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Hommage au FTP-MOI

Le 21 février 1944, il y a 70 ans, 23 membres des Francs-Tireurs et Partisans, Main-d’œuvre Immigré (FTP-MOI) de Paris, groupe dit Manouchian, sont exécutés sur le Mont-Valérien par les Nazis.

Afin de démontrer que les résistants n’étaient que des étrangers, des juifs, des communistes, « l’armée du crime », les Nazis placardent « l’affiche rouge » dans Paris. L’affiche deviendra au contraire, le symbole de la résistance au nazisme, une résistance qui mêle les nationalités, les religions face à la barbarie.

 

affiche-rouge

Liste des 23 du groupe Manouchian condamnés le 15 février 1944 par le tribunal militaire allemand du Grand-Paris:

La seule femme du groupe, Olga Bancic, est décapitée à Stuttgart le .

En 1955, Louis Aragon leur dédie l’un de ses poèmes, Strophes pour se souvenir:

Vous n’avez réclamé la gloire ni les larmes
Ni l’orgue ni la prière aux agonisants
Onze ans déjà que cela passe vite onze ans
Vous vous étiez servi simplement de vos armes
La mort n’éblouit pas les yeux des partisans

Vous aviez vos portraits sur les murs de nos villes
Noirs de barbe et de nuit, hirsutes, menaçants
L’affiche qui semblait une tache de sang
Parce qu’à prononcer vos noms sont difficiles
Y cherchait un effet de peur sur les passants.

Nul ne semblait vous voir Français de préférence
Les gens allaient sans yeux pour vous le jour durant
Mais à l’heure du couvre-feu des doigts errants
Avaient écrit sous vos photos MORTS POUR LA FRANCE
Et les mornes matins en étaient différents

Tout avait la couleur uniforme du givre
À la fin février pour vos derniers moments
Et c’est alors que l’un de vous dit calmement
Bonheur à tous Bonheur à ceux qui vont survivre
Je meurs sans haine en moi pour le peuple allemand

Adieu la peine et le plaisir Adieu les roses
Adieu la vie Adieu la lumière et le vent
Marie-toi sois heureuse et pense à moi souvent
Toi qui vas demeurer dans la beauté des choses
Quand tout sera fini plus tard en Erivan

Un grand soleil d’hiver éclaire la colline
Que la nature est belle et que le cœur me fend
La justice viendra sur nos pas triomphants
Ma Mélinée ô mon amour mon orpheline
Et je te dis de vivre et d’avoir un enfant

Ils étaient vingt et trois quand les fusils fleurirent
Vingt et trois qui donnaient leur cœur avant le temps
Vingt et trois étrangers et nos frères pourtant
Vingt et trois amoureux de vivre à en mourir
Vingt et trois qui criaient la France en s’abattant

 

En 1959, Léo Ferré met en musique le poème d’Aragon:

De Rimbaud à Marcos

Texte publié à l’origine (en espagnol) dans Caja de Arena, supplément culturel du quotidien mexicain Pagina24, le dimanche 9 mai 2010. Que je me suis enfin décidé à traduire…

Au-delà des apparences

En peu de temps deux visages ont été révélés au monde par les journaux… l’un, sans passe-montagnes, du Sous-Commandant Marcos, et l’autre du poète Arthur Rimbaud sans ses ailes d’albatros. Deux figures qui nous rappellent que, loin de leurs traits, ce sont leurs mots maniés tels des armes qui ont donné à ces étoiles leur brillant.

Rimbaud (2e à droite) devant l’hôtel de l’univers à Aden, dans les années 1880.

 

Il y a quelques jours, la presse française a révélé une photo inédite d’Arthur Rimbaud. Cette photo dévoile le visage adulte du poète, duquel nous ne connaissions jusqu’alors que les traits adolescents, figés pour la postérité par Étienne Carjat. Jacques Desse et Alban Caussé, deux libraires passionnés, ont trouvé cette photographie avec bien d’autres dans l’un de ces vide-greniers qui prolifèrent dans les villages de France. Ce qui attira l’attention des deux compères c’est la légende inscrite au dos de la vieille photo : « Hôtel de l’Univers »… Hôtel où vécu Rimbaud lorsqu’il décida de s’établir à Aden, au Yemen, dans les années 1880. « Il y avait ce gars aux yeux clairs, qui ressemble à un extraterrestre au milieu des autres, un peu comme s’il était là et, en même temps ailleurs. », raconte Jacques Desse aux reporters. Ils trouvèrent la photo il y a deux ans. Deux années durant lesquelles, avec des spécialistes du poètes et des techniciens, ils essayèrent d’authentifier l’image… avant de la présenter au public.

