelles le capitalisme contemporain a offert des espaces. Ayotzinapa c’est n’importe quel partie du monde d’où se lève une vois dissidente, une exigence, un signe de révolte face à la dévastatrice dépossession et démolition dont se nourrit l’accumulation de capital et les réseaux du pouvoir qui la soutienne.
Ayotzinapa est le résultat d’un ensemble de processus entrecroisés qui, avec plus ou moins de densité et de visibilité, sont consubstantiels du capitalisme du XXIe siècle et qui, dans ce sens, n’est pas circonscrit au Mexique mais qui s’étend subrepticement ou scandaleusement à tout le globe.
Le capitalisme du XXIe siècle
Il est toujours plus évident que le capitalisme de notre temps fonctionne sur deux voies. D’un côté nous avons la société formellement reconnue, avec son économie, ses modes d’organisation et de confrontation et sa moralité ; et de l’autre côté croît de plus en plus vite une société parallèle, avec son économie généralement qualifiée d’illégale, et avec un moralité, des modes d’organisation et des mécanismes de mise au pas très différents.
Il y a dans le monde des lieux où les crises du néolibéralisme, en plus de provoquer des changements substantiels dans sa localisation de la division international du travail, dans la définition de ses activités productives et dans les modes d’utilisation de son territoire, ont généré une fracture sociale qui s’est creusée avec le temps. L’une des questions centrales réside dans le fait que les jeunes ont perdu espace et perspective. Était en train de voir le jour une société avec peu de marge d’absorption, et dans laquelle disparaissent les possibilités d’emploi ou d’intégration et où s’effacent les horizons. Il n’y avait pas de place pour beaucoup d’anciens travailleurs, et mois encore pour les nouveaux venus sur le terrain. Certains l’ont nommé Génération X, celle qui ne sait où elle va car elle n’a nulle part où aller. La nouvelle phase de concentration capitaliste fermait tous les espaces tout en étendant son domaine. Elle s’appropriait les terres, incluant les activités domestiques, et même le divertissement, mais excluait de ses bonnes grâces des vagues de plus en plus grosses de la population : les précarisant ou les convertissant en parias.
Avec un processus d’une telle profondeur et avec de telles caractéristiques, on ne peut parler d’un ordre social. Les conditions montrent plutôt le désordre, la rupture, la décomposition, les fractures. Ça signifie que l’ordre a recours à l’autoritarisme, qui est le seul moyen visible de le préserver.
La militarisation de la planète, incluant spécialement les domaines du quotidien, a commencé à devenir la marque générale du processus. La stabilité du système requiert non seulement le marché « libre et ouvert » des néolibéraux, mais aussi une force qui garantissent son fonctionnement. Le marché militarisé, entre des mains non seulement bien visibles mais aussi bien armées. Voilà ce que fut la voie du capitalisme formel, reconnu et, paradoxalement, « légal ».
Mais les fractures ainsi ouvertes dans la société, comme si elles lui avaient appliqué un classement, ont trouvé une échappatoire ou un refuge dans la gestation d’une société parallèle. Une société qui s’est frayé un passage dans les fentes obscures de l’autre mais qui a fini par l’envahir. Une société qui a repêché les immondices que l’hypocrisie de l’autre réprouvait, et l’a converti en business, en espace d’accumulation et de pouvoir.
Toutes les affaires illicites sont passées par là. Trafic d’armes, production et trafic de drogues, trafic d’humains, trafic d’espèces précieuses et rares et de nombreuses variantes de tout ça, qui sont parmi les marchés les plus rentables, entre autres parce qu’ils ne sont pas soumis à l’impôt, mais que la moralité établie se voit obliger d’ignorer.
Et commence ici le jeux des uns contres les autres, faisant croître le business des armes et, surtout, les pratiques d’extorsion, de chantage, d’enlèvement ou quelque autres variantes.
Cependant, l’accumulation de capital se nourrit des deux. Les perdants sont l’ensemble des exclus : économiques, sociaux, politiques et culturels. Exclus des affaires, à différents niveaux, ou exclus du pouvoir.
C’est là qu’arrive l’offre généreuse faite aux jeunes pour trouver leur place. Incorporer les forces de police ou l’armée offrait des conditions qui ne se trouvaient dans aucun espace productif, en plus d’offrir une petite reconnaissance et un petit pouvoir à ceux à qui collait le qualificatif d’inutile social. Mais est aussi apparu la proposition de s’enrôler dans des rangs apparemment contraires. Les marchands de drogues ou les entrepreneurs d’activités illégales ont aussi besoin de former leurs armées de serviteurs ou de gros-bras. Les deux sont devenues source d’emploi récurrente ces deux ou trois dernières décennies, ainsi que génératrice d’une nouvelle culture : la culture du mercenariat, celle du pouvoir arbitraire, celle du saccage par extorsion.
Alors que l’économie « légale » entrait en crises, celle du côté obscure se multipliait, en s’installant parfois sous le même nom que la « légale », simplement avec des modalités plus rentables.
Par exemple l’exploitation minière non déclarée, où on utilise même différentes versions de l’esclavage par le travail. Que ce soit dans les mines africaines ou dans celles du Mexique, avec le travail forcé d’enfants ou d’adolescents, y compris celui de groupes de personnes séquestrées à cet effet, gardés par des forces armées qui peuvent venir de l’armée elle-même ou de mercenaires, le produit ne coûte presque rien puisque les travailleurs ne sont pas payés, qu’ils ne payent pas d’impôts parce qu’ils ne se déclarent pas et qui s’exporte avec la complicité aussi bien des consortiums miniers et de leurs états d’origine, que de celle des autorités locales qui perçoivent une partie des gains pour leur aveuglement ou leur protection.
Ce capitalisme dédoublé parvient ainsi non seulement à éviter les crises mais aussi à spolier doublement la population au moyen d’un esclavage ou d’un semi-esclavage par le travail, d’extorsions en tous genres, expulsion de ses terres, vol direct de ses biens et d’autres semblables. La clef: l’emploi d’une violence impitoyable.
Dans ces circonstances, l’État devient partie prenant du processus et impose à la société des conditions de guerre dans le cadre quotidien. La violence s’installe comme régulateur social et son exercice se diffuse. Dans un jeux de public-privé les contrôleurs sociaux émergent autour des sources réelles de gains, légales ou illégales, et autour de la configuration de pouvoirs locaux aux pattes graissées pour leur capacité à imposer un ordre correspondant à ces modalités d’accumulation.

