Tag Archive for Venezuela

Sur le Vénézuéla

source.

 

Texte trouvé sur Proyecto Ambulante, mais publié originellement sur le site Nosotros Los Pobres.

Réflexions sur la situation au Vénézuela : lettre ouverte aux compagnons du FEL et d’El Libertario.

 

 

OLYMPUS DIGITAL CAMERA

Sur un mur à Biscucuy, Venezuela, 2005 – photo @LeSerpentàPlumes

Il y a deux semaines, Nosotros Los Pobres (Nous Les Pauvres, ndt), nous avons eu la chance de présenter un atelier qui comptait deux membres du Frente de Estudiantes Libertarios (Front des Étudiants Libertaires, ndt) du Chili, avec qui nous avons eu un échange très productif d’idées. Quelque jours plus tard, je tombe sur une déclaration publiée par le FEL dans laquelle ils affirmaient leur soutien au « peuple vénézuélien » dans sa lutte contre le putsch. En tant que membre de Nosotros Los Pobres, je voulais partager quelques réflexions sur ce qui se passe au Venezuela, aujourd’hui comme au cours de ces quinze dernières années ; j’espère qu’elles auront un intérêt pour mes compagnons spécifiquement mais aussi pour toutes les personnes en général qui s’intéressent au cas vénézuélien.

La première observation, donnée en réponse aux affirmations de mes compagnons chiliens, c’est que, au Venezuela il n’y aura pas de coup d’état. Avec quelle armée, hein mon p’tit ? L’armée vénézuélienne, qui a toujours été l’une des principales bases du pouvoir chaviste, a été purgée et idéologisée à tel point qu’elle ne ressemble à aucune autre armée latino-américaine. Il est possible qu’une faction des chavistes tente quelque chose contre la faction de Maduro, mais ils ne le feraient pas en s’alliant à López, ni à Machado, ni au MUD.

Deuxièmement, la « révolution bolivarienne » n’est pas le socialisme, ni même le socialisme étatiste de la Chine de Mao ou la Russie de Staline. Parmi les traits les plus significatifs de l’état bolivarien dans la pratique, loin de toute rhétorique, se trouvent la propriété privée et la participation enthousiaste au capitalisme global, jusqu’à la dépendance. Ce n’est pas que le chavisme n’ait pas amélioré la vie de la classe travailleuse au Venezuela – bien sûr, il l’a fait, selon les données sur la pauvreté, l’emploi, etc. Ils ont même été solidaires, Chavez et son parti, de la cause de la véritable autonomie – en donnant, par exemple, un appui matériel à l’hôtel autogéré Bauen à Buenos Aires. Mais en fin de compte, le chavisme est en pratique une espèce de capitalisme populiste, c’est juste que le côté populiste a été actualisé pour inclure le soutien à des mouvements comme celui de l’autonomie. On peut dire que ça a l’allure du péronisme – lequel, ne l’oublions pas, a aussi amélioré significativement la vie de la classe ouvrière argentine de son époque. De même que le peronisme, le chavisme a facilité la création d’une nouvelle élite (qu’on appelle la « bolibourgeoisie »), et a instauré des relations de répression et de clientélisme à l’intérieur du mouvement ouvrier et des autres mouvements sociaux. La répression contre les peuples indigènes dont l’idée de développement ne coïncide pas avec celle du gouvernement est, à ce titre, extrêmement préoccupante.

Cela étant dit, la protestation qui a lieu en ce moment au Venezuela appartient à la droite radicale et aux secteurs populaires qu’ils ont pu entraîner avec eux – sans oublier l’appui impérialiste, maintenant que le gouvernement nord-américain a injecté des fonds conséquents aux organisations estudiantines vénézuéliennes. Je n’ai pas de source, mais il me semble plus que probable que la pénurie des produits de base est due aux manipulations de l’opposition capitaliste au régime – de ce genre de manœuvre les camarades chiliens ne connaissent que trop bien les précédents historiques. Mais ce qui est plus important c’est que la classe laborieuse n’est pas dans la rue avec les manifestants. Il s’agit ici d’une mobilisation de la classe moyenne ; nous, promoteurs de l’autogestion ouvrière n’avons rien à y faire.

