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LE CONCEPT DE LIBERTÉ DANS LES IDÉES ANARCHISTES

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Traduction d’un article paru le 3 mars sur le site Proyecto Ambulante, sur la conception anarchiste de la « liberté ». Si l’égalité ou la solidarité sont très souvent mis en avant, la liberté est bien trop souvent recouverte, voir étouffée, par une sécurité pour laquelle trop de gens sont prêts à la sacrifier. Pour les anarchistes, contrairement à la conception généralement admise d’une liberté s’arrêtant là où commence celle des autres, la liberté s’étend avec celle des autres…

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« La volupté de la destruction est une volupté créatrice. » Bakounine

 

LA LIBERTÉ EST, POUR LA PHILOSOPHIE ANARCHISTE, SON THÈME CENTRAL ; D’OÙ LE FAIT QU’ILS SE FONT APPELER LIBERTAIRES. POUR L’ANARCHISME, LA LIBERTÉ CONSTITUE UNE CONQUÊTE VITALE ET SOCIALE ; LA QUESTION N’EST PAS TANT QUE L’ÊTRE HUMAIN SOIT LIBRE DE FAÇON INNÉE, MAIS QU’IL TROUVE PRÉCISÉMENT LES CHEMINS POUR EXERCER SA LIBERTÉ CAR ELLE EST LA CARACTÉRISTIQUE PRIMORDIALE DE SON EXISTENCE.

À la marge de ce que purent penser les anarchistes du XIXe siècle, l’évolution des idées libertaires montre une philosophie plus vitaliste qu’idéaliste, sa conception de la liberté n’est pas abstraite mais marquée par une série de valeurs concrètes situées dans un monde en constant devenir. Dans la ligne de la pensée d’Albert Camus, c’est l’être humain, également dans la vie sociale, celui qui se montre capable (ou pas) de donner un sens à son existence ; la vie reste marquée pour l’anarchisme, en somme, par un effort constant de libération. Insistons sur le fait que cet effort se voit alors conditionné par une multitude de forces externes, d’où le fait que la lutte pour la liberté passe par l’instauration d’une société non répressive qui permette son développement. Il y en a qui ont défini, et nous ne pouvons être plus en accord, l’anarchisme comme une pratique de la libération (Formes et tendances de l’anarchisme, Rene Furth). Ne tomber dans aucune forme de naïveté, c’est être conscient que l’individu peut tomber, et il le fait trop souvent, dans une inertie contraire à tout compromis libérateur ; un motif supplémentaire pour insister sur un concept positif de la liberté, dans la construction d’une société aux conditions adéquates pour son exercice.

Comme il a été dit à de nombreuses reprises, la liberté anarchiste n’a rien à voir avec celle préconisée par le libéralisme, plus propre à un individu isolé et nécessaire à son exercice de l’exploitation de ses semblables et du privilège économique. Rappelons, une fois de plus, les mots de Bakounine : « La liberté sans le socialisme c’est le privilège, l’injustice. Le socialisme sans la liberté c’est l’esclavage et la brutalité ». Avant cela, Proudhon lui-même dit que la liberté isolée, sans vie sociale, produira « toujours moins de société que sous n’importe quel autre système ». La liberté de l’anarchisme est étroitement liée à la solidarité, au soutien mutuel ; la liberté personnelle, l’autonomie individuelle, n’est jamais reléguée, toute coercition est évitée, mais la nécessité de la vie communautaire doit être rappelé constamment. D’autre part, seule la pratique de la liberté génère une liberté plus grande, ce qui rend de fait tout système autoritaire incompatible avec l’anarchisme. C’est pourquoi, sont rejetés dans la philosophie anarchiste, aussi bien l’individu isolé, que le totalitarisme et toute forme autoritaire. Rappelons une fois encore les propos de Bakounine : « Rien n’est aussi dangereux pour la morale privée d’un homme que l’habitude du commandement. Le meilleur homme, le plus intelligent, le plus désintéressé, le plus généreux, le plus pur, se gâtera infailliblement et toujours à ce métier. Deux sentiments inhérents au pouvoir ne manquent jamais de produire cette démoralisation : le mépris des masses populaires et l’exagération de son propre mérite. Le pouvoir et l’habitude du commandement se convertissent pour les hommes, même pour les plus intelligents et virtuoses, en source de méchanceté intellectuelle et morale ».

La liberté pour l’anarchisme, en définitive, se réalise dans la vie sociale. Les autres concepts nécessaires à son plein exercice sont la solidarité, le soutien mutuel et le contrat libre.