Les guerres diffuses et asymétriques
Les conditions de la concentration de richesse et de pouvoir dans le capitalisme contemporain, avec son corollaire de précarisation croissante de larges secteurs de la société, ont mené le système vers une situation de risque qui se manifeste par des conflits et des confrontations permanentes de caractère asymétrique, en accord avec la terminologie du Pentagone. De plus en plus les guerres du monde contemporain se fient à l’idée de l’ennemi diffus et adoptent la figure de guerres préventives, la plupart du temps non déclarées.
Les opérations de déstabilisation et de mise au pas, les épisodes de violence spontanée en certains points spécifiques et la violence dosée in extenso, sont les mécanismes propres des guerres non spécifiques contre des ennemis diffus. Elles sont, à la fois, le meilleur moyen de se frayer un passage permettant d’assurer le saccage des ressources de nombreuses régions de la planète, créant une confusion qui gêne l’organisation sociale. L’approvisionnement contrôlé en armes et l’instigation de situations violentes sont les alliés recherchés par le capitalisme de notre temps.
Il n’y a pas de guerres déclarées. Il n’y a pas de guerres entre forces équivalentes. Il y a corrosion. Une tache de violence qui s’étend accompagne le capitalisme du début du XXIe siècle. Les institutions d’assujettissement et de sécurité des États se sont révélées insuffisantes face au haut niveau d’appropriation-dépossession où est arrivé le capitalisme. Ces institutions se répliquent de façon privée et locale aussi souvent que nécessaire. Apparaissent des « états islamiques » de même que les « sécurités privées » ou les « cartels » et les « bandes » de ce qu’on nomme crime organisé, qui protègent et amplifient ou approfondissent les sources de revenus, les sources d’accumulation, et qui, pour autant, sont complémentaires des figures institutionnelles reconnues à ces fins. De même que les forces du marché ont besoin d’un soutien militarisé, les forces institutionnelles d’assujettissement social ont besoin, à un niveau donné d’appropriation-dépossession, d’un soutien désinstitutionnalisé capable d’exercer un degré et un type de violence qui modifie les seuils de la tension sociale. Ce sont des forces « irrégulières » qui, comme l’état d’exception, apparaissent pour rester. Elles ont été incorporées aux dispositifs réguliers de fonctionnement du système.
Ayotzinapa comme limite
La Colombie était en guerre interne lorsqu’à débuté le Plan Colombie et, malgré le changement d’intensité dans la violence exercée et l’intromission directe et évidente des États Unis dans la gestion du conflit, le changement sur d’autres terrains n’a peut-être pas été aussi visible. Le Mexique, au contraire, était célébré comme emblème de l’assujettissement en démocratie avant l’Initiative Mérida.
En moins de dix ans, l’axe d’assujettissement est passé des mains du Parti Révolutionnaire Institutionnel – PRI – à celles de la violence, d’état aussi bien que privées. La clef résidait dans les dispositifs de corrosion qui ont préparé le terrain et la disproportion avec laquelle se sont établies les correcteurs. La violence existe dans toute société mais ses dimensions et les formes avec lesquelles elle s’est intégrée ont imposé de nouvelles logiques sociales. En cette période, la société mexicaine dû s’habituer aux décapitations, mutilations, corps calcinés, disparitions répétées, fosses communes et la complicité manifeste des instances de sécurité et de justice de l’État.
