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Police communautaire et autodéfense

Depuis que le précédent président mexicain, Felipe Calderon (PAN, droite), a lancé sa guerre contre la drogue en 2006, le Mexique connaît une vague de violence inouïe, plaçant le pays parmi les plus meurtriers au monde. La corruption des diverses polices, et jusqu’au plus haut niveau de l’administration du pays, n’a pas épargné l’armée que le président à fait sortir des casernes pour lutter contre les cartels. Au-delà même des morts, c’est le tissus social du pays que cette violence gangrène. L’arrivée au pouvoir en 2012 de Enrique Pena Nieto (PRI, centre gauche, ancien parti unique au pouvoir, issu de la révolution de 1910) n’a pas fait retomber la vague de violence.

En réponse à l’incurie des trois niveaux de gouvernement (fédéral, régional, local), le Mexique voit se multiplier depuis quelques mois des groupes d’autodéfenses. Après avoir tenté de mettre un frein à la prolifération de ces groupes, le gouvernement fédéral a reconnu ces groupes, le 27 janvier dernier. A travers cette reconnaissance il s’agit de les intégrer aux forces de l’ordre officielles, sous certaines conditions.

Souvent confondus avec les polices communautaires (lire CQFD ici et ), ces groupes sont souvent formés et armés par des notables locaux afin d’assurer la sécurité de leurs concitoyens. On est plus près ici de ce qui a pu se passer il y a des années en Colombie et qui a dérivé ensuite en groupes paramilitaires…

Il est intéressant dans ce contexte, de relire cet article paru en 2006 sur le site Narco News, au moment de l’Autre Campagne zapatiste, qui conte la rencontre du délégué zéro (Marcos) avec la police communautaire de Santa Cruz El Rincon, dans l’état du Guerrero.

 

Le sous-commandant Marcos salue la Police Communautaire dans l’état de Guerrero

Sans salaire et armés de pistolets, ils ont chassé de leurs villes les voleurs et les violeurs: « C’est ce qui doit arriver dans ce pays ! »

 

Par Al Giordano
L’Autre journalisme avec l’Autre Campagne dans l’état de Guerrero

19 avril 2006

18 AVRIL 2006, SANTA CRUZ EL RINCON, GUERRERO, MEXIQUE:

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La Police Communautaire de Guerrero
Foto: D.R. 2006 Escuadron Charlie Parker, Enlace Zapatista

Cent policiers, en arme et en uniforme, attendaient, mardi, au bord de la route l’arrivée du sous-commandant Marcos. Lorsqu’il les a aperçu, il est sorti de son véhicule pour aller à leur rencontre. Le commandant en chef des soldats de l’Armée Zapatiste de Libération Nationale (EZLN) – à 12 ans de sa déclaration de guerre contre l’état mexicain – s’est mis au garde à vous… et les a salué.

Plus tard, le porte parole de la guérilla confessa : « C’était la première fois, que nous zapatistes, nous saluions des officiers de police ». Au Mexique, comme dans le monde entier, la police en uniforme inspire la peur parmi les pauvres et les travailleurs. Ici non. Le mouvement de la police communautaire de cette région indigène et montagneuse, située sur la Costa Chica de Guerrero a célébré son dixième anniversaire l’année dernière, plus fort et plus populaire que jamais. Ces officiers ne perçoivent pas de salaire et sont choisis par leurs voisins au cours d’assemblées publiques. Ces 612 hommes ont réussis là où le gouvernement a échoué : ils ont expulsé les voleurs, violeurs et prédateurs de leurs villages, ils les ont chassés de leurs chemins vicinaux et ont restauré la paix et la tranquillité pour leurs familles.

Pendant plusieurs heures d’un jour de vent, cerné de montagnes, face au palais municipale du village El Rincon, le « Délégué Zéro » zapatiste a écouté leurs histoires de combat, tout en prenant des notes.