En 1880, Arthur Rimbaud avait délaissé la plume et ses « semelles de vent » l’avaient mené en Afrique. Né en 1854, le poète avait atteint sa plénitude poétique à 17 ans, c’est à dire en 1871, année de la Commune de Paris. Le jeune rebelle fugua à plusieurs reprises du domicile familiale, à Charleville… seul ou en compagnie de la « fée verte » (1). Il rêvait de rejoindre Paris. Il y parvint en février 1871, peu avant l’épisode révolutionnaire. La France était alors en guerre, et ses idéaux républicains le jeune poète les exprima dans le fameux Dormeur du Val. Pendant son séjour à Paris, Rimbaud essaya de rencontrer des écrivains aux engagements révolutionnaires, tel Jules Vallès. Personne ne peut dire si Rimbaud fut à Paris à un quelconque moment de la Commune, mais il est évident que pour certains de ses vers, il trempa sa plume dans le sang du peuple révolutionnaire de Paris. La semaine sanglante, durant laquelle le gouvernement français fusilla beaucoup de révolutionnaires, radicalisa plus encore la poésie de Rimbaud, qui n’eut de cesse de dénoncer les vainqueurs et l’Église.

Il commença ensuite à fréquenter Paul Verlaine et fut introduit dans le milieu artistique parisien. Mais au début de 1872, les provocations de Rimbaud exaspérèrent ses nouveaux amis. Il retourna à Charleville et fit des allers-retours entre la maison de famille et Paris… En juillet de la même année, Rimbaud et Verlaine partirent et commencèrent une relation amoureuse qui les mènera entre Londres et Bruxelles. Elle prit fin l’année suivante dans la capitale belge : Verlaine tira sur son amant et le blessa. Rimbaud rejoignit sa famille et, avant de délaisser définitivement la poésie en 1875, il offrit au monde Une saison en enfer et Illuminations. Il se taira donc, à 21 ans… car il avait accompli tout ce qu’il avait pu dans « le désert et la nuit » qui le cernaient. Il avait compris que la poésie ne pouvait changer le monde sans une révolution libératrice.

Il parcourut alors l’Europe et poussa jusqu’en Indonésie. A Partir de 1880, Rimbaud, dont les « ailes de géant », celle de L’Albatros de Baudelaire (2), ne servaient plus sur la terre des hommes, arriva en Afrique, dans des pays qui auraient fait rêver n’importe quel autre homme mais qui ne parvinrent jamais à chasser l’ennui qui hantait Rimbaud. Il arriva à Aden et travailla comme ouvrier puis comme employé de l’Agence Bardey. Plus tard il se rendit à Harar et devint marchand à son propre compte… et trafiquant d’armes.

Sur la photo inédite de Rimbaud, on aperçoit également Jules Suel (avec le costume à carreaux), propriétaire de L’Univers. C’est lui qui cofinança l’expédition de Rimbaud entre Tadjoura et le royaume de Menelik. En 1886 l’ex-poète et néo-trafiquant parvint à mener à bon port une caravane d’armes au futur roi d’Éthiopie. Le voyage, qui devait durer quelques semaines, dura plus de quatre mois. Peut-être apparut-il à Rimbaud comme « une saison en enfer », au milieu d’une terre parmi les plus inhospitalières du monde, peuplée de tribus hostiles qui avaient massacré la caravane précédente.

Rimbaud passa les cinq dernières années de sa vie à s’ennuyer entre petits trafiques plutôt que grands détournements de mots, comptes au lieu de contes, abrutissement plutôt qu’embellissement. Il mourut en 1891, le 10 novembre à Marseille, amputé de la jambe à cause d’une synovite du genoux. La mort de l’homme oublié permit la naissance du mythe de l’un des fameux poètes maudits.

La photographie inédite de Rimbaud fit couler beaucoup d’encre en France. Beaucoup de français coururent la voir à l’exposition littéraire qui l’accueilli à Paris. Comme si le visage adulte du poète pouvait expliquer quoi que ce soit… Comme si il importait, à ceux qui découvrent la rage qu’ils sentent courir dans leurs veines comme dans les vers de Rimbaud, de voir sous son passe-montagne tissé de mots.

Pur coïncidence, quelques jours auparavant, les journaux, ceux du Mexique comme ceux de France, exposèrent au grand jour le visage du sous-commandant Marcos sans son fameux passe-montagne. La supposée photo du leader de l’EZLN semblait bien plus intéresser les reporters du monde que les activités des zapatistes en cette année du centenaire de la révolution mexicaine. Comme si le visage dissimulé sous le passe-montagne du porte-voix des indigènes du Chiapas pouvait avoir d’autres traits que ceux de tous les insurgés du monde… d’aujourd’hui, d’hier et de demain.

Marcos, comme Rimbaud, trempe sa plume dans les fleuves de sang de son peuple. Pas la Seine rougie par la semaine sanglante mais les fleuves qui parcourent l’Amérique Latine tels les veines ouvertes d’un continent indigène harassé par 500 années d’obscurantisme. Tels les mots de Rimbaud, ceux de Marcos naissent dans le désert, celui des prêches de Lautréamont (3), afin d’allumer cette si longue nuit. Nuit qui encore nous étreint de ses étoiles que ceux d’en-haut espèrent faire pâlir en braquant sur ces visages les lumières du show-business… Mais que jamais ils ne pourront éteindre car, même mortes, les étoiles continuent d’éclairer le chemin jusqu’au petit jour.

1 : Surnom de l’absinthe

2 : Charles Baudelaire (1821 – 1867), auteur de L’Albatros

3 : Comte de Lautréamont (1846 – 1870), auteur de Les chants de Maldoror.