Les estimations dépassent les cent mille disparus et les nouvelles quotidiennement apportent 20 nouveaux morts de plus. Le Mexique s’est converti en un cimetière de pauvres et de migrants que l’on extorque, qu’on séquestre pour l’esclavage, que l’on tue avec une sauvagerie inouïe pour effrayer et discipliner les autres ou que l’ont tue massivement. Le lien de ces actes avec le contrôle des migrations aux États Unis n’est que pure spéculation, mais il ne fait aucun doute qu’ils ont donné des résultats. Ce qui semble évident c’est l’accaparement des terres, des commerces, des ressources et du pouvoir auquel il cède la place. Il y a toujours plus de déplacés et de dépossédés qui ne s’essayent même pas à revendiquer de peur des représailles et parce qu’en plus il n’existe pas d’instances de justice qui les protègent.
En moins de dix ans et après tant de douleur, la société est transformée. Rongée, avec des signes visibles de balkanisation, avec l’accroissement de pouvoirs locaux qui établissent leurs propres normes et négocient avec les pouvoirs fédéraux. La peur s’est installée à travers la sauvagerie explicite et réitérée, bien que, à force d’insister, elle a fini par commencer à générer son contraire.
Ayotzinapa est le sommet de la montagne. Toutes les limites ont été franchies à Ayotzinapa. On a chassé en total impunité, avec étalage de forces, de complicité entre État et crime organisé, ce qu’il y a de plus sincère dans la société: des jeunes pauvres des zones rurales dévastées, étudiant pour devenir enseignants, fils du peuples remplis de joie de vivre, avec l’envie de changer le monde, celui que plus personne ne peut accepter. Mais en plus, Ayotzinapa est le sommet d’une montagne d’injustices, de carences défensives et de rage. C’est la conscience accumulée de l’ignominie et de l’indignité. C’est la situation limite qui fait revenir l’énergie, la vitalité, le courage et la dignité du peuple du Mexique dans les rues. « Il nous ont tant enlevé qu’il nous ont même enlevé la peur » était l’une des premières pancartes portées par les jeunes un peu partout. Julio César Mondragón, jeune récemment entré à l’École Normale d’Ayotzinapa, désormais père depuis quelques mois et victime de la torture la plus sauvage dont nous ayons été témoins, a involontairement été le détonateur, par la force de sa douleur, de la récupération de la force, de l’espoir et de la décision du peuple du Mexique, aujourd’hui mobilisé comme il ne l’avait plus été depuis longtemps.

Ayotzinapa est un emblème. C’est la pointe de l’iceberg ou c’est un clivage.

Ayotzinapa est l’emblème des guerre du XXIe siècle et des nouvelles formes d’assujettissement social qui accompagnent les processus de saccage et de dépossession sur toute la planète. En dix ans le Mexique, qui n’est pas passé par la nuit profonde des dictatures d’Amérique Latine bien qu’il ait eu guerre sale et massacres, s’est transformé en une terre de douleur et de fosses communes. Le problème n’est pas le « narco »; le problème c’est le capitalisme.
Ayotzinapa est un miroir à deux faces: celle de la route du pouvoir est évidente, visible et asservissante; celle de celui appelé à défendre la vie est pâle et discrète, mais elle laissera certainement des traces.

 

Ana Esther Ceceña est coordinatrice de l’Observatoire Latino-américain de Géopolitique, Institut de Recherches Économiques, Université Nationale Autonome de Mexico. Membre du Conseil de l’ALAI.

* Ce texte fait partie de la Revue Amérique Latine en Mouvement, No. 500 de décembre 2014, qui traite du thème « Amérique Latine: Questions de fond » — http://alainet.org/publica/500.phtml

Source: http://alainet.org/active/79387

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