– « En 1995 nous avons été attaqué par une bande de délinquants », a expliqué Gelacio Barrera, un des conseillers civiles de la Police Communautaire, un homme au parler doux, portant des lunettes et un chapeau, alors qu’il s’adressait à des centaines de résidents locaux et à Marcos. – « ces délinquants volaient du bétail et des chèvres aux paysans. Ils nous attaquaient sur les routes quand nous emmenions nos produits au marché de San luis Acatlan. Ils nous volaient notre argent quand nous nous rendions au marché pour acheter de quoi manger. Ils nous prenaient un tas de fric. Ils violaient les femmes devant leurs maris et leurs enfants, ici-même, au bord du chemin. Parfois on les arrêtait, mais comme ils avaient de l’argent, le ministère public les relâchait. Et alors les criminels se sentaient encore plus forts car ils savaient qu’ils étaient protégés. »

« Nous, les femmes, ensemble avec nos maris, nous avons décidé d’agir » explique Catalina Garcia Castillo, une des conseillères civiles, volontaires aussi, que la communauté a choisi pour coordonner le travail de la police communautaire. « Le 15 octobre 1995 nous avons créé la Police Communautaire. Nous l’avons appris des fourmis : confrontées à un ennemi plus grand qu’elles, les fourmis se rassemblent et s’unissent pour le tuer. C’est ce que nous avons fait : nous arrachons les mauvaises herbes ».

Les officiers de la Police Communautaire ont voyagé à l’arrière des camions, armés de pistolets et de fusils, la plupart vieux de plusieurs décennies (l’un d’eux portait un fusil 30-30 du début du vingtième siècle), en patrouille sur les chemins et les routes qui relient ces villages de montagne, poursuivant les vauriens, explique Agustin Barrera, un ancien commandant de la Police Communautaire :-« L’armée fédérale est venue ici pour nous intimider en nous accusant d’être des guérilleros. Mais l’assemblée nous a choisi parce que les gens ont observé le comportement de chacun d’entre nous. »

Malgré les menaces de l’armée fédérale et du gouvernement de l’état de Guerrero, malgré les ordres de détention à l’encontre de quelques uns de ses militants, il y a aujourd’hui 612 officiers de Police Communautaire dans ce projet. Ils sont organisé en 59 groupes, munis chacun d’un commandant et d’un sous commandant, le grade correspondant de chacun étant indiqué sur leur casquette et leurs uniformes, des T-shirt imprimés. Ils patrouillent sur 14 routes depuis la ville côtière de Marquelia jusqu’à la ville montagneuse de Tlapa, à quatre heures de distance. La route principale – jadis un paradis pour les bandits la nuit – était considérée dangereuse à la circulation dès la tombée du jour. Mardi dernier, déjà tard dans la nuit, l’équipe mobile de « l’Autre Journalisme » y a voyagé pendant trois heures en toute liberté et sans incident.

La croissance du mouvement de la Police Communautaire a apporté une vague de changements pour les peuplles de la région, dont les officiers considèrent faire partie. – « Nous venons du peuple. Nous sommes avec les gens. Nous travaillons pour le peuple » dit le commandant Florentino Gercia.

Le mardi soir, les hommes – près de 200 d’entre eux s’alignèrent en formation pour donner la bienvenue au sous commandant zapatiste lors de cette rencontre de El Rincon – sont silencieux, sérieux et cependant décontractés. Ils ne regardent pas d’un air menaçant les villageois comme le font la majorité des officiers de police du gouvernement ; les étrangers aussi se sentent à l’aise en leur présence. Apparemment seuls les craignent ceux qui chercheraient à faire du tord à autrui en d’autres circonstances.

« C’est eux » – dit Agustin Barrera en se référant aux officiers de la Police Communautaire – « qui sont la raison pour laquelle nous sentons l’aire de la liberté dans cette montagne. »

Après un long crépuscule passé à écouter les histoires des gens de ce village et de cette région – la rencontre a commencé à 5:40 et a terminé à 8:45 – Marcos a pris le micro dans l’obscurité de la nuit tombante : une silhouette devant un gigantesque drapeau mexicain qui servait de toile de fond à la réunion. Il expliqua pourquoi il avait rendu le salut militaire à son arrivée. « Mon nom est Marcos, sous commandant Marcos, je suis le chef militaire d’officiers et de troupes de l’Armée Zapatiste de Libération Nationale… J’ai salué les camarades dont nous savons qu’ils rendent des service à la communauté et qui le font sans être payé, comme nous. »

« Votre expérience qui compte déjà 10 ans n’a pas seulement apporté le calme ici dans vos villages mais a aussi apporté à tous les peuples indiens du Mexique et d’Amérique Latine une nouvelle expérience dont nous avons à apprendre. C’est ce qui s’appelle la légitimité », leur dit-il « ce que n’ont pas les autorités du gouvernement. »