Encore Bakounine :

« je ne suis véritablement libre qu’autant que tous les êtres humains qui m’entourent, hommes et femmes, sont également libres. La liberté est, au contraire, sa condition nécessaire et sa confirmation. Je ne saurais être plus véritablement libre qu’à travers la liberté des autres, de façon à ce que plus nombreux sont les hommes libres qui m’entourent et plus profonde et plus grande sa liberté, plus la mienne l’est. C’est, au contraire, l’esclavage des hommes qui pose une limite à ma liberté ; ou, ce qui revient au même, son animalité est une négation de mon humanité. La liberté, donc, est une chose extrêmement complexe, et avant tout éminemment sociale, puisque seulement en société, et au sein de la plus étroite égalité solidaire de chacun avec tous, elle peut se réaliser ».

Devançant ce qui sera étudié plus tard par la psychologie sociale, Bakounine nous rappelle que

« chaque homme que vous connaissez et avec lequel vous vous liez, directement ou indirectement, détermine votre être le plus intime, contribue à faire de vous ce que vous êtes, à constituer votre propre personnalité ».

La liberté implique, de manière évidente dans l’anarchisme, l’égalité. Cette égalité n’est pas, évidemment, l’uniformité : elle est plus, elle est l’acceptation de la diversité et de la complexité qui conduit à la négation de tout État. Face aux propositions libérales, formelles et finalement vides, la liberté anarchiste est réalisée en fonction des autres et de manière effective ; notre autonomie implique les autres, de même que dans un concert où les musiciens essayent de s’harmoniser entre eux sans qu’aucun des membres ne perde sa liberté individuelle. La philosophie anarchiste, comme nous le rappelle Herbert Read (Anarchie et ordre), n’est pas essentialiste, elle ne part d’aucun point de départ ; comme il a été dit antérieurement, la liberté chez l’être humain est une condition possible de son existence, sur l’individu retombe la responsabilité de la mener à terme. Insistons sur le caractère pragmatique de la philosophie anarchiste. Le choix de la liberté comme partie fondamentale de ses propositions situe l’anarchisme, certainement, comme la plus profonde et solide des théories politiques modernes. L’idée de liberté pour l’anarchisme ne peut se comprendre qu’en tenant compte de nombreux autres concepts : l’égalité, la pluralité, l’autonomie, l’éducation, la solidarité comme facteur de la cohésion sociale ou l’espace public comme dialogue et confrontation.

Dans ce coup d’œil sommaire sur le concept de liberté dans l’anarchisme, mentionnons Stirner, tout en rappelant sa difficile adaptation à la philosophie anarchiste. Son individualisme extrême, son exaltation de la liberté en tant que force vitale absolue, le fait sûrement tombé dans un certain irrationalisme et l’oppose à une grande majorité des penseurs anarchistes ; cependant, sa revendication de la souveraineté individuelle et sa lutte contre toute abstraction et toute transcendance, exprimées dans sa spectaculaire œuvre L’unique et sa propriété, méritent d’être rappelées. Pour les idées anarchistes, au mois pour la majorité, pour être prudent, l’être humain est éminemment social et seul en société il peut être libre ou esclave, de même qu’heureux ou malheureux. Le toujours pragmatique Malatesta assure : « Par conséquent, au lieu d’aspirer à une autonomie nominale et impossible, (l’être doit) chercher les conditions de sa liberté et de sa félicité dans l’accord avec les autres hommes, modifiant en accord avec eux telles institutions qui ne leur conviendrait pas ». La société libertaire, inutile de le dire, est contingente et non le résultat d’une quelconque loi naturelle, devenant possible ou non selon que le décident les êtres humains ; Malatesta, aussi éloigné de tout idéalisme et paraphrasant Bakounine, « la liberté d’un individu trouve, non pas sa limite, mais son complément dans la liberté des autres », considère cette assertion comme une belle aspiration ; cependant, il se souvient de la complexité et de la pluralité de la vie sociale, ce qui fait que les goûtes et besoins des autres supposent bien souvent une entrave à nos propres désirs. Il s’agit, cependant, d’une revendication de la nécessité d’accords mutuels et de la compréhension des conflits possibles et des désillusions qui, sans doute, existeront également dans une société libertaire.

 

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L’histoire de Camus vue par Pacheco

Source.

Traduction d’un article de l’auteur mexicain José Emilio Pacheco qui évoque Camus et Maria Casares, les tourments de l’histoire et les feuilles emportées par le vent de la vie.

L’article du maestro Pacheco a été publié sur le site de l’hebdomadaire d’investigation Proceso le 6 décembre 2013.