D’un autre côté, dire, avec les camarades du FEL, que nous soutenons le « gouvernement légitime » de Nicolas Maduro, est une abdication de notre responsabilité de mettre en lumière le fonctionnement actuel de l’état et du capital. C’est triste, camarades, mais vraiment, ne pouvons-nous pas prédire avec une certitude quasi parfaite le devenir de l’état bolivarien ? Nous avons suffisamment vu en Amérique Latine de mouvements populistes à la rhétorique anti-impérialiste pour très bien savoir où ils vont, qu’il s’agisse de l’Argentine après Perón, du Mexique du PRI, du Pérou post-Velasco ; ou si vous voulez une exemple plus actuel on peut évoquer le Brésil de Dilma Rousseff. Leonel Fernández lui-même et ses complices viennent du même moule, sauf que Juan Bosch n’a pas eu le pouvoir assez longtemps pour laisser le genre de traces dans la conscience de la classe travailleuse dominicaine qu’a laissé Perón dans la conscience de l’Argentine. Malgré les différences idéologiques, et de conditions historiques, tous ces mouvements ont laissé un héritage commun à leur sociétés respectives – le legs d’une oligarchie.

Admettons que le défunt Hugo Chávez ait été très préoccupé par la question de la justice sociale, et de l’inégalité (sachez que je ne suis pas forcément convaincu de ça). Maintenant qu’il est mort, son mouvement va s’éloigner de ces idéaux. Les « pragmatiques » (lisez, ambitieux, opportunistes) vont monter au sommet. Pourquoi ? Parce que le changement n’est pas le fait des individus avec leurs bonnes intentions, le changement est le produit de la lutte des classes – et personne ayant sa raison ne peut soutenir que la classe laborieuse est celle qui détient le pouvoir au Venezuela. Chávez a suivi la vieille voie du changement populiste depuis le haut, et c’est pour ça que, en mourant, il laisse une classe militaire, intellectuelle et bourgeoise au contrôle de la société vénézuélienne.

Ça ne signifie pas que le peuple vénézuélien n’essaiera pas de défendre les acquis matériels des quinze dernières années. C’est à travers ce processus que nous commencerons à identifier les éléments auxquels nous pouvons apporter notre plein soutien, et ainsi, loin d’affirmer notre soutien abstrait au « peuple vénézuélien » (identifié au mouvement de Chávez), nous pourrons travailler matériellement aux changements nécessaires à ce peuple. Avec cette droitisation des chavistes, viendront des opportunités, et nous verrons des courants comme ceux apparus en Bolivie, où le même mouvement qui a donné vie à Evo Morales a résisté à de nombreuses reprises à ce que ce dernier ne se l’approprie (gasolinazo en 2011, par exemple). Ce sont ces courants que nous devons identifier, et auxquels nous devons nous allier. Ça ne veut pas dire que nous trouverons un mouvement de masse qui partagera tous nos points de vue. Malgré tout, nous pouvons espérer, dans une situations comme celle du Venezuela, rencontrer des secteurs importants des mouvements populaires engagés jusqu’à un certain point pour la démocratie décentralisée et l’économie autogérée.

C’est bien différent de sortir dans la rue avec la droite, comme l’ont suggéré certains camarades vénézuéliens et différent aussi d’un soutien au gouvernement vénézuélien face à un coup d’état imaginaire. Aujourd’hui c’est la droite qui est dans la rue. Mais les manifestations ont commencé suite à un cas de harcèlement sexuel à l’université de Tachira. Nous ne voulons évidemment pas nous retrouver dans la situation d’accepter le harcèlement sexuel sous prétexte que dans le cas contraire nous ferions le jeux de la droite et donnerions « un soutien matériel à l’impérialisme ». Camarades, être complice d’un autre mouvement populiste qui finira par mener la classe laborieuse au cynisme et à la désillusion, ne serait-ce pas une autre façon d’apporter un soutien matériel à l’impérialisme ? S’il s’agit vraiment d’un putsch, alors nous devrons peut-être soutenir Maduro pour éviter quelque chose de pire. Toutefois, en ce moment il nous semble plus judicieux de nous tenir sur le côté, attendre et observer, pour voir si commence à se développer un courant autonome authentique, que nous pourrons soutenir pour défendre le Venezuela de l’oligarchie comme de l’impérialisme. Si nous continuons dans l’ombre d’un mouvement anti-impérialiste qui nous déteste, derrière un mouvement autoritaire qui ne partage pas nos valeurs, si nous ne parvenons pas à offrir une alternative aux voies qui ont échoué pour la classe laborieuse, il ne faudra pas nous étonner si ce que nous obtenons ressemble trait pour trait à ce que nous avons toujours obtenu.

OLYMPUS DIGITAL CAMERA

Biscucuy, Venezuela, 2005 – photo @LeSerpentàPlumes