Marcos rappela à l’assemblée que la seconde phase de l’Autre Campagne zapatiste qui a commencé par sa tournée de six mois à travers tout le Mexique (son voyage faisant maintenant trois mois et demi), viendra l’automne prochain, lorsque ses chefs – les commandants indigènes Mayas de l’EZLN – se rendront, deux par deux, dans tous les états de la République. « C’est la première fois que nous venons dans ce village. Nous pensons y revenir. Et avec moi viendront les commandants et les commandantes… Avec eux viendra aussi l’oreille attentive de nos communautés pour apprendre comment vous avez organisé votre système de justice, l’organisation de la police communautaire, des rondes de surveillance et comment vous avez réussi à vous débarrasser des délinquants qui naguère remplissaient de douleur vos maisons et vos chemins. »

Venant de l’homme qui dirige une armée de guérilla qui a surpris la plus grande partie du pays et du monde – et en inquiété d’autres, ceux d’en haut – avec sa discipline et sa capacité d’auto organisation, ce n’était pas de vaines paroles. Comme pour rappeler que les zapatistes, au-delà du large soutien qu’ils reçoivent de la part de toute la société mexicaine, comptent également avec une armée rebelle effective, le sous-commandant a répété son avertissement au gouvernement du président Vincente Fox, que si il devait envoyer des troupes pour expulser 25000 personnes de leurs foyers pour construire un gigantesque barrage dans la région de la Parota : « En ce moment il ne fait pas chaud. Il y a un vent frais. Je parle tranquillement. Je vais le répéter : si l’armée entre dans la Parota, elle devra entrer dans les communautés zapatistes. Ils devront construire ce barrage par la guerre, ou ne pas le construire. »

« Il y a dans chaque coin de la république l’histoire d’un combat qui est couvert d’un mensonge », dit le Délégué Zéro qui souligna que « l’Autre Campagne » zapatiste tisse de nombreuses batailles en une seule – « d’autres gens comme vous, vont écouter votre message… des gens simples et humbles, il y en a dans toute la république. Et il y a beaucoup de monde qui voudrait savoir quoi faire contre l’insécurité, quoi faire contre les délinquants dont ils savent que le gouvernement les relâche et même les paye ou contacte pour fomenter des délits. Et dès que ces gens vont commencer à connaître votre histoire, ils vont vouloir vous rejoindre pour devenir vos élèves. »

« Il y a une rage et une indignation qui dépasse ce village… qui dépasse cet état, qui dépasse ce pays… et qui dépasse bien sûr les urnes électorales » a dit Marcos. « Ça ne sert à rien de rester seul… Quand l’un est attaqué, l’autre violée et s’il n’y a que cette personne-là qui veux faire quelque chose, c’est impossible. Quand c’est toute une population qui se réunit, alors c’est possible. Et quand c’est la population de plusieurs municipalités qui se réunit, alors décampe le criminel. Maintenant oui, il a peur, car ce n’est pas pareil d’affronter une femme seule que 650 policiers communautaires. »

« Rendez-vous compte que c’est pareil dans tout le pays ! » s’est il exclamé, et il a répété son axiome souvent exprimé que le « coupable » de toutes les douleurs et misères du peuple, de la campagne à la ville, c’est un système : le capitalisme.

« Il y a une bande de délinquants, d’agresseurs et violeurs, mais qui sont bien habillés, bien parfumés, bien propres sur eux, qui mangent bien et qui, en plus, sont ceux qui commandent. Alors nous devons nous demander si nous allons permettre qu’ils volent ainsi dans tout le pays, ou si nous allons nous unir, comme la police communautaire… et ensemble nous défendre et apporter la tranquillité à tout le monde. »

Le peuple s’interroge, dit-il : « pourquoi le gouvernement ne fait rien ? » Et « pourquoi, quand je m’organise pour trouver une solution, est-ce le gouvernement qui m’attaque le premier ? »

Le porte parole masqué de l’Autre Campagne – un mouvement anti-électoral pour construire une rébellion nationale anti-capitaliste – a lancé un appel à la Police Communautaire et aux autres résidents de cette région afin qu’ils s’unissent avec ceux qui luttent dans tout le pays.

« Nous allons leur apporter notre soutien, mutuellement, comme nous disons ».

Les officier de la Police Communautaire, fusils aux hanches, les mères de famille, les enfants, les vieillards, les indigènes mephaa et mixtèques résidents dans cette région, tous se sont intégrés à l’Autre Campagne.

« À nous, peu nous importe quel parti va gagner les élections », a conclu Marcos, d’un ton de plus en plus optimiste au fur et à mesure qu’il écoute les gens dans chaque village et région, sur le chemin de l’Autre Campagne. « Car quelque soit le parti gagnant, nous le ferons tomber. »