 

Albert Camus et les tourments de l’histoire

par José Emilio Pacheco

 

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Maria Casarès raconte dans ses mémoires, Résidente privilégiée, qu’elle s’unit à Albert Camus (1913-1960) la nuit du 6 juin 1944, autrement dit le Jour J, celui où les alliés débarquèrent en France et que débuta le dernier acte du fascisme nazi.

Maria Casarès, qui parvint à être une grande actrice de théâtre et de ciné français, était une exilée espagnole, fille de Santiago Casarès Quirogas, chef du Gouvernement sous la présidence de Manuel Azaña. De son côté, Camus était un pied-noir, en termes mexicains (mais pas hispano-américains) un créole. À 30 ans il était devenu l’auteur de L’étranger, Noces, Le mythe de Sisyphe, L’envers et l’endroit, Caligula et Le malentendu. Il aurait été le conteur, l’essayiste et le dramaturge le plus jeune à recevoir à 44 ans le Prix Nobel 1957, si Rudyard Kipling (1865-1936), ne l’avait obtenu à 42 ans en 1907.

 

L’exception et la règle

 

La relation entre l’actrice et l’écrivain se prolongea jusqu’à la mort, absurde en vérité, de Camus le 4 janvier 1960, à la fin d’une époque et au début d’une autre, les années soixante. Ce fut un accident sans raison d’être qui se produisit sur une ligne droite de Bourgogne. Dans les restes de la catastrophe on retrouva le billet de train retour vers Paris et le manuscrit d’un roman inconnu, en réalité une autobiographie d’enfance et d’adolescence, que sa fille Catherine Camus ne publia pas avant 1994. La grande traductrice Aurora Bernárdez a rendu possible sa sortie en espagnol en décembre de cette même année, aux Éditions Tusquets.

En général la publication de ce qu’il ne termina pas ne fait aucun bien à un écrivain. Si on se souvient de la bêtise de quelques ennemis objectant à Camus le fait d’écrire trop bien, nous verrons Le premier homme comme un brouillon, une première version qui se transformerait plusieurs fois avant que son auteur ne le donne pour achevé. Il y a toujours des exceptions et ce livre est l’une d’entre-elles. Il fonctionne comme des mémoires d’outre-tombes, indispensables pour comprendre Camus et son attitude face à la guerre d’Algérie qui souleva tant de reproches à l’époque.

 

Enseignements de la misère

 

En tant que roman, il répond à l’exigence de Soljenitsyne : être notre unique moyen de vivre des expériences que nous n’avons jamais vécues. Pour nous rendre compte de ce qu’on ressent en naissant pied-noir et plus que pauvre dans l’Algérie du siècle passé, Le premier homme est irremplaçable. Aucune œuvre historique, ni sociologique ne peut nous donner cette vision de l’intérieur qu’apporte Camus. Ce sont des pages encourageantes dans le sens où elles nous montrent que personne ne naît condamné et qu’il est presque toujours possible de saisir une opportunité. Un enfant orphelin, fils d’une servante et élevé dans la misère, est parvenu a devenir l’un des grands auteurs français.

Les éléments d’une explication se trouvent dans le fait que, ainsi que la Nouvelle Espagne était théoriquement un royaume et en réalité une colonie, l’Algérie était sur le papier un département, au sens que nous donnons aux états d’une république, et avait pour cette raison le même système scolaire que celui appliqué à Paris ou à Marseille. Ce fut peut-être la chance de Camus qui y croisa deux excellents professeurs : Louis Germain en primaire et Jean Grenier au lycée. Sa reconnaissance était telle qu’il dédiera à Grenier son discours du Nobel.

Évidemment aucune étude psychanalytique ni la meilleur critique littéraire ne peuvent élucider le mystère du talent : pourquoi Camus atteindra-t-il une hauteur que jamais n’atteindront tant d’enfants de la grande bourgeoisie, éduqués dans les meilleurs universités et avec des professeurs particuliers, des bibliothèques privées, des voyages et du temps libre pour lire et écrire ?

 

À toi, qui ne liras pas ce livre

 

Camus était l’enfant de Lucien Camus, alsacien français qui travaillait dans un vignoble algérien. Pauvre, il fut mobilisé en qualité de zouave pour combattre les marocains. En 1914, lorsque éclate la Première Guerre Mondiale, on l’envoya en France, un pays, son pays, qu’il connut peu avant de mourir à 29 ans, lors de la bataille de la Marne.

Sa mère, Catalina Sintes, venait de Port Mahon, sur l’île de Minorque. Bien des personnes affirment que c’est dans cette ville des Baléares que fut inventé la mayonnaise (à l’origine « mahonesa »), propagée dans toute l’Europe par le cardinal Richelieu, et le Denim. (À Puerto Rico les jeans s’appellent « mahones »). Veuve avec deux enfants en bas-âge, Catalina dut se réfugier chez sa mère et travailler comme servante. La dédicace de Le premier homme est émouvante : « À toi, qui jamais ne pourras lire ce livre ».

La veuve Camus n’eut pas la chance d’aller à l’école. Bien qu’un accident l’eut rendu presque sourde, elle put enseigner le castillan et le catalan à son petit dernier, qui réussit à les parler parfaitement. C’était une femme d’une grande intelligence qui adorait Albert, qui la vénérait en retour, et lui inspira sans ostentation la plus grande confiance en soi et en ses capacités.

 

Enfants de l’histoire

 

Ceux qui lisent ces mémoires à peine romancées et l’une ou l’autre des biographies existantes sur Camus pensent peut-être, dans un mélange de Job et de Walter Benjamin, que nous, êtres humains, ne sommes tous que de simples feuilles emportées par le vent de la tempête que nous appelons Histoire.

En si peu de lignes il est impossible de parler des étapes grecque, carthaginoise et romaine de l’Algérie. Par contre il est impossible de taire que les maures expulsés de leur Espagne natale par le triomphe des Rois Catholiques se réfugièrent à Alger et menèrent de là une guerre de guérilla maritime.

De grands pirates, comme Barbe Rouge, empêchèrent que la Méditerranée ne se convertisse en Mare Nostrum espagnol. Charles Quint, vainqueur sur les champs de batailles d’Europe, échoua devant les murs d’Alger. Hernán Cortés, autre puissant conquistador du Mexique, était de l’expédition.

La France s’empara en 1830 de l’Algérie et décida de l’exploiter grâce aux colons, des européens pauvres à qui on offrait la possibilité de s’enrichir plus facilement qu’en Amérique. Il y eut une résistance inébranlable des arabes et contre eux débutèrent leurs carrières les maréchaux du Mexique, Bazaine et Forey. Peut-être que sans Juárez et les chinacos* le Mexique eut été l’Algérie américaine.

L’armée française s’usa ici et perdit la guerre franco-prussienne. L’Alsace et la Lorraine passèrent sous le contrôle de l’Allemagne. De ces alsaciens désirant rester français vient la famille Camus. On leur donna les terres qui étaient celles de communards assassinés en 1871.

Catalina Sintes est la fille de l’une de ces famille catalanes qui trouva son dernier espoir en terre algérienne. Finalement, mais pas en conclusion, la guerre d’Espagne et la Deuxième Guerre Mondiale permirent la rencontre à Paris d’Albert Camus et Maria Casarès.

 

Êtres sans traces,

tombes sans nom

 

Albert, enfant, grandit dans un quartier miséreux et dans un appartement très pauvre, sous la tutelle de la grand-mère, où s’entassent cinq membres de la famille. L’immeuble sent très mauvais car les seuls toilettes se trouvent sur le palier et ne sont rien d’autre qu’un trou dans le plancher.

Tout est écrasé par la très grande et omniprésente chaleur. Il n’y a pas de lampes électriques mais des lampes à pétrole. Catalina nettoie à genoux les sols d’autrui et aide les siens en lavant le linge. En contrepartie de la nécessiteuse et cruelle indigence dans laquelle ils vivent, le petit Albert possède deux trésors, la mer et le soleil, et l’école l’enchante. Il est rapidement remarqué pour son intelligence, son aptitude à la rédaction et son habileté en sport, surtout au football, qui le fascine.

Pendant un siècle des foules entières étaient arrivées en Algérie pour labourer la terre dans laquelle ils creuseraient finalement leurs tombes. Toutes ces générations avaient disparues sans laisser de traces, ainsi que leurs enfants et petits-enfants. Pour Albert le grand mystère est la misère qui forge des êtres sans nom et sans passé et les rend à l’immense foule des morts anonymes qui ont construit le monde.

Sur cette terre chacun était le premier homme. Lui-même s’était élevé seul, avait grandit seul, au milieu de la pauvreté, sans aide ni secours, sur un trottoir joyeux et sous la lumière des premiers matins du monde pour aborder ensuite, seul, sans mémoire ni foi, la sphère des hommes de son temps et leur épouvantable et exaltante histoire.

 

 

* guérilleros mexicains qui s’opposèrent à l’invasion française entre 1